Teresa et Salima

(version première : juste Teresa et son histoire, celle de l’immigration italienne, version deuxième : Salima entre en jeu, immigrée syrienne, histoires de femmes et de domination, de guerre masculine et de visages humains féminins et masculins. version troisième : travail de réécriture en termes de dramaturgie avec la metteuse en scène et les deux actrices. Puis le rideau tombe.)

Odkali de Cayeux 

version 2

(Fin de service dans un restaurant, Térésa et Salima débarrasse les tables. Térésa est très gaie et pleine d’énergie dansante, chantante. Salima, même sous cette douleur récente de son parcours de réfugiée, capte chaque moment de joie de Térésa pour sourire et parfois rire.)

(Térésa fredonne un extrait de « Seta moneta ».)


le donne di Gaeta
che filano la seta

la seta e la bambagia
bambini chi vi piace
ci piace Giovanni
che fa cantare i galli
la chioccia coi pulcini
i galli e le galline
che fanno coccodèè
canta gallina
fa l’ovo domattina
vicino al gallo rosso
vicino al gallo bianco
che fa chicchirichì

Térésa : Quand j’étais petite, ma mère me fredonnait cette comptine.

5 générations de mères au dessus de moi à la chanter ! La première, Léonarda.

Salima : Elle est née en quelle année ?

Térésa : En 1876, dans un village près de Turin. Son père, il a quitté son Piémont poussé par la misère. Il était un des « premiers » de la « première » vague d’émigration à rejoindre Lyon.

Attends, je vais chercher mon dico d’étymo. (elle va chercher son dico dans son grand sac)

Salima : D’étymo ?

Térésa : D’étymologie, j’ai toujours besoin de savoir d’où viennent les mots, leurs origines.

(Elle prend son dico d’étymologie)

Vague : vagus – latin, vagabond, errant, flottant, mouvant, indécis.

Tu viens d’où, toi, Salima ?

Salima : (Elle s’arrête de ranger, elle a le regard profondément déchiré) : Je préfèrerais ne pas en parler, c’est encore très douloureux. Mais raconte-moi ton chemin, celui de ton ancêtre. Les histoires de famille, ça me réchauffe.

Térésa (Elle se remet à débarrasser) : On pense que le père de Léonarda était plâtrier. C’était la mode en France, les plafonds avec moulure, et les français, ils ne savaient pas vraiment faire en cette matière ! Ce dont on est sûr c’est qu’en 1888, Léonarda traverse les Alpes à pied avec son père et d’autres villageois. Tu te rends compte, elle avait seulement 12 ans la môme ! Après, ils se retrouvent entassés dans des garnis dans la banlieue de Lyon. Mais avec en tête un réconfort : celui du retour au village, du coup, le déconfort des paillasses et tutti quanti s’oublient vite !

Toi, tu es arrivée quand en France ? Pardon, tu m’as dit que tu ne voulais pas en parler. Je suis désolée, excuse-moi.

(Elles s’arrêtent toutes les deux de ranger.)

Salima : Si, attends, je peux, un peu.

Térésa : Salima, viens t’asseoir, on fait une pause. Tu veux de l’eau ?

(Salima s’assoit à une table et Térésa vide les cruches d’eau dans une seule et sert.)

Salima : Oui, merci. Comme je te disais, c’est récent. Mon pays, prononcer son nom, c’est une souffrance, c’est comme prononcer les noms de toutes ces femmes enfermées ou (silence). Ta Léonarda, je lui ressemble, moi aussi j’ai marché des jours entiers quand j’étais petite pour fuir et puis, je sens cette même odeur, celle des taudis, de nous tous entassés sur des matelas, celle de la faim, celle de la peur surtout. Continue s’il te plaît ton histoire. Allez, raconte.

