l’omphalos ou je suis athée

Il s’arrêta net. Elle était là, devant lui.

Il devint livide, puis tourna son regard prudemment sans bouger l’ombre de sa peau. Il ne pouvait la connaître car elle n’existait pas auparavant. Sa vue, peut-être sa vue en déclin ? Non. L’arbre se dressait aux couleurs vert et marron, le ciel sculptait de son bleu les sillons de la rivière, les coquelicots se pavanaient d’être éphémèrement rouges. Tout semblait identique à l’avant. À cette avant vision qu’il eût d’elle. Il reprit son teint de vieil homme sage et s’en approcha timidement. En quelques secondes, il saisit que cette présence bouleverserait le cours du temps, le monde, si d’autres que lui la découvraient.

~

Il habitait une cabane au bout d’un chemin menant à une rivière. Quelques années avant, il avait tout quitté : son travail d’instituteur, son appartement de célibataire et tout ce qui s’en suivait. Il avait fui la ville. Pourtant, c’était un homme très apprécié semblant vivre en harmonie avec son entourage. Les parents de maternelle le comblaient de compliments en fin d’année ; les enfants le submergeaient de dessins remplis de cœur. Il aimait flâner après l’école dans les rayons de la bibliothèque, échanger silencieusement quelques mots avec les habitués. Friand de la programmation du centre culturel de sa ville, il ne ratait jamais une occasion de discuter à la sortie avec les uns ou les autres. Il détenait une sagesse et une sérénité que tous appréciaient, du jeune adolescent cigarette à la main, jusqu’au marchand de légumes du petit marché de son quartier. Un vieux sage aimé comme il en existait jadis.

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les pavés

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j’ai tourné autour de ma maison.

J’ai ramassé les nuages et j’ai tenté de les envoyer en l’air mais quand ils sont retombés sur mon visage, alors, je me suis aperçu que c’était des pavés. des pavés en forme de misère dans le monde.

j’ai pleuré.

j’ai cajolé ces pavés mais je n’ai pas réussi à les rendre heureux.

alors j’ai sucé mon doigt et je me suis enfoncée dans la terre. la mer était trop loin.

la rue

J’ai ouvert les yeux.

J’étais allongée sur le trottoir, pourquoi, je ne le savais pas. J’ai regardé devant moi et j’ai vu des femmes et des hommes allongés, comme moi, ils avaient l’air de dormir. Puis j’ai entendu une voix derrière moi, celle d’un enfant : «Allez,  réveille-toi, c’est l’heure. » J’ai tourné mon regard vers lui, il m’a tendu la main, je l’ai prise. Nous avons évité tous ces corps endormis, les chevauchant et sautant parfois à pied joint par dessus, puis l’enfant m’a emmenée dans une autre rue.

Je suis restée muette face au bruit. Une foule de gens, debout, éclatait de rires aux airs moqueurs et sans arrêt, une vraie cacophonie. Je lâchai alors la main de l’enfant et resta clouée au sol, piquant une crise de fou rire infernale et jetant des regards moqueurs sur mon voisin. Je riais mais ne comprenais pas pourquoi. Et tout à coup, mon rire stoppa, je sentis alors la main de l’enfant dans ma main. Nous partîmes de cette rue. J’avais juste compris une chose, la main de l’enfant m’avait rendu ma liberté.

Dans la rue suivante, les gens hurlaient des grossièretés, ils étaient penchés vers le sol, comme s’ils parlaient au bitume, cela n’effrayait en rien l’enfant qui marchait d’un pas assuré et tranquille. Moi, j’étais apeurée.

Nous traversâmes cette ville, main dans la main, je ne voulais plus la perdre et apparemment l’enfant non plus, il me la serrait très fort.

A chaque rue correspondait une attitude identique des hommes et des femmes. La rue des gens les pieds en l’air crachant dans le caniveau, la rue des gens les bras en l’air sifflant des hymnes nationaux, la rue des gens assis comptant jusqu’à l’infini.

Une des rues me choqua plus que les autres, la rue des gens en tenue de prière se battant à coup de noms de dieux, et tous différents. Ils avaient l’air de souffrir atrocement, mais rien ne les arrêtait.

