cette lettre (en cours)

Une femme s’avance, elle est vêtue d’une robe blanche légèrement transparente, on devine ses rondeurs. Elle tend la main vers un homme, celui-ci essaie en vain de la saisir, ses doigts sont collés entre eux. Il regarde ses seins, des gouttes de lait transpercent le tissu. Il s’approche d’elle et lèche sa poitrine. Tout à coup l’homme rétrécit et devient si petit qu’il tient entre ses seins et son bas de ventre. Sa bouche attrape alors son téton, le mâchonne. La femme lui caresse le dos, l’homme est poilu comme une bête. Au bout de ses doigts collés, des griffes ont poussé, il les enfonce dans la chair féminine. Elle pousse alors un cri et écarte les jambes. Il lâche le téton, glisse et se retrouve au niveau de son nombril. Sa langue parcourt cet orifice, ses griffes le découpent et il le mange. Il sent de l’eau couler le long des jambes de la femme. Elle semble soulagée. Elle souffle et on entend le son de sa voix murmurer : « enfin ». Elle le serre très fort et appose un baiser sur son front. Elle chante une berceuse. Il pleure.

Puis la tête de l’homme cogne contre la peau de la femme devenu dure et froide comme du métal. Il cogne et cogne, comme un balancement d’aiguille d’horloge. Le sang coule de ses joues. La femme les embrasse, mouille une main de sa salive et le nettoie. Il pleure.

Une écharpe en peau humaine serre son cou, il essaie de l’ôter mais elle résiste. Les griffes ont disparu et il ne peut la sectionner. En tombant sur le plancher, il reprend forme d’homme. Il se lève. L’écharpe a disparu. Il met sa tête sur le cœur de la femme, il entend des battements, ils sont si forts que ses oreilles sifflent, mais il ne peut plus dégager sa tête.

Michel se réveille brusquement. Il touche son cou, il est en sueur. Il regarde autour de lui, cette chambre d’hôtel. Il serre les poings, regarde droit devant lui, prend une large inspiration et expire tout doucement.

Michel est un homme d’une cinquantaine d’années, sans femme et enfant. Un seul lien : sa mère, veuve depuis bien longtemps et malade depuis quelques années. Il vivait avec elle en fils unique attentionné. Jamais il n’avait ressenti le besoin de fonder une famille, sa mère était sa seule famille. Pilote de ligne, il avait choisi les longs courriers pour partager des moments en journée avec sa mère. Il disposait d’un temps de repos de trois jours chez eux avant d’être réaffecté sur un vol et il bénéficiait également de période plus longue de récupération.

Michel se lève et se rend dans la salle bain de cette chambre d’hôtel. Il scrute les moindres détails, la veille il l’avait astiquée de fond en comble. Il prend son gant de toilette, un cafard en sort et tombe à ses pieds. Il attrape sa serviette éponge et la pose sur la bête, serre son poing et tape dessus violemment un long moment. Il s’arrête. Son visage est devenu blanc, ses yeux écarquillés sont fixés dans le vide. Puis il vérifie que le cafard est bien mort. Il sort de sa chambre pour jeter le cafard enfoui dans la serviette. Revenu dans cette chambre d’hôtel, il marmonne : immonde, répugnant, immonde, répugnant…

Dans sa valise, il saisit un sac où se trouvent des éponges de plusieurs couleurs, des torchons et des produits ménagers. L’éponge rose et la bouteille d’eau de javel en main, il nettoie pendant une heure cette salle de bain, de gestes rudes, rapides, comme s’il voulait arracher le revêtement du sol, du lavabo, des murs.

Puis il stoppe d’un coup, inspecte du regard chaque endroit de la salle de bain. Impeccable, propre, je peux à présent me laver.

Il est en escale au Mali.