Térésa : Léonarda devient ouvrière dans une usine de tissage de soie. A l’époque, on pouvait travailler à 13 ans, t’imagines ? 13 ans ! Mais elle faisait plus que son âge. Il paraît qu’elle avait de très grandes mains aux doigts très longs et fins, c’est pour ça qu’il l’a emmenée si jeune, une qualité pour tisser. Depuis Léoanarda, la soie est devenue un tissu cher dans notre famille.

Salima : La soie ? Tu vois, nous avons un lien, un fil de soie entre toi et moi, entre mon Orient et ton Occident, une étoffe relie nos deux familles, c’est beau je trouve. Térésa : Tu étais tisseuse de soie ?

Salima : Je n’ai pas eu le temps de l’être, puisque nous avons fui les bombes. Mais du côté de mon père, je viens d’une famille d’éleveur de vers à soie et du côté de ma mère, famille de tisserand à Damas. Alors la soie, c’est aussi notre étoffe de cœur. Merci Térésa, tu me redonnes espoir, hé, on s’y remet ?

Térésa : A quoi ?

Salima : Au travail, non ?

Térésa : Oh oui, zut, je me croyais dans mon salon ! Tiens, tu sais d’où vient le mot travail ?

(Elles se lèvent, sont face à face.)

Salima : Non

Térésa (toute souriante): Torture.

(Le visage de Salima se décompose, Térésa comprend sa maladresse, que ce mot est trop présent et rude pour Salima. Elles se prennent dans les bras.)

Salima : Allez, au boulot, notre force c’est de ne pas oublier que nous sommes des femmes.

Térésa : Je te montre les nappes. Celles du dessus : au sale. Mais il faut les trier, les 150, les 120 et les 90, après on les compte. Et les serviettes aussi.

Salima : Ah bon, on les compte ?

Térésa : Oui, pour le nettoyage, c’est pas nous qui lavons les nappes ! (rigolade). Ensuite, celles du dessous : si elles sont propres, on ne les change pas.

(Térésa chante une chanson d’amour qui introduira Julio tout en triant les nappes. C’est Salima qui compte les nappes et les serviettes.)

Gemma pour la chanson

(Térésa va ensuite laver les verres et Salima les essuyer, temps calme face à face.)

Térésa : Viens, on passe aux verres, je te raconte l’histoire d’un jeune italien parmi des milliers d’américains. Julio, Monsieur rêve de célébrité aux USA. Au village, c’est sûr, là, c’était une star ! Elles m’énervaient ces filles, ces femmes à tourner autour de lui et se prendre pour des divas ! Tous les étés, j’essayais de lui dire, de lui montrer qu’il me plaisait, mais je n’osais pas.

Salima : Pourquoi est-il parti si loin ?

Térésa : Chanteur, il rêvait d’être chanteur, enfin, il l’était, mais il rêvait d’être chanteur célèbre aux Etats Unis et pas dans un village d’Italie. Rêve d’adolescent.

(Elle fredonne un extrait de Gigi)

(Elle s’arrête net, les yeux dans ce souvenir.)

Je me souviens du jour où il m’a entendu fredonner cette chanson. Il s’est approché de moi, il m’a prise par la taille, un peu comme un grand frère, mais moi, je le voyais plutôt en amoureux, Julio, et il m’a dit : « On fait un essai avec ta voix, petite ? ».

Salima : Un peu macho sur les bords ?

Térésa : Non, en fait il était tendre ce « petite ». Et ce premier essai ! Il a soulevé sa mandoline délicatement, ses mains l’ont enlacée et il a entonné l’Amoroso. Je me suis figée, une sculpture, celle de sainte Thérèse du Bernin, la même posture, l’extase ! Les yeux fermés, la bouche à demi-entrouverte, la tête penchée, assise et mon dieu debout au dessus de moi : Julio. Impossible de sortir un son ! Le fiasco !

(elles rigolent.)

Salima : Mince, l’histoire s’arrête sur ce silence ?

Térésa : J’ai bien pensé que c’était la fin du début d’une belle histoire. Non, je me suis reprise vite avant qu’il ne change d’avis. Et alors ensuite, la dolce vita, il ne manquait que la fontaine de Trevi.