Et puis, enfin, au bout de toutes ces rues, je vis la mer et au delà de la mer, l’horizon. Un bateau nous attendait. Dans ce bateau, des hommes, des femmes et des enfants souriants. L’enfant leva l’encre et nous partîmes sur l’océan. Au moins, là, il n’existait pas de rue.

Je compris plus tard pourquoi il m’avait choisie, cet enfant. Un jour, avant que les humains ne soient parqués dans des rues, j’avais entendu Michel Ocelot dire : « Nous avons tous les âges en nous », et depuis ce jour-là, je savais que l’enfance était le royaume perdu de l’adulte, et je l’avais cherché jour et nuit, en vain. Alors, j’avais sombré sous les coups des adultes et de leurs folies. Un beau jour ou peut-être une nuit, je m’étais retrouvée allongée sur ce trottoir, dans la rue des endormis.

l’enfant s’évada

L’enfant s’évada. il courait si librement qu’il en perdit le son de la clé de sa cellule.

il se retourna et cracha derrière lui si fort qu’il tomba sur ses fesses sur le bitume sur les pas des hommes sur la haine toujours sûr de lui de ne jamais devenir un homme.

L’enfant se releva. Au dessus de sa tête il vit une couleur perdue si loin si bleue si seule si pleureuse qu’il pleura de joie d’être encore un enfant. Il leva le bras très haut pour saluer son présent de sa présence.

L’enfant savait. Ce que les hommes ne savent plus. L’enfant savait que le ciel était bleu.

petite soeur

Petite sœur

 

Chère petite chair meurtrie

Tu longes le chemin de tes défis

Tu songes au passé sombre

Tu plonges dans l’envie de ton ombre

 

Petites bulles de rêves endoloris

Envolez-vous vers ma petite sœur

Entre crève-cœur et rêve cœur

Il n’y a qu’un c. arrachez-lui

 

Chère petite chair délaissée

Je te sillonne en douces idées

Je te pense au présent vif

Je te jaillis de ton récif

 

Petites bulles de rêves endoloris

Envolez-vous vers ma petite sœur

Entre crève-cœur et rêve cœur

Il n’y a qu’un c. arrachez-lui

 

Chère petite chair adorée

Frôlons-nous de notre double psyché

Inspirons-nous du sang ancien

Rêvons de petites bulles de rien

Et l’enfant s’approcha

 

Et l’enfant s’approcha.

Le feu était si vif, qu’il se brûla l’idée de crier. Un sentiment inconnu de chaleur.

Et l’enfant s’approcha.

Il releva ses cheveux comme on tisse une toile d’araignée. Précisément, une mèche par une mèche, enroulée autour du point central, celui où loge la folie, dans le cerveau. Puis il se toucha la nuque pour juste vérifier que son corps était attaché à sa tête.

Et l’enfant s’approcha.

Alors, une lueur le traversa, l’image semblable de lui-même mais de corps différent. Une bouche plus charnue, un buste plus en devant, étonnamment en devant en deux fois. Une femme. Juste la braise pour éclairer cette image. Et l’enfant s’approcha. Il tendit son pied vers les flammes. Ses mains lui étaient trop précieuses. Une main pour caresser la chaîne fixée au dessus de son pied. Et l’autre, la seconde main était étrange, sous la lune, un des doigts de cette main se logeait dans sa bouche et il entendait un bruit. Un sentiment de chaleur. Le matin sous le soleil, le bruit le réveillait. Il retirait son doigt de sa bouche et s’étonnait. Et l’enfant approcha son pied des flammes et l’enfant cria. Une douleur vive le prit, l’enfant ne saisissait pas.

Et l’enfant recula.

Et l’enfant suça son doigt.

 