Une foule, un marché. Des couleurs, les couleurs portées par ces maliennes, les couleurs des fruits et légumes. Il passe devant des étalages avec émerveillement. Odeur forte de poissons frais, il s’arrête pour en reconnaître l’espèce. Une femme noire se colle à lui, elle se penche. L’odeur relevée de son corps le saisit, il ne bouge plus. Odeur attirante, il se penche légèrement pour apercevoir sa large poitrine. Sa robe est souple, elle ne porte pas de soutien-gorge. Un téton se balance. Et toujours son odeur qui domine sur celle des poissons. Il distingue maintenant ses deux seins, ils sont opulents, ils se touchent. Les mains de Michel tremblent. La femme se relève et sa poitrine effleure son visage. Pendant quelques secondes, la vision de ses seins laisse apparaître une expression de béatitude sur son visage. Elle se recule, lui offre un large sourire mais il reste de glace, excepté sa bouche qui reste entrouverte. Il serre les poings, au fond de lui, il est bouillant.

Lors de ses escales, Michel équipé d’un appareil photo, parcourait les lieux proches des hôtels. A grandes enjambées, il fixait le plus de souvenirs possibles. Avec sa mère, ils consacraient une journée par mois à visionner les photos prises sur un rétroprojecteur dans leur salon. Il ne prenait pas de plaisir à visiter, mais à photographier pour lui montrer plus tard ces villes, ces villages. Ces souvenirs n’étaient pas les siens mais devenaient les leurs finalement.

Aéroport d’Orly. Michel inspecte les cabines de l’avion et les vestiaires du personnel. Chaque personne travaillant dans son avion sait qu’il est méticuleux et « l’état des lieux » doit être sans une once de laisser-aller. Cette nuit-là, il retrouve un portefeuille dans la case d’une hôtesse de l’air. Il fouille et voit la photo sur la carte d’identité. Il la caresse de ses doigts et ferme les yeux. Il revoit l’image de cette jeune femme souriante. Elle est belle cette femme maintenant qu’il y pense, il n’avait jamais réalisé à quel point son sourire était charmant, et ses yeux aussi. Il s’avance lentement vers elle. Elle lui tend la main et la pose sur son visage. Il la découvre de son gilet et sa poitrine se colle à son torse, il …sursaut. Un bruit lui fait ouvrir les yeux, son copilote est à deux pas de lui. Il sent des frissons parcourir son corps, il lutte contre pour effacer un tel égarement devant son collègue. Il est un homme, certes, mais cela ne regarde que lui. Ils se saluèrent juste d’un au revoir.

Michel ouvre la porte de l’appartement, sans faire de bruit, il est deux heures du matin, il pose sa valise dans le couloir, met sa gabardine au porte manteau et se rend dans la chambre sa mère. Elle dort tranquillement. Il s’avance vers elle et lui pose tendrement un baiser sur le front. Il va dans la salle de bain, observe. Une fiche de bristol rose est scotchée sur la porte du placard où est inscrit la marche à suivre du rangement destiné la femme de ménage. Il serre les poings. Presque parfait. Il remet en place les produits : les flacons les plus grands derrière. Il ouvre le placard où sont rangés les serviettes et les gants de toilettes et vérifie le bon empilement. Puis il contrôle l’état de propreté de l’évier, de la baignoire et de la robinetterie. Cela ne lui convient pas, il passe l’éponge de couleur rose afin d’éliminer le reste de calcaire, une trace de dentifrice. Parfait. C’est le « presque » qu’il pistait. Mais il entend un bruit, le bruit d’une goutte d’eau sortant du robinet. Il pose la main dessus, le serre, mais rien n’y fait. Il fuit toujours. Mais depuis quand, depuis quand il fuit, 1 heure, 12 heures, 24 heures. Quelle brute cette femme de ménage ! Michel va chercher ses outils et le répare. Il poursuit l’inspection par les toilettes. Là, à l’aide d’une éponge bleue, il astique le tout, il ne s’attarde pas sur l’existence ou non d’une tache, le fait de tout nettoyer le débarrasse certainement d’un doute. Il vérifie les rouleaux de papier toilettes sur la planchette. Il y en a un, il en repose un à côté. Deux. Il passe en revue ensuite la salle à manger. Avec en main un torchon blanc, il dépoussière toutes les surfaces : étagères, télévision, vaisselier… La cuisine. Elle est en ordre, rien ne paraît sale. Il prend l’éponge verte à grattoir en cours et au bout d’une heure, elle est bonne à jeter à la poubelle. Il remet en place, et souvent d’un seul millimètre, la vaisselle, les différents ustensiles… Soudain, il remarque dans le tiroir une petite cuillère rangée dans les grandes cuillères, il la prend, la serre très fort dans sa main, son visage se crispe. Il la repositionne à sa place et se détend. La femme de ménage respectait à peu près les instructions sur la fiche de bristol verte collée sur le réfrigérateur où il avait dessiné le plan de rangement « placard/matériel de cuisine ». Il n’avait pas à se plaindre du travail de cette femme, mais c’est cet « à peu près » qu’il épiait encore une fois. Le rangement de sa chambre à coucher et de son bureau était à sa charge, il n’avait donc pas à le contrôler. L’inspection de l’appartement de fond en comble effectué, il alla se coucher.