Salima : J’aime bien travailler avec toi, tu me fais rire, tu chantes, tu plaisantes.

Térésa : Moi aussi j’aime bien être avec toi. Quand il y a les garçons, c’est pas pareil. On dirait un champ de coqs, tu trouves pas ?

Salima : Oui, mais, au moins (silence)

Térésa : Quoi ?

Salima : C’est pas un champ de bataille, enfin, je veux dire que (silence puis elle pleure, Térésa la serre fort dans ses bras).

Salima : Mon pays, un champ de bourreaux bombardé par des armées de bourreaux, et les femmes entre les deux.

Térésa : Salima, je suis désolée, je te fais pleurer.

Salima : Oh non, ce n’est pas toi qui me fais pleurer, ce sont eux. Toi, tu me donnes de la force, la force de devenir une femme libre, d’être libre pour toutes celles qui ont lutté. (elle respire profondément et sourit) Ta Léonarda, je veux connaître la suite.

Térésa : Alors on se fait une pause dessert. (Elle va chercher des desserts et s’installent toutes les deux à une table, Térésa sert également un petit verre de vin provenant de fins de bouteilles, Salima hésite puis le prend) Léonarda, en 1896.

Salima (Avec humour): Tu as appris les dates par cœur ?

Térésa : Oh oui ! Dès que je glanais une info, hop, sur mon carnet de bord !

Donc, en 1896 pile, Léonarda eut un bon prétexte dans le ventre pour retourner dans son village.

(Elle fredonne la berceuse) :

Seta moneta
le donne di Gaeta
che filano la seta
la filan troppo forte
e fan tremar le porte
le porte son d’argento
e fanno cinquecento
centocinquanta
tutto il mondo canta

Salima : Et comment se nommait ce beau bébé ?

Térésa : Isotta, de père inconnu, enfin, de père caché hier, oublié aujourd’hui, d’un autre village quoi !

Léonarda dégota ensuite un travail à l’usine de soie de Turin. Et la légende s’est installée, une femme sans mari, mama mia ! Tisseuse de soie ou bien tisseuse de charme ? Attends. (elle va chercher dans son sac un écrin, retourne à la table et l’ouvre) Regarde Salima, j’ai gardé un morceau de vie de Léonarda, un tissu de soie, un morceau de moi.

Salima (le caressant) : Celui-là, il vaut bien notre damas. Et ensuite, Isotta, elle est restée en Italie avec sa mère ?

Térésa : Non, en 1900.

Samila : Pile.

Térésa : Oui ! Les plus jeunes sont revenus au village et ont appris la bonne ou mauvaise nouvelle : rejoindre les autres à Lyon et s’installer avec femmes et enfants juste pour quelques temps. Ils ont promis aux anciens de les rejoindre pour toujours un jour au village, c’était juste une question de survie. La France n’avait plus besoin d’eux en saisonniers, non, elle avait besoin d’ouvriers et d’ouvrières à plein temps dans ce monde mécanisé.

Salima : Bon, et ta petite Isotta, j’ai hâte de savoir ce qu’elle est devenue.

Térésa : Isotta, à quatre ans, débarque dans le Nord de Lyon, dans le quartier de la Mouche. Pas trop dépaysée la môme : les trois quarts d’un village italien dans une rue, tu sais ce que ça donne ?

Salima : J’imagine, la vie quoi !

Térésa : C’est comme une chorégraphie chantée, un théâtre gestuel et des mots qui jaillissent de partout, ça donne ça : (elle se lève et prend Salima par la main, se dirigent vers un espace libre) répète après moi avec les mêmes gestes (partie de plaisir et de rire):

Térésa/Salima : Vocé ! Forza ! Olio d’oliva, Che figata ! Meno Male ! Magar ! Pasta, Salute !

Gemma les mots ou phrases italiens adaptés au contexte.