l’enfant poussière

Une pièce. Recouverte d’une épaisse couche de poussière. Des cartons. Remplis de boîtes alimentaires vides. Un rouleau de papier toilette vide, tenu par une main d’enfant, sillonne un tas de poussière. Un tas en forme de montagne. L’enfant appuie suffisamment fort afin de laisser une trace du sommet jusqu’à la base. Une trace en forme de route. Il murmure : je te baptise « route de la montagne ». L’enfant est accroupi, il porte un pantalon à fleurs rouges délavé, trop grand pour lui, maintenu au niveau de ses chevilles par des bouts de ficelles. Un pantalon de femme. Un tee-shirt de couleur grise lui colle à la peau, trop petit pour lui, grisaille récupérée par de nombreux lavages, tous coloris confondus. Sa coupe de cheveux est étonnamment irrégulière, sa frange est en ziz-zag, ses cheveux sont longs derrière et courts sur le côté laissant ses oreilles dégagées. Il a environ sept ans. Il a vraisemblablement coupé ses cheveux lui-même. Ses yeux sont verts. Il se lève. Il démarre une marche sur place, il compte ses pas dans sa tête. Cent. Puis accélère. Cent. Il s’arrête. Il ferme ensuite ses yeux et inspire puis expire lentement. Il ouvre ses yeux, se penche ; il attrape un mouchoir en papier et crache dedans. Avec ce mouchoir, il nettoie le sol autour de ses pieds nus et élargit le champ de ses frottements : cela forme un rond d’où le lino apparaît. Il sourit. Son regard se pose sur la fenêtre sans poignée de cette pièce : sa chambre. Les volets sont fermés. Un rayon de soleil passe au travers des carreaux, une couche de saleté côté extérieur semble incrustée depuis fort longtemps, côté intérieur la surface du verre est sale mais pas uniformément, certains endroits laissent apparaitre des dessins, on peut deviner ainsi un arbre sur le carreau gauche, la saleté étant le contour de cet arbre. Il s’assied. « Quand je serai grand, j’irai sur le sommet de la plus haute montagne de la terre et je regarderai le soleil ».

Une pièce. Une table à manger. Une bouteille de vin rouge entamée tenue par une main de femme. Elle remplit son verre. Elle se roule une cigarette et la pose sur la table, boit une gorgée de vin puis elle inspire profondément et expire lentement. Elle pousse négligemment des cendres par terre. Le sol est sale, très sale. Des taches de vin sont visibles, des trous de cigarettes par dizaines ont abimé le lino et des mégots traînent par ci par là. On devine l’âge de cette femme sous ses traits abimés par l’alcool. La quarantaine. Elle porte un djean, un tee-shirt noir déformé, elle ne porte pas de soutien-gorge. Elle a les pieds nus et sales. Ses cheveux sont noirs, la racine est un mélange de blanc et de châtain. Elle a les cheveux mi-longs, gras et non coiffés. Elle a les yeux verts, son regard fixe la fenêtre par où passe un léger rayon de soleil, les volets sont fermés. Elle sourit par moments, expression morne, pensées vagues. Elle murmure : je vais l’appeler, non, demain je l’appelle.
Un balai est posé contre un mur, elle se lève, attrape ce balai, puis tente de récupérer quelques amoncellements de saleté qu’elle traîne jusqu’à une porte. Elle ouvre cette porte et envoie son tas de poussières dans cette pièce. On aperçoit alors l’enfant accroupi, il tourne la tête lentement et il l’observe sans rien dire ; l’expression de son visage a viré d’un calme serein à une tension visible, sans crainte mais figé. Cette femme, sa mère, ne le regarde même pas, elle ne le voit pas, il fait parti des meubles ou de ce tas de poussières … Elle referme la porte et repose le balai sur un autre mur. Elle se rassied, et se resserre un verre, allume sa cigarette. Elle ferme les yeux, sourit et prononce lentement : ne pas boire beaucoup pour demain.

Un réveil sonne. L’enfant allongé sur un matelas recouvert d’un drap s’étire. Il est sept heures. Il prend ses affaires soigneusement pliées au bout de son matelas : pantalon, sleep et pull. Il se lève, et tout doucement, sans un bruit ouvre la porte. Il aperçoit sa mère affalée dans le canapé, dormant et ronflant. La télévision est encore allumée, sans sons, il l’éteint et se rend dans la salle de bain. Il prend une éponge par terre et nettoie l’évier. D’un tiroir sort un gant de toilette et un savon. Il se lave et s’habille. Il rince ensuite le gant et le remet dans le tiroir en glissant le savon dedans. Il en sort ensuite sa brosse à dent et un dentifrice, se frotte énergiquement devant le miroir, il range le tout dans ce même tiroir. Il retourne dans sa pièce sans un bruit, dépose ses vêtements qui lui servent de pyjama, en dessous de son oreiller sans taie. Il prend son cartable au pied de son matelas, et vérifie que la clé de la porte d’entrée de l’appartement se trouve bien dans la poche extérieure de son cartable. Il ouvre la porte de sa pièce avec toujours la même discrétion, se dirige vers la porte d’entrée et sort. Il marche au moins pendant quinze minutes, puis s’arrête devant une église et s’assied sur les marches. Il ouvre son cartable, glisse sa main et prend un cahier. Il révise sa leçon. Il lève sa tête au bout de quelques minutes et suit du regard un bus. Il sort un autre cahier, un livre et sa trousse. Il fait ses devoirs. Les cloches sonnent huit coups, il range ses cahiers, ferme son cartable et se remet en marche. Quinze minutes après, Antonin arrive à école.