Sa mère arrive dans la cuisine vers neuf heures, il est déjà là. Il range les courses.

« Bonjour maman, comment tu te sens ?
–Bonjour mon fils, bien, bien.
–Je suis descendu chez le boucher, il a changé sa vitrine réfrigérée, il était temps. Je commençais à douter de la conservation de sa viande. Je t’ai mis les fruits au frais, tu n’oublieras pas de les manger cette semaine ? Ils viennent du primeur, lui par contre, toujours impeccable ses étalages. Je te prépare ton thé.
–Alors le Mali ? Ton impression ? J’ai hâte de voir les photos.
–Je pense que cela te plaira, je n’ai eu le temps que de photographier un marché, mais rien à voir avec nos marchés. Tu verras, les couleurs sont splendides. Nos pauvres poireaux ou pomme de terre sont pâles par rapport à leurs légumes. Dis, j’ai trouvé le portefeuille d’une hôtesse dans l’avion, je l’ai appelée de bonne heure ce matin, elle passera en fin de matinée pour que je lui remette.
–Chez nous ?
–Oui, mais je ne la ferai pas rentrer.
–Je préfère.
–Moi aussi figure-toi. Il est neuf heures, je vais appeler le docteur Maton, mais avant tu peux me dire si tu as encore ton bras qui se durcit ?
–Oui, ça arrive de plus en plus, j’ai des picotements aussi au bout des doigts. Je me suis sentie pas trop bien avant-hier, j’avais des vertiges, heureusement il y avait Madame Dubois, elle est restée jusqu’à ce que ça aille mieux.
–Et tes jambes ?
–Je me tiens à la rampe que tu as installée, ça me rassure. Remarque, là, je suis venue sans m’y accrocher, mais c’est parce que tu es là, je me sens rassurée.
–C’est bien, j’avais peur que tu n’aies pas le réflexe de te tenir à la rampe. Tu m’as fait peur le mois dernier. Te retrouver par terre dans le couloir, j’ai senti mon cœur partir.
–Tu sais, à mon âge, même sans maladie, on tombe et hop.
–Justement, j’ai pensé à prendre Madame Dubois quand je ne suis pas là toute la journée, la rampe c’est juste un moyen de t’aider mais si tu n’as plus de force pendant quelques secondes, rampe ou pas, tu tombes.
–C’est vrai, mais une personne à côté de moi toute la journée ! A part toi, je ne sais pas si je pourrais ! Ca m’agacerait ! Elle est déjà là le matin, le midi, et le soir ! Je préfère Madame Cernois l’infirmière, elle est plus discrète, et elle parle doucement.
–Oui mais le rôle d’une infirmière ce n’est pas de t’aider dans la vie courante ! Si tu veux je peux chercher quelqu’un d’autre que Madame Dubois.
–M’adapter à une autre personne, je n’y arriverais plus. Je lui fais confiance en plus. Peut-être envisager plus d’heures de présence mais progressivement, parce que si tu me l’embauches du jour au lendemain toute la journée, prévoie de m’acheter des boules Quies ! Il va me falloir un temps d’adaptation ! Remarque, je fais déjà la sourde oreille pour qu’elle me laisse tranquille avec ses histoires de voisinage ! »
Michel et sa mère rirent de bon cœur.

