Les ombres fondantes

Les Ombres fondantes.

1/55. L’Allemande et le velours.

Elle entra. L’allemande. La lectrice.

Une petite femme avec un tablier vint lui ouvrir, la pria d’ôter son manteau rouge puis poussa la porte du salon et l’invita à s’y engager. La vue de cet homme de dos, assis sur son fauteuil roulant, l’odeur de vieux livres attendant leurs dernières heures, la couleur des rideaux assombris de son passé, le bois du parquet reluisant d’aucune traces de vie, tout trahissait une grande solitude. La petite femme referma la porte derrière un silence sans failles.

Elle s’approche lentement de lui. Une lectrice et dix tomes de Pascal Quignard « Le dernier royaume ». Une commande non négligeable, par le poids de l’auteur qu’elle raffole et par la mesure du temps, plusieurs séances. Elle murmure d’un léger accent allemand un « bonjour » mais l’homme lui rend son salut juste par un mouvement de tête. La froideur instaurée, elle sait à présent que cette lecture sera les seuls mots qu’elle devra prononcer.

Un fauteuil rouge en velours, « Les Ombres errantes » posé dessus. Elle le prend et s’assied timidement. Elle ouvre le livre et commence :

« Le chant du coq, l’aube, les chiens qui aboient, la clarté qui se répand, l’homme qui se lève, la nature, le temps, le rêve, la lucidité, tout est féroce. »

Cette première page, terrible, sa gorge se serre, elle veut être là et non ailleurs, être écoutée et non entendue. Comme une copie blanche, sa voix ne s’étend pas vers l’homme, elle reste au fond, dans l’ombre d’elle-même. L’homme tourne la tête, elle perçoit son regard d’attente. Elle doit entrer dans son monde, dans ces lignes qu’elle pensait à elle seule. Elle reprend :

« Lisant, elle séjournait dans un autre royaume. » De ces mots, elle se sentit fondre en lui, comme si sa bouche n’était plus sienne, comme si sa peau devenait lui. L’homme se relâcha, son dos se courba légèrement et prit la forme du dossier de son fauteuil. La voix féminine enveloppa ce corps inerte.

2/55. In umbra voluptatis lusi

Les minutes s’écoulaient. Seul le son errait et englobait deux ombres. Ombres fondantes. Deux inconnus et l’art d’aimer des fragments de lignes entre eux.

Elle fredonne : « J’ai joué à l’ombre des plaisirs. ».

Il baisse alors ses paupières. Geste incertain, elle sent une certaine gêne puis il sourit à demi. Elle rougit et poursuit son sourire.

3/55. 120 degrés

Elle démarre le troisième chapitre, une seule page, 3 phrases.

L’air sévère, il tourne de 120 degrés son fauteuil à chacune des 3 phrases.

Elle tremble.

Il rit.

4/55. La guerre

Le chapitre suivant la rend à son tour sévère. Un réduit de morts. Une perte d’humains en seulement trois pages et tout espoir s’effondre. Elle évite son accent comme si le passé se portait présent. Elle lit à vitesse affolante, comme une machine à vapeur sans frein. Il ne rit plus.

5/55. La religion

Elle se détend. Prend un laps de temps pour inspirer. Elle semble avaler lentement la suite avec extrême plaisir « Il faut adorer le temps », « renoncer à l’idée de liberté afin de désobéir  encore ». Il tend ses bras vers les accoudoirs de son fauteuil roulant et respire fort. Elle ne l’entend pas, comme si elle oubliait le temps, le temps abandonné.

Il respire de plus en plus fort. Elle ne l’entend toujours pas.

6/55. stop

Il s’arrête net de respirer et là, elle entend le temps reprendre, elle entend le silence de l’homme. Elle s’arrête de lire, le regarde affolée, il inspire, elle respire. Le temps de s’accorder.

7/55. ordalie

Elle écorcha, entailla un mot : ordalie. Un r manquant, marquant, sa langue vacilla. Les ongles des doigts de l’homme se mirent à griffer le cuir des accoudoirs, lentement son visage se crispa. Elle continua dans un cisaillement de voix. Le passage à lire ne lui facilita pas la tâche, seins découpés et lapidation en exergue. Il décrocha ses mains pour les poser sur son cou et caressa sa pomme d’Adam. Elle eut peur mais se souvint de la présence de cette petite femme au tablier, rassurée elle reprit.

8/55. Rome

Elle lisait ce chapitre comme si elle le survolait d’un avion presque raté, Rome en tête, le Bernin, Navona, la fontaine aux quatre fleuves, l’Eglise sainte Agnès du prénom de sa sœur jumelle. Elle décrochait, s’appliquant simplement à prononcer correctement les « quaesivit cum moriebatur ubi essent umbrae » sans que l’ombre de l’homme s’en inquiète.

9/55. Une main

Elle, d’un semblant grave : « Cette main a imposé sa concorde ; c’est celle d’une indulgence despotique. Elle a le son vert d’un dollar qui craque – et dont le crissement cherche à surmonter la voix des langues. »

Lui, d’une écoute entendue.

10/55. chapitre 10 l’absente

« Absente je te parle.