Elle ouvre les yeux. Elle regarde la pendule, il est dix heures quarante. Elle va dans la cuisine et se prépare un café. L’évier est rempli d’assiettes, de couverts et de tasses sales. Elle en rince une et s’assied à la petite table. Elle boit son café. Elle fait la moitié de la vaisselle, les verres uniquement, prend sur la cuisinière les deux poêles et la casserole et les remplit d’eau bouillante, puis les pose sur le plan de travail. Elle passe un coup d’éponge rapide sur la table. Elle retourne dans la salle à manger où se trouve le téléphone fixe, elle sort de son sac un bout de papier où est inscrit Romain et un numéro de téléphone. Elle appelle. Trois sonneries, un homme décroche :
– Allo.
– Bonjour Romain, c’est Elise à l’appareil.
– Bonjour Elise, je m’attendais à ton coup de téléphone. Tu vas bien ?
– Oui, ça va. Je voulais savoir si tu voulais venir boire un verre chez moi ce soir.
– D’accord, je finis le boulot vers dix huit heures, le temps de repasser chez moi et je peux être là vers sept heures, sauf si ça te fais trop tôt, dis-moi.
– Non, très bien. Je te donne mon adresse : 4 rue Delaune, appartement 11 au rez de chaussée.
– J’apporte quelque chose ?
– Euh, bien, comme tu veux.
– J’apporte une bouteille de bordeaux alors.
– D’accord, à ce soir alors.
– A ce soir.

Antonin est dans la cour de récréation, la cloche sonne, les enfants se rangent devant leur maîtresse en rang par deux, sauf lui, ils sont en nombre impair, il se place au bout de la file, seul. Les autres enfants chuchotent entre eux, on entend des « j’ai un stylo 4 couleurs », « pousse pas », « t’es pas gentil, rend le moi » … Lui, il est silencieux. Les élèves entrent en classe après avoir traversés la cour et s’installent à leurs petits bureaux d’écoliers, lui est au dernier rang, il a choisi cette place pour ne pas être embêté, gêné, moqué. Les deux premières années d’école primaire, il les a passées au premier rang à recevoir des boulettes de papiers … alors à la rentrée scolaire de CE2, il a foncé vers le fond de la classe et s’est assis avec un sentiment de soulagement.
On ne perçoit plus que les bruits de cahiers, stylos, règles. La maîtresse dit :
– Bonjour les enfants.
– Bonjour maîtresse, répondent-ils en chœur
– Lecture, sortez le livre. Page 12. Jonathan commence.
– « le petit frère de Sabine … »
Six enfants d’une rangée lisent chacun un paragraphe, les uns après les autres, dans un ordre habituel.
– Vincent, dit la maîtresse, reprend la lecture au premier paragraphe et met tout au passé. Prends ton temps tu as le droit d’hésiter et de te reprendre.
Les cinq premiers élèves de cette rangée ont laborieusement effectué cet exercice avec l’aide de la maîtresse. Lui, Antonin, est le sixième, il parcourt ces lignes avec une aisance incroyable, comme si les temps imparfait, passé composé ou passé simple étaient écrits. La maîtresse émet un signe de tête approuvant les qualités de cet élève. Antonin n’a pas d’amis mais n’a pas d’ennemis non plus, il est invisible, ou il se rend invisible.