Il appela le docteur et programma un rendez-vous à domicile pour la semaine suivante.

« Neuf heures et demie ! Viens, je t’installe devant un documentaire et je file au supermarché. Mais avant, dis-moi si je n’ai rien oublié. Michel lui tend la liste des courses.
– Pourquoi te hâtes-tu ?
–L’hôtesse. Elle vient à dix heures trente, une petite heure pour faire les courses, c’est juste.
–Oui, c’est vrai. Montre-moi alors. C’est bon. »

Michel, de retour du supermarché, s’empresse de ranger les courses. Il va pour sortir la boîte d’œufs du dernier sac plastique, la sonnette d’entrée retentit, il lâche la boîte. Il reste figé, le regard fixé sur le sol où se répand le blanc des œufs, il sert ses poings, la sonnette à nouveau se fait entendre, il ne bouge pas.
Sa mère le rejoint dans la cuisine.
« Michel, ohé, il y a l’hôtesse à la porte. Ah oui ! je vois ! je vais lui apporter, il faut juste qu’elle soit patiente. »
Quand sa mère revient dix minutes après, Michel n’a pas bougé.
« C’est rien Michel, assieds-toi. Michel se recule, desserre les poings lentement puis prend une chaise. Il est muet.
–Michel, prends l’éponge verte dans l’évier. C’est pas grave. Tu te souviens de la bouteille de lait dans la porte du frigidaire que tu avais renversée ? En cinquante ans, une bouteille de lait et une boîte d’œufs renversés sur le sol, ça relève de la magie !
–Non.
–Non quoi ?
–La bouteille de lait.
–Oui ? et bien quoi la bouteille de lait ?
–Elle avait une raison de tomber, elle avait été placée de travers et pas par moi. N’importe qui l’aurait fait tomber, même moi, la preuve. Mais là…
–Quoi là ?
–Là, c’est moi qui ai fait tomber la boîte.
–Le principal c’est de nettoyer.
–Oui, tu as raison, et puis je vais prendre du retard sur mon planning si je reste sans rien faire. »
Michel nettoya le sol.
Sa mère s’était installée dans le salon.
Il revint quinze minutes plus tard.
« Pas de remarque sur le ménage et sur les soins ?
–Non Michel, à part la langue bien pendue de Madame Dubois, on a vraiment deux femmes en or. »
Michel prend les deux pochettes posées sur le buffet du salon et gagne son bureau d’un pas pressé. Il note quelques instructions sur la fiche de Madame Dubois : « A partir du mois prochain, nous souhaitons que vos horaires soient plus étendues, je vous propose 1 heure de plus par jour à diviser par trois, d’où, 20 minutes de plus le matin, le midi et le soir. Je vous rappelle que le nombre de rouleaux de papier toilette doit être obligatoirement de deux sur la planche. Pourriez-vous également être plus attentive au rangement des couverts de cuisine. Ma mère étant plus faible que d’habitude, je vous demanderai de veiller à ses déplacements de façon catégorique et d’éviter de trop lui parler. Vous inscrivez sur votre fiche que le robinet d’eau froide fuit, je l’ai donc réparé, prenez soin de ne pas le serrer trop fort, cela abime plus vite les joints. Merci de votre indulgence. Je vous en remercie. Ci-joint votre fiche de salaire du mois en cours. » Puis sur la fiche de Madame Cernois : « Le docteur sera présent mercredi à 10h15min, je vous demanderai, comme à l’accoutumée, de prendre en note ses conseils et de me les glisser dans la pochette. Je lui ai transmis vos remarques très détaillées sur l’état de ma mère. Je vous remercie d’être aussi attentionnée envers elle. Ci-joint votre fiche de salaire du mois en cours. »
Parfait.
Midi approche, Michel prépare le repas et tous les deux se mettent à table devant la télévision, les informations passées, ils éteignent.
« Toujours la même chose ! dit Michel
–Oui, un petit fait divers.
–Oui, un sujet juridique.
–Oui, un brin de finance.
–Oui, une personnalité et sa vie privée.
–Oui, et le bouquet final : du sport.
–Mais s’il n’y avait pas les informations, avec nos photos de mes escales et nos documentaires, j’aurais l’impression de ne pas vivre en France !
–Oui ! C’était quand même plus intéressant il y a quelques années, là on a l’impression qu’ils nous communiquent juste ce qu’ils veulent pour que l’on n’ait pas d’avis à émettre !
–Tu as raison maman, on devrait essayer une autre chaîne. Demain midi on testera. Tu veux un décaféiné avant ta sieste ?
–Non, merci Michel, j’ai envie de m’allonger maintenant. »