C’est toi, unique, que ma voix nomme derrière tout ce que je désigne. »

Elle pose entre les six phrases un silence approprié à ses pensées, celles de l’unicité en toute sa splendeur. Une voix, des hommes. Et tous cherchant l’autre au lieu dit. Le royaume. Sacrée hiérarchie. Hieros. Elle n’avait pas lâché sa concentration d’un décibel, absente juste à demi.

11/55. le passé défini est une orgie.

Elle ne sent plus le temps, elle l’expose aux paupières vacillantes de l’homme au fauteuil roulant. Les définitions s’enchaînent avec délectation :

« Ce qui échappe à l’oubli, tel est le passé en personne », le passé est édifié dans chaque vague du temps qui avance », « Le passé est plein de tics mais aussi regorgeant de souhaits dans l’ombre » ou « c’est l’ensemble du temps qui à chaque fois est transformé par la barque, le haleur,le chemin qui suit la rive… ».

Elle, avec de plus en plus de puissance vocale, elle achève ce chapitre comme on stoppe le passé.

Elle le regarde, il lui sourit et lui fait signe de se lever. Elle se positionne de profil et poursuit.

12/55. profil haut

Elle lit comme un exercice de droiture, telle la colonne vertébrale de Frida Kahlo. Il la scrute comme une ligne verticale, un horizon renversé à 180 degrés.

13/55. dialogue d’ombres

  • bien, dit-il

  • merci, dit-elle

14/55. Le ciel est nu

nota aux futurs et heureux lecteurs du « Dernier royaume » de Pascal Quignard: page 47, en folio, 5 lignes.

15/55. Jun’Ichiro Tanizaki

Elle démarra les premiers mots du chapitre : « En 1933 Tanizaki publia un court texte où il disait qu’il regrettait l’ombre. »  Dès qu’elle eût commencé de prononcer le nom de Tanizaki, il murmura en seconde voix : « Ce que l’on appelle le beau n’est d’ordinaire qu’une sublimation des réalités de la vie, et c’est ainsi que mes ancêtres, contraint à demeurer bon gré mal gré dans des chambres obscures, découvrirent un jour le beau au sein de l’ombre, et bientôt ils en vinrent à se servir de l’ombre en vue d’obtenir des effets esthétiques. Jun’Ichiro Tanizaki ».

Il baisse le niveau de luminosité de la lampe halogène, elle lève les yeux vers la fenêtre et en une seconde s’aperçoit que les volets sont à demi fermés. Et page 52, à la troisième ligne sous « l’obscurité de son sexe qui s’entrouvre et elle fait ressouvenir que c’est le vieux séjour », ses palpitations ralentissent et elle se tourne face à lui. Il a juste les yeux fermés, les images sont juste suspendues dans l’ombre de ses pensées. Elle recula d’un pas et se replaça en profil.

16/55. la bave des escargots et ainsi de suite.

Elle développa ce ton léger qui lui rendit son teint pâle et ouvrit les yeux de l’homme.

17/55. Télévision

Elle appuya sur ces mots « visage », « corps », « voix », « humanité », « imaginaire », ce qui contrastait avec ces lignes dédiées au regret du monde isolé, isolant et télévisé.

18/55.

Elle lut sans conviction particulière ce moment de vie de M. de Saint Cyran, ce qui laissa sur le visage de l’homme un air agacé.

19/55. angle et retournement

Elle, page 64 : « Prise, prédation qui arracha le voile d’ombre qui parcourait les chairs pour tous les hommes qui les imaginaient. » l’homme tourna son fauteuil face au visage de sa lectrice, il la regarda fixement, comme s’il voulait photographier ce passage, ou bien elle tout simplement. Elle s’en aperçut et surprise par ce rapprochement, sa bouche esquissa un sourire. Celui de l’écoutée assouvie.

20/55. la mer

vint à pic.

21/55. la mer sans écume des jours.

Page 75. Il avance son fauteuil vers elle. Sa main. « Une épouse qui ne peut avoir d’enfants touche doucement les poupées en vente sur l’étal. » Sa main touche doucement les genoux de la lectrice. Elle devient autre qu’une bouche, qu’une voix, elle devient la femme qu’il ne peut avoir. En une seconde unique. Un fragment de geste et l’illusion charrie des flots d’images en noir et blanc.

Elle pense qu’il n’écoute plus, qu’il est ailleurs, là où le passé l’a laissé en homme debout. Elle pense qu’il pense à elle, l’absente. Celle qu’il a dû aimer sans le savoir. Et qu’il sait à présent, juste en touchant ses genoux. Ses mains n’ont pas cessé de toucher. Juste les genoux. Elle n’a pas cessé de lire les lignes immortelles.

Et puis la voix masculine emboîta celle de la femme : « J’ignore ce que me réserve encore mon passé. » Il ôta délicatement ses mains des genoux féminins et les croisa sur jambes inertes. Elle apprécia son intervention orale, renchérir sur le texte pour s’excuser de cette familiarité. Familiarité qu’elle trouvait non déplacée, un moment de tendresse d’un regret passé.

22/55. Rome sans roi.

Comme un jeu, elle et lui dans ce vieux séjour obscur.