Elle est dans la salle à manger. La pendule sonne. 15 heures. Elle a passé sa journée devant la télévision. Il lui reste quatre heures avant son rendez-vous. Elle se lève. Elle entre dans sa chambre. Elle change ses draps, sa housse de couette, sa taie d’oreiller. Elle ramasse les habits en vrac par terre, les met dans la salle de bain, dans le panier à linge sale débordant. Elle prend le balai puis pousse la poussière dans la pièce où vit Antonin. Elle prend un vaporisateur de parfum bas de gamme et asperge son lit et les rideaux. Puis elle attrape d’une seule main les quatre verres sur sa table de chevet, légèrement colorés dans le fond d’un vin rouge. Elle referme la porte de sa chambre. Pose les verres par-dessus le reste de vaisselle sale dans l’évier.
Puis elle ouvre la porte des toilettes et laisse apparaitre une moue de lassitude. Une serpillère, le produit à vaisselle en main, elle nettoie les toilettes et le sol, sans rincer. Elle jette la serpillère dans l’évier de la cuisine par-dessus la vaisselle sale et s’assied. Elle retourne dans son salon, regarde la pendule, 15 h 30. Elle s’assied et regarde la télé. 16 h. Elle s’assoupit. 17 h, elle entend la porte d’entrée s’ouvrir, elle ferme aussitôt les yeux.

. Antonin est rentré de l’école, il passe dans le salon en baissant les yeux, se dirige dans la cuisine, ouvre le frigidaire. Il prend une barquette de raviolis, une fourchette, un verre d’eau et s’en va dans sa pièce. Il s’allonge sur son lit et mange. Et dans sa tête tout bas il dit : « le passé est un temps à aimer car il n’existe plus, le présent est un temps à attendre le futur pour qu’il n’existe plus, le futur est un temps à aimer car il n’existe pas. »
Puis il se lève, et marche sur ses tas de poussière. Il s’accroupit, dégote un morceau de carton et ratisse la poussière en forme de carré. Autour de lui. Il parcourt ainsi toute la pièce et se fabrique un échiquier. A l’école, pendant l’heure du midi, il y a une activité où ils apprennent le jeu d’échec avec une autre maîtresse. Puis il se dirige vers un carton où sont empilées des choses usagées comme des boîtes de thon, de maïs, ses anciens cahiers. Il met en boules huit feuilles d’un cahier de feuilles d’écriture, il découpe en deux quatre feuilles de ce même cahier. Il positionne ses seize pions. Puis il choisit quatre sortes de boîtes pour ses deux rois, deux dames, quatre tours et quatre fous. D’un côté il les place à l’endroit et de l’autre, à l’envers. Il est près. Il joue. Déplace ses pions en faisant attention de ne pas faire un pas sur ses tracés. Délicatement. Plus la partie avance, plus il réfléchit. Et il se dit qu’il ne peut pas prévoir de piège à l’adversaire puisque c’est lui-même l’adversaire. Alors il tire une moue de lassitude. Et il se met à pleurer tout bas. Il se déshabille, enfile son accoutrement de nuit et met son réveil à 6 heures du matin, il a prévu de faire ses devoirs plus tôt car il a un contrôle de grammaire et le soir, à côté de sa pièce il y a trop de bruit.

Elle réouvre ses yeux. 17 h 30. Elle se lève, se rend dans la cuisine et se met à la tâche. 18 h. Elle sort un sac poubelle, lourd de bouteilles et de quelques boîtes vides qui n’iront pas rejoindre la pièce d’Antonin. Elle parle tout haut :
Une, c’est pas assez. Elle sort de chez elle munie d’un petit porte monnaie rempli de petites pièces. Elle compte en marchant.
Chez l’épicier du coin elle regarde le prix des bouteilles de rouge. Elle en attrape une à 5,50 euros. Puis une deuxième.
Dans sa salle à manger elle installe trois verres, elle en remplit un. Il est 18 h 30. Elle le boit, et le lave. Elle range la bouteille entamée dans le frigidaire, un mauvais vin se garde mieux au frais. Puis elle va se laver.