(après cette danse de mots et de gestes, Térésa s’arrête et montre du doigt une fenêtre imaginaire)

Térésa : Et puis, la beauté du linge aux fenêtres, libre de sécher au vent. Libre. Le linge propre, ça sent bon, c’est coloré, ça bouge, ça vit ! Et puis, c’est propre ! C’est un peu comme une invitation à percer l’intimité d’une famille.

Salima : Une famille. Ma mère m’a appris le français.

Térésa : D’ailleurs, je me suis demandée pourquoi tu parlais si bien, tu viens d’arriver en France. Et ta mère, elle l’ appris où ?

Salima : En travaillant comme femme de ménage dans une famille bourgeoise de Damas avant de fuir au Liban. Ils parlaient arabe, anglais et français, ils étaient professeurs dans une grande école. Ils étaient aussi très ouverts, ils aimaient tout le monde, ils étaient musulmans mais aimaient les chrétiens, les athées, les juifs, les autres, tout le monde quoi. Comme si la connaissance des autres cultures leur avait enseigné une chose : que nous sommes tous des humains. La femme donnait des cours particuliers et s’arrangeait toujours pour que ma mère y soit présente, qu’elle ait une tâche ménagère non bruyante dans ce petit salon, par exemple nettoyer l’argenterie. Elle lui avait aussi offert des cassettes d’apprentissage du français. Elle faisait tout pour que ma mère parle le français et ma mère a tout fait pour que je le parle.

Térésa : Et bien, c’est une réussite, et un bel acte de partage.

Salima : Les bons souvenirs rejaillissent avec toi. Merci. Parle-moi de ton Julio.

Térésa : D’accord, mais oula ! On reprend le boulot, sinon, on va dormir là ! Je suis bavarde moi ! Bouge pas, on va faire l’argenterie, je te montre.

Salima : je connais, ma mère me racontait ses journées de travail !

(Térésa apporte le seau à champagne, le remplit d’eau et de vinaigre, apporte les torchons et Salima les couverts sur la table où elles étaient, elles commencent le nettoyage.)

Térésa : Julio, il est donc parti aux USA. Sans lui, je me sentais déracinée au village l’été. Et déracinée dans ma banlieue de Paris. Il est revenu une fois au village, en coup de vent, une soirée d’été. Je me suis sentis juste libre de rêver de chanter à ses côtés. Le vieux Paolo, il était triste pour moi.

Salima : Paolo, tu veux dire Paolo d’ici, le plongeur ?

Térésa : Oui, il est du village. Tu nous a entendus l’autre jour chanter ?

Salima : Oui, cette chanson, juste sublime, et sa mandoline, très beau.

(Térésa fredonne cette chanson Gemma)

Térésa : C’est une chanson que Julio interprétait et Paolo, il aime la jouer, c’est un peu comme un retour au village. Il est trop fatigué pour voyager, il reste là, en banlieue. On sent une tension en banlieue ou à Paris, pas contre nous les italiens, non. Quand je vois cette haine contre l’étranger, les réfugiés, je repense à nos aïeux dans la banlieue de Lyon, ce qu’ils ont dû subir. L’indignité, ça doit être très dur à vivre, encore plus que l’éloignement. »

Salima : C’est vrai, avec vous au restaurant je me sens bien, mais dans la rue, dans le métro, au foyer, je sens des regards sur moi, des regards qui en disent trop long sur ma présence dans ce pays.

Térésa : Et dire que nous, les italiens, il y a un siècle, ont a subi ce même regard, tiens, je te fais un cours d’histoire, vu par moi.

(Elle se lève et imite un personnage fictif français) :

« Venez messieurs les plâtriers, les mosaïstes, venez sculpter le plafond de l’opéra Garnier, mais repartez ensuite. Revenez, on a besoin de vos femmes pour tisser la soie, juste quelques mois. Mais vous repartez après. Vous êtes repartis ? Euh, non, en fait revenez, on a besoin également de paver nos rues. Ah et puis, oui, installez-vous dans des garnis, des caves, on n’a pas prévu de logements pour vous, vous allez repartir bientôt de toute façon. Vous vous construisez des baraques en bois et taule ? D’accord, mais plus loin, dans les terrains vagues.