Il aide sa mère à se coucher et lui pose un baiser sur le front tendrement.

13h30. Parfait.

Michel part en ville. Il se rend à la papèterie et s’approche du rayon « revues ». Il choisit en premier celle consacrée à la géographie, mais à peine prise, il remarque celle du dessous. Mal rangée. La couverture laisse apparaître des formes féminines, de la chair. Son regard reste figé pendant quelques secondes puis il jette un œil autour de lui vérifiant que personne ne l’ait vu. Sa main tremble et la revue tombe. Ses yeux fixent à nouveau la couverture, ce soutien gorge rouge orné de dentelle noire. Puis il attrape hâtivement quatre revues, se dirige à toute allure vers la caisse, tend sa carte bleue.
« Bonjour, dépêchez-vous s’il vous plait, je suis pressé.
Une fois Michel sorti de la papèterie, la cliente d’après dit à la caissière :
–Et bien ! Charmant !
–Oh, vous savez, il est toujours comme ça, poli mais désagréable, hautain. Il était à l’école avec moi. Il n’a pas changé d’un poil !
–Ah oui ?
–Oui, en primaire, dans la cour de récréation il était assis sur un banc, oula ! Personne ne venait à côté de lui ! Il avait un cahier et il notait des choses. Ça nous énervait parce qu’il nous observait avec un air de surveillant général, on s’est habitué. Un jour, un des garçons de ma classe lui a piqué et il y avait dessus la liste de nous tous avec des annotations, du genre : médiocre en maths, bavard, sale etc. On aurait dit que les récréations étaient des punitions pour lui. Parfois il se bouchait les oreilles ! Comme si on l’insupportait. Tous ces cris, tous ces coups de pied vers un ballon, toutes ces filles riant aux éclats…
–Il avait des amis ?
–Non, il n’avait pas d’amis. Mais il ne semblait pas en vouloir. Son mutisme envers les élèves intriguait. Certaines filles ont tenté de l’apprivoiser, celles qui tombaient idiotement amoureuses de lui, mais elles se sont cassé la binette pour rien ! Même au collège et au lycée, aucun ami. Il s’entendait bien avec les profs par contre. Toujours premier de la classe mais pas un faillot, jamais à lever la main ou à nous sortir sa science, non. Jamais d’excès de zèle sur ses connaissances.
–Etonnant, mais il paraissait heureux quand même ?
–Je ne sais pas, j’ai envie de dire oui parce que sinon il aurait été comme tout le monde. Mais son visage était si dur quelques fois, comme s’il souffrait en silence.
–C’est un bel homme, jamais de femme dans sa vie ?
–Non, pas à ma connaissance, ou plutôt si ! Sa mère !
–Un vieux garçon chez sa mère ?
–Oui, un vieux garçon. »