Antonin se glisse dans son lit et ferme ses yeux. Il s’imagine en haut de la montagne. Il s’endort. Ses mains s’agrippent à la carcasse de cette montagne, il s’affole, ses pieds s’enfoncent comme si la pierre devenait sable mouvant. Il lève la tête et aperçoit le sommet, à quelques mètres de lui, mais il n’a plus de force. Alors il lâche l’emprise et glisse, glisse. Il ouvre les yeux, il est tombé de son lit et entend le bruit de la douche. Il se recouche aussitôt. Quand il entend le bruit de l’eau dans la pièce d’à côté, il sait qu’il y aura d’autres bruits dans la soirée. Les soirs où il entend la télé, il est comme rassuré, un bruit sonore couvrant les bruits de vin versé dans un verre, couvrant les râles de sa mère devant la télé, mais seulement les bruits de sa mère. Quand il entend sa mère se laver le soir, il est inquiet, il a peur, pas de bruits de télé pour couvrir les autres bruits, les bruits des hommes avec sa mère. Il s’efforce de penser à sa montagne pour s’endormir. Il la voit très haute. Il se demande à quel âge il pourra y aller. Le plus tôt possible. Un jour il marchera si loin qu’il la trouvera. Loin, il y a toujours des montagnes, parce que tout près, il y a trop d’hommes, trop de rues, trop de poussières.

Elle sort de la douche et dans sa chambre, dans le tiroir de sa commode, prend une paire de bas noirs, une culotte noire, un soutien gorge rouge à dentelle noire, une jupe en toile grise et un chemisier blanc. Dans ce tiroir, il reste à présent un gilet rose en laine. Ce sont ses affaires dédiées aux soirées quand elle se retrouve en compagnie d’hommes. Ses chaussures à talons aiguilles sont posées sur son radiateur. Comme si le sol était fait pour le reste, les détritus, le linge sale. Elle doit se maquiller pour couvrir les rides, les traits, les trous de sa peau. Elle se trouve marquée, elle sait. L’alcool. Mais elle ne peut plus s’en passer. Ça l’aide à oublier. A oublier un mardi soir. Dans la rue. Elle marchait. Elle était belle. Huit ans plus tôt. Deux hommes derrière elle marchaient aussi. Trop près d’elle. Si près à un moment donné, qu’elle accéléra le pas, pour les fuir. Eux aussi accéléraient le pas, pour la suivre. Une impasse. Un cul de sac. Deux sur elle. Habits en loque. Femme en loque. Evanouie. Enceinte. Un enfant.
Elle s’essuie la bouche avec sa main, elle vient de boire un deuxième verre. Deux rouges se mêlent, celui des ses lèvres et celui du verre. Rouge sang.
Il est 19 h. elle éteint la télé. On sonne à la porte.

Antonin entend la sonnette. Il s’affole, à soixante ans passés il n’a jamais reçu de femmes chez lui. Il n’a jamais connu de femmes d’ailleurs. Ni d’hommes, très peu d’humains autour de lui. Juste le minimum. Son parcours scolaire est sans faute, le bac à dix huit ans, une licence de lettres, puis il passe un concours de correcteur et démarre une activité professionnelle indépendante, il est correcteur chez Lafond. Il lui suffit de correspondre par mail et par courrier avec un interlocuteur pour ce travail. Le minimum vital. Le minimum social. Pourtant il a dit oui. Il a dit oui à une femme. Il a dit oui à la voix d’une femme.
Antonin a une virtualité sociale, celle d’une toile, celle de son ordinateur posé sur son bureau, placé dans sa chambre, à côté de son lit où ses draps sentent l’éternité d’un homme seul. Des sites se battent en duel sur son écran, et toujours au son d’une image féminine dénudée. Et jamais de réalité. Sauf cette fois-ci ou là. Cette fois. Cette femme. Ou sa voix. Juste le son de sa voix et lui, d’imaginer le son féminin enrober quelques uns de ses milliers de mots écrits sur du papier usé dans ses tiroirs empoussiérés et retapés sur son ordinateur et sans une faute. Antonin n’a jamais osé montrer son visage sur cette toile, il est l’anti amant, il est aigri. Dans la rue les gens le fuient, traversent pour ne pas le voir, il le sait. Il fait peur. Toute son enfance se niche sur son visage. Sa démarche est celle d’un fou errant, tête baissée, cheveux hirsutes. Son allure est celle d’une bête sauvage prise au piège des humains apeurés. Ses habits sont ceux d’un brigand du Moyen âge appartenant au clan des Coquillards. Son odeur est celle d’un vieux livre égaré dans un placard de cuisine d’une vieille femme mélangeant couteaux et viande avariée. Il est l’anti amant en toute sa déchéance masculine. Il le sait.
Il ouvre la porte. Elle entre.