Mais qui sont ces gens ! Mais, des montreurs d’ours ? De marmottes ? Eloignez-vous ! Ola ! Mais vous commencez à vous installer sérieusement ! Restez à votre place ! De la musique, de la culture aussi ? Des piferari ? C’est quoi ? Des joueurs de petite flûte ? Et puis des harmonies ? Des sociétés .. des bars..des épiceries…. La crise économique ! Partez ! Sadi Carnot ! Vous l’avez tué ! On brûle vos commerces ! On vous lynche ! Attendez ! Restez, les nouvelles usines manquent de petites mains. » (Elle salue comme au théâtre)

Salima : Oui, on ressemble à du bétail. Le pire, c’est de l’être sur nos terres et sur les terres étrangères, aucun chez soi de paix.

Bon, du coup, tu en étais à ta petite Isotta, à cette période.

Térésa : C’est reparti : Isotta, 1912, 16 ans, fileuse de soie la journée et puis le soir après ses 10 heures de travail, elle chante dans une brasserie d’une rue devenue presque italienne à Gerland, banlieue de Lyon.

Salima : Je suis sûre qu’elle portait ce foulard de soie blanche en chantant. Souvenirs soyeux.

(elles ont fini le nettoyage des couverts.)

Térésa : Je vais nettoyer la salle et je te chante un air de chez nous pendant que tu te reposes, tu as l’air fatiguée, D’accord ?

Salima : Merci. Bonne idée, ta voix elle couvrirait le vacarme des obus de la planète entière. Si les hommes nous écoutaient, ils comprendraient que nous, les femmes, on souhaite juste un monde nourricier et pas guerrier.

(Térésa chante « Casca l’uliva ») :

nebbi’a la valle e nebbi’a la muntagne

ne la campagne nen ce sta nesciune

addije, addije amore

casch’e se coje

la live e cash’a l’albere li foje

cashe la live e casche la  ginestre

casche la live e li frunne ginestre

 

addije , addije amore

casch’i se coje

la live e casch’e e l’albere li foje

Ce chant-là est de mon village, Giulopioli dans les Abruzzes.

Salima : La musique c’est vraiment un don du ciel, je sais que tu n’es pas croyante, je parle du bienfait de la musique. Elle est universelle, elle se mélange, elle, elle a tout compris. Sinon, on en était à Isotta ?

Térésa : Oui, Isotta tombe enceinte d’un joueur de mandoline venant d’un autre village d’Italie.

Salima : Tomber enceinte, tomber ?

Térésa : Oui, malheureusement, j’ai fait le tour de la question, en chinois on dit « monter enceinte », c’est quand même plus joli comme sens, vers le haut. (Elle a fini de balayer, elle nettoie ensuite la salle).

Salima : Toi et tes dictionnaires ! Tu me fais rire.

Térésa : Benedetta est née.

Salima : En quelle année ?

Térésa : Tu n’as pas suivi ! (rire) 1912. Isotta et Benedetta sont reparties toutes les deux, illico presto, au village. Parce que, un village en Italie, c’est un pays ! Et en plus l’Italie, elle est née en 1861, c’est comme un adolescent à cette époque-là, elle se cherche, elle se crée son identité à travers tous ses petits villages. Et le propre d’un territoire, c’est d’être en guerre contre un autre territoire. Une guerre identitaire. Les anciens les attendaient, non pas en fanfare, plutôt en éducateurs spécialisés dans le domaine de la morale. Tiens, tu sais d’où vient ce mot, morale ?

Salima : Non, tu sais, j’ai juste appris à parler le français, je ne sais pas l’écrire. Mais, dis-moi, j’adore quand tu pars dans tes origines de mots.

Térésa : Morale : mœurs. Ce qui veut dire que dans un pays, tu enlèves ton chapeau c’est bien, et dans un autre c’est mal. Du coup, la morale, elle est tout sauf universelle. Le mot valeur, il a plus de valeur, lui, il est planétaire !