Michel entre dans la bibliothèque. Il rend le livre et les documentaires vidéos. Sur la petite table où se trouvent les nouveautés, un titre de livre attire son œil : « Le livre de ma mère » d’Albert Cohen. Il le prend et lit les premières lignes du synoptique « Ce livre bouleversant qu’après un long silence nous offre l’auteur de Solal et de Mangeclous est l’évocation d’une femme à la fois  » quotidienne  » et sublime, une mère, aujourd’hui morte, qui n’a vécu que pour son fils et par son fils. Ce livre d’un fils est aussi le livre de tous les fils… »
Il pensa que lui aussi ne vivait que pour sa mère et par sa mère. Alors une image lui traverse l’esprit, sa mère les yeux fermés et morte. Il sait qu’une mère n’est pas immortelle, mais l’envisager le bouleverse. Pourtant, toutes les modalités de l’enterrement étaient déjà réglées : le modèle du cercueil, la concession… Michel préparait sa mort sachant que la tristesse ne peut s’organiser.
Il prend le livre d’à côté, ‘L’appât » de Jose Carlos Somoza, il lit le début de la quatrième de couverture : « Fini les détectives, les policiers, les médecins légistes. Place aux ordinateurs, aux profileurs, aux appâts et… à Shakespeare. » Une intrigue policière mêlée de littérature l’inspire. Sa mère appréciera.
Puis il parcourt les cases de documentaires en vidéo, il a déjà emprunté la plupart, il en choisi rapidement cinq.

Une fois de retour dans l’appartement, après un passage à la boîte aux lettres, il arrose les plantes. Puis il retourne à son bureau et ouvre le courrier, règle les factures, classe les papiers. Après le réveil de sa mère, vers seize heures, il prépare le thé. Ils avaient pour habitude de regarder des séries télévisées pour se distraire.
« Maman.
–Oui ?
–Tu veux bien que l’on regarde les albums photos ? Ceux de la famille. Si ça te dérange pas de louper notre feuilleton bien sûr.
–D’accord. Ça fait longtemps, c’est vrai, qu’on ne les a pas feuilletés.
Feuilleton, feuilleter, tiens, je n’avais jamais fait le rapprochement.
–Moi non plus.
–Michel va chercher les albums et tous deux s’installent confortablement dans le canapé du salon. »
Il attrape celui de la petite enfance de sa mère et l’ouvre à la première page. Il est écrit au dessus « Françoise anniversaire un an », Françoise est le prénom de sa mère, trois photos la représente seule et la quatrième avec sa grand-mère qu’il n’a pas connue.
Sa mère reste un instant muette devant ces photos.
« Maman ?
–Oui, pardon, je, je
–Cela te chagrine ?
–Oui, euh non, un peu, c’est toujours un peu triste de revoir sa mère en photo.
–Tu me racontes ?
–Mais tu connais par cœur l’anecdote ! Et la suite moins drôle. D’accord. Cette journée était ensoleillée, mes parents avaient donc fêté mon anniversaire dans le jardin. Seul mon père se servait de l’appareil photo, c’était son appareil, ma mère n’avait pas le droit de l’utiliser. C’est pour cela qu’il ne figure pas dans les albums et je préfère ainsi. Mais ça, tu le sais déjà, mon père, je ne l’aimais pas. Le cadeau était une poupée vêtue d’une robe de princesse rose et dorée. A un an, tu penses bien que pour la manipuler, j’avais un peu de mal ! Je l’avais déshabillée pour la recouvrir, tant bien que mal, de l’emballage et du ruban, laissant de côté la robe. Et il paraît que j’avais mis toute la journée et qu’à la fin, on ne voyait même plus la poupée ! Mon père s’était alors fâché et avait arraché ce qui avait été mon jeu de toute l’après-midi. »
Michel buvait ses mots comme pour ne jamais oublier sa mère, comme s’il se gavait de ses souvenirs pour toujours la garder. Il ressemblait à un enfant écoutant sa maman le soir dans son lit, une maman racontant une histoire triste, comme celle de la petite fille aux allumettes.
« Et tu as pleuré ?
–Oui, ma mère m’a dit qu’elle m’avait consolé toute la soirée, je ne m’en souviens plus bien sûr. »
Il connaissait la réponse mais il la questionnait au cas où un détail lui aurait échappé.
« Vous aviez vraiment des cheveux magnifiques, ce noir corbeau vous donne un visage sévère mais si beau. Moi j’ai écopé des cheveux blonds paternels.
–Mais c’est la seule chose que tu aies de lui, rassure-toi.
–Oui, heureusement.
–Parlons d’autre chose. »
Leur après-midi fut ponctuée de souvenirs relatant uniquement sa mère et sa grand-mère : les cadeaux de Noël, les bons petits plats, les leçons d’orthographe…