Elle ouvre la porte. Il entre.
Les jalons sont déjà posés. Une femme, un homme et une bouteille de vin dans la main de l’homme et une bouteille de vin sur la table de la femme. Deux. Deux bouteilles. Deux humains. Que reste-t-il à présumer. Juste le résumé d’une histoire sans lendemain. Et un enfant avec un passé sans avenir. Le jeu est joué. Elle démarre une discussion, le thème est sur table, celui du corps. Simplement, elle lui demande comment il a réussi à garder un corps musclé et l’homme devine tout de suite que l’envie de cette femme est d’être dans ses bras et quelques minutes après la main de l’homme s’approche de cette poitrine offrante, la pétrit non délicatement, ce qui tend la femme à émettre des petits souffles de plaisir mais de souvenirs ignobles. Car au fond d’elle, sous sa poitrine, sous sa peau elle n’a jamais oublié ces fumiers et comme tout être abusé, elle veut banaliser ces gestes et les revivre pour ne plus, pense-t-elle, souffrir. Loin est la sensualité d’elle. Ils en sont à trois verres de rouge. Et son soutien-gorge dégrafé. Elle se laisse toucher mais ne pense pas à toucher l’homme. Trop occupée à reconstituer le passé. Alors il s’arrête. Il s’arrête de la toucher. Elle s’étonne. Sans rien dire. Elle se sent déstabilisée. L’homme prend la parole. Il entame un sujet léger, celui d’une recette. Il lui demande qu’elle est la recette d’un dessert qui semble être le plus masculin. Par la forme, le goût ou autre description. Quatrième verre de rouge. Elle répond : « un éclair au chocolat ».
L’homme sourit. Et s’approche de son visage en murmurant : « mon éclair est tendu de chocolat et n’attend que tes îles flottantes, au goût de caramel ». Elle, prise au piège de l’image d’un éclair si tendu de chocolat fondant aux abords d’un rouge à lèvres frôlant le nappage si doux de cette gourmandise rectiligne à croquer, elle, se tût et avança sa bouche vers cette masculinité. Près d’elle est à présent la sensualité, car elle a oublié le passé.