Salima : Oui, c’est sûr. Il y a autre chose aussi qui n’est pas évident ici, c’est tout ce parcours administratif. L’autre jour j’étais convoquée à un entretien pour ma situation. Je n’ai pas apporté ma convocation, dans notre pays, s’ils nous envoient ce document, c’est qu’ils nous attendent, pas besoin de leur montrer. Et bien, non. Refoulée, je devais apporter ce papier. Cà peut paraître rien par rapport à ce qu’on a vécu, mais c’est comme des petites barrières à franchir. Au début, pas de clés et si on ne les franchit pas, on risque le retour et même si on les franchit. Moi, j’ai la chance de maîtriser la langue, mais reste toutes ces embûches.

Térésa : Tu disais que tu vivais au Liban ?

Salima : Oui. Cette femme, professeur, elle a sauvé la vie de ma mère et la mienne, elle n’a rien pu faire pour les autres, (elle reprend sa respiration, moment douloureux, Térésa arrête de nettoyer et la rejoint à table). Elle a réussi à nous envoyer à Beyrout, dans une famille chrétienne. Tu vois, comme quoi, on peut tous se comprendre, il suffit d’apprécier l’autre. C’était un couple d’artistes, elle chanteuse et lui musicien. Ils étaient engagés pour la paix, ça plaisait pas, et puis ils n’étaient plus en sécurité mais ils voulaient nous protéger, alors ils nous ont organisé notre fuite, à ma mère et moi. Tu te rends compte ? Des chrétiens aident des musulmans, c’est beau. La culture, les arts, ça ouvre le champ de l’amour, tout court. (moment de sourire et de silence) Bon, au aura jamais fini à l’heure, je m’y remets !

Térésa : On n’a pas d’heure, tant pis, non ? Jamais on s’est retrouvées seules toutes les deux en fin de service, pour une fois que Fabio n’est pas là, on peut se raconter nos histoires de femmes. Reste assise. J’enchaîne ?

Salima : T’enchaînes quoi ? les hommes ? (rire)

Térésa : Tiens oui, ça serait pas mal, on les mettrait devant nous, attachés avec des fils de soie, d’Occident et d’Orient, et on leur apprendrait que la guerre, le pouvoir, ne sont pas vitaux mais le contraire. J’enchaîne sur Isotta : Isotta prépare la fête du mois de juillet avec dans ses jambes Benedetta, 2 ans, et le retour des lyonnais italiens. Juillet 1914, un souffle au village. Un souffle bien court. 3 août, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Mai 1915, L’Italie entre en guerre.

Salima : Isotta ne chante plus, j’imagine.

Térésa : Comme tu dis, le désenchantement. Benedetta, 1918, 6 ans. Elle n’en avait pas vu beaucoup des hommes, ni père, ni oncle, ni voisins, juste quelques anciens. Le village était certainement vide. Ils avaient tous rejoint la deuxième vague d’immigration. Aucune trace de son passé jusqu’en 1926, date à laquelle on la retrouve dans une ruelle de Gerland, recueillie dans un baraquement par un cousin éloigné. Et au hasard d’un croisement de regards, elle embrasse un jeune garçon du village des Abruzzes : Giuliopoli. Devenu mon village.

(elle fredonne quelques mots de la comptine)

Salima : La troisième à venir, tu avais dit 5 générations, on arrive bientôt à toi ! Ouf ! Non je plaisante !

Térésa (rires) : Oui ! Cinquième génération, mademoiselle Benedetta met au monde une fille, encore une ! Emellina. 1928. Après, l’histoire se tait pendant quelques années, mais l’on sait. Des années folles, pas celles de la France dans l’opulence, non, celles de ce fou de Mussolini. Se taire pour ne pas raconter la misère, les pauvres ne doivent pas laisser de traces, surtout pas, ne pas témoigner de l’émigration, sembler être une nation puissante et riche. Puis la crise. En France, la montée de la haine de l’étranger, quel qu’il soit. On sent la guerre s’approcher. Les humiliations, les horreurs, les morts.