Enfin, à dix huit heures trente, il cuisine un repas léger. Avant de rejoindre sa chambre, il l’embrasse sur le front, elle lui prend la main et ils se souhaitent bonne nuit.

Il vérifie ensuite l’état du salon, contrôlant ainsi l’ordre chronologique des albums photos repositionnés sur l’étagère. Il va alors se coucher avec un sentiment de perfection dans cette vie partagée avec sa mère.
Sa mère était la seule personne au monde qu’il aimait.

Sa mère décède âgée de soixante dix ans. Il était en voyage. C’est la femme de ménage qui l’a retrouvée parterre, elle a appelé les pompiers et dans la panique, elle a oublié de le prévenir immédiatement. Il a reçu l’appel de l’hôpital, ils tentaient de la réanimer. Mais les quelques heures où sa mère se battait pour la vie n’auraient pas suffit à la revoir. Il est arrivé à l’aéroport d’Orly et s’est rendu directement à l’hôpital. Sa mère était morte.

Michel sort de l’hôpital, il a le teint blafard. Un taxi l’attend. Il arrive à l’appartement, court dans la chambre de sa mère, se jette sur son lit et pleure. Un seul mot sort de sa bouche : « maman ».

Cette même femme en robe blanche transparente. Etendue sur un lit. Des tas de gens inconnus autour d’elle et Michel tente de l’approcher. Mais il ne peut pas. Il essaie de se faufiler mais les corps de ces gens inconnus sont comme du béton. Il la voit, il est grand et dépasse les têtes de ces gens. Elle ne bouge pas. Il réussit à passer sa tête entre deux aisselles de deux personnes, il étouffe.

Michel se réveille dans le lit de sa mère. Il regarde autour de lui pour sortir au plus vite de son rêve, puis il pleure. Il respire profondément et se lève.

Il posa les jours réglementaires pour cet évènement. Il devait régler tout en cinq jours, puis reprendre le travail. Il commença par congédier le personnel en remerciant les deux femmes d’avoir été si avenantes. Puis il rangea dans l’armoire les vêtements de sa mère en les pliant soigneusement. Il remplit tous les formulaires correspondants au décès. Il prépara quatre faire-part, deux pour ces femmes, un pour le médecin et un dernier pour lui, comme ultime souvenir. Le quatrième jour, à l’enterrement, ils étaient trois : les deux femmes au service de sa mère et lui-même. Le médecin s’était excusé auprès de lui, il ne pouvait annuler ses consultations, il avait fait parvenir une gerbe de fleurs.

Puis, le lendemain, Michel arrive au rendez-vous avec le notaire. Sa mère, économe, lui lègue une somme non négligeable et son bien, c’est-à-dire l’appartement. Sur ce point, aucune surprise. Le notaire lui remet alors une lettre.

« Tenez
C’est quoi ?
Une lettre écrite par votre mère.
Ah ?
Les personnes de cette génération aiment laisser une dernière trace écrite, comme un au revoir.
Ou comme un adieu.
Oui, c’est un geste raffiné pour accompagner le deuil.
Oui, merci. Au revoir. »

Michel glisse la lettre dans sa mallette. Il attend l’intimité de l’appartement pour la lire.

Il accroche son pardessus au portemanteau vide. Il ôte ses chaussures et les dépose dans le couloir sur le tapis prévu à cet effet. Il ne quitte pas sa mallette des mains. Il s’assied dans le fauteuil préféré de sa mère, sort la lettre, puis lit :