Antonin referme la porte et découvre cette femme, il a le regard inquiet. Il ne maîtrise pas la situation. Un petit sourire dépasse légèrement de sa bouche et il accueille son invitée sans un mot. Elle entre dans son salon. Ses talons aiguilles soulèvent légèrement la poussière, elle semble inquiète et murmure un « enchantée » décalé de sa propre définition. Elle ôte son manteau et son pull blanc glisse dévoilant la candeur de son épaule aux yeux ébahis d’Antonin. Il se met à déambuler de long en large de sa pièce et commence un monologue sur le thème de ses écrits, il n’a qu’une idée en tête, lui arracher ses vêtements et la toucher. En vrai. La senteur d’une femme. Son regard immobilisé sur le plancher, il baragouine, il s’affole. Et puis ses yeux se détournent et se cramponnent aux formes de cette femme, il devine la courbure de ses seins sous son pull. Il s’arrête net et de parler et de marcher. Il fixe ses seins bombés. Il halète, comme un chien devant un os prêt à bondir et arracher de ses crocs la chair fraîche. Elle le sent. Elle a peur. Ces objets cassés, poussiéreux autour d’elle lui donnent un frisson d’effroi mais elle se reprend et lui demande si elle peut lire quelques uns de ses textes, à haute voix lui dit-elle, elle a compris que le silence pouvait être dangereux. Il sourit niaisement et lui annonce que tout se trouve sur son ordinateur dans sa chambre, mais il ajoute qu’elle ne prenne pas peur, qu’il ne lui tend pas un piège. Elle rit avec lui mais pas de bon cœur, juste un faux semblant histoire de s’afficher rassurée. Le chemin du salon à la chambre n’est que fatras : cartons amoncelés, boîtes de conserves empilées, linge sale entassé et tout cet immonde amas recouvert de poussières. Il ouvre la porte de sa chambre. Elle entrevoit son lit recouvert d’une vieille couette miteuse, au pied du lit une petite table sur laquelle trônent ordinateur et crasse. Une seule chaise. Il lui propose celle-ci et s’installe derrière elle, assis sur le bout de son lit. Il passe son bras au dessus d’elle pour allumer l’ordinateur, frôlant son épaule. Elle se tourne et remarque un peu de bave coulant le long de sa bouche. Il parait gêné, elle en est soulagée. Le fichier s’ouvre, des centaines de titres apparaissent. Elle en choisit un au hasard, intitulé « l’histoire courte d’une femme ». Elle parcourt les mots avec une voix tremblante, à la fin elle murmure simplement : « touchant ». Il pose alors sa main sur l’épaule de cette femme, délicatement, avec tendresse. Il caresse juste le tissu tout doucement et de ses doigts dénude cette petite partie de ce corps féminin. Cette épaule. La femme ne bouge pas, elle semble sereine et clique sur un autre fichier puis reprend la lecture. Cette fois-ci sa voix est plus chaude, Antonin ferme les yeux pour dévorer le timbre de sa voix. Il sent un mouvement provenant de la femme. Il ouvre les yeux et dirige son regard vers ses jambes. Elle les a écartées et il observe comme un gamin la soie noire brillante. Sa robe est courte et laisse deviner ses rondeurs. Il distingue alors une légère forme sous sa robe, celle des jarretelles de ses bas. Elle continue de lire, elle passe d’un texte à un autre et elle se met à jouer de ses jambes qu’elles balancent lentement. Antonin approche sa main de ses cuisses et soulève sa robe petit à petit. Vision extrême de la féminité qu’il s’interdisait. Vision troublante. Elle fixe toujours l’ordinateur et s’adonne à la lecture avec des petits soupirs entre certains mots, entre certaines pensées. Antonin étale sa main sur cette culotte si fine qu’il peut sentir et deviner ce sexe. Il n’ose plus bouger, il veut s’imbiber de cet instant. Puis la femme écarte béantes ses cuisses, lui suggérant cette ouverture comme une invitation. Il ne réfléchit pas et plonge sa tête dans cette volupté. Sa bouche, sa langue, ses doigts rattrapent toutes ces années perdues. Il s’engouffre dans cette chair, arrache sa robe, dégrafe son soutien gorge, empoigne ses seins assez gros pour ses mains, les bouffe, les triture, il se lève, porte la femme et la dépose sur son lit, il enlève violemment sa culotte, il lui claque ses fesses, les lèche, les aspire, il bande comme un fou, il ôte son pantalon comme un dingue, et sa verge se tend de plusieurs envies, la bouche de cette femme, le sexe de cette femme, le cul de cette femme, et il y revient maintes fois, des dizaines de fois, elle hurle, elle crie de plaisir, puis il se lève sexe dressé, se retourne et éjacule sur son l’écran de son ordinateur. A toutes ces femmes virtuelles, il rend hommage.

sous l’arbre

Il faisait nuit. Un tout petit garçon en pyjama marchait dans la rue. Il s’arrêta près d’un arbre entouré d’une grille et s’assit près de lui. Il plongea sa main dans les trous de la grille et gratta. Un homme titubant légèrement, arriva près de lui et lui dit :

«  Que fais-tu ici?

Le petit garçon leva la tête et répondit :

– Aide-moi, je veux voir en dessous de l’arbre ce qu’il y a. »

L’homme ne s’étonna pas et se mit accroupi près de lui tentant de mettre sa grande paluche dans un trou de grille et bafouilla :

– Je ne peux pas, attends, je vais chercher un morceau de bois ou de ferraille là-bas dans la poubelle. »

L’homme s’aida de l’arbre pour se remettre debout. Il revint avec une cuillère tordue, mais une cuillère quand même. S’installa de nouveau accroupi et commença la besogne. Le petit garçon l’observa tout content. Un gros tas de terre s’amoncelait à présent sur le trottoir. Le petit garçon semblait étonné et écarquillait grands ses yeux sur cet amas.

« Voilà mon garçon, tu peux voir ce qu’il y a dessous maintenant »

Le petit garçon glissa sa main dans le gros trou et palpa.

« Mais c’est de la terre !

– Oui pourquoi ? »

Le petit garçon pleura. Après quelques soubresauts de voix, il réussit à échapper ces mots :

« C’est un vrai arbre, je ne savais pas, il doit être triste d’être enfermé dans ma ville. »

L’homme prit l’enfant par la main et le raccompagna devant chez lui, sans tituber.

Cette réalité l’avait dégrisé.