Salima : 1 siècle, 10 ou 100 ne changera rien, aucun territoire de liberté n’existera tant que les frontières des nations existeront, tant que les nations existeront, tant que nous existerons.

Térésa : Oui, ils sont vraiment bornés les hommes, avec leur territoire à défendre. La clé des femmes offerte aux hommes : faites l’amour pas la guerre. Et justement, l’amour dans l’horreur triomphe : 1944, Rosalina, naît dans un wagon de bestiaux, ses petits cheveux sont blonds, ses yeux sont bleus. Au dessus de sa tête, l’aviation de Mussolini bombarde.

(Térésa chante bella ciao) :

Una mattina mi son svegliata
O bella ciao, o bella ciao, o bella ciao ciao ciao
Una mattina mi son svegliata
Eo ho trovato l’invasor

O partigiano porta mi via
O bella ciao, o bella ciao, o bella ciao ciao ciao
O partigiano porta mi via

Che mi sento di morir

E se io muoio da partigiano
O bella ciao, o bella ciao, o bella ciao ciao ciao
E se io muoio da partigiano
Tu mi devi seppellir

Mi seppellirai lassu in montagna
O bella ciao, o bella ciao, o bella ciao ciao ciao
Mi seppellirai lassu in montagna
Sotto l’ombra di un bel fior

Cosi le genti che passeranno
O bella ciao, o bella ciao, o bella ciao ciao ciao
Cosi le genti che passeranno
Mi diranno che bel fior

E questo é il fiore del partigiano
O bella ciao, o bella ciao, o bella ciao ciao ciao
E questo é il fiore del partigiano
Morto per la libertà

(Térésa a fini de laver le sol, elle prend son dico d’étymologie et rejoint Salima) :

Térésa : nation : natus, né

nature, natus, né

La même étymologie entre nature et nation.

Salima : Oui, la nation, quelle nation ? Celle d’hier, d’aujourd’hui, de demain ? Celle qui tue, ou celle qui souffre ?

La nature. Je vote pour la nature, je suis du pays de la nature. La planète quoi! Nous sommes tous des étrangers.

Térésa : Oui, moi aussi, je vote pour la nature !

Salima : Et ta petite blonde aux yeux bleus ?

Térésa : Nous sommes le 29 avril 1945. Le lendemain de l’exécution de Mussolini, Rosalina et sa mère Emelina sont envoyées dans le village natal de son grand-père, Giuliopoli dans les Abruzzes. Il n’y a plus grand monde, la troisième vague d’émigration a vidé les villages. Rosalina y passera sa vie de jeune femme à s’occuper d’un vieil oncle. Fille blonde aux yeux bleus, donc cachée. Puis on l’a mariée à un autre vieil homme du village. Elle avait 44 ans et je suis née, moi Térésa, en 1984.

Salima : Tu es née en Italie alors.

Térésa : Oui. Je n’ai pas connu ma grand-mère, Emelina, morte de chagrin sans doute et de culpabilité. Culpabilité d’aimer l’ennemi. J’aimerais l’avoir connu ce grand-père, lui dire que je l’aimais comme une petite fille, que la guerre n’est que le fruit de l’absurdité des Etats, d’un homme ou de plusieurs, de cette folie de vouloir dominer le monde. Je hais les frontières, les nations, les papiers d’identité. Je vivais bien au village, entourée de ma mère, de mon vieux père, de quelques gamins et de Julio. A la mort de mon père, on a déménagé en France, j’avais six ans. La famille avait besoin d’une cuisinière dans un restaurant à Paris, ma mère était heureuse. Je comprends maintenant, se fondre dans la masse, ne plus être la blonde parmi les brunes.

Salima : Se fondre dans la masse, j’essaie contre mon gré, juste pour ne pas affronter ces regards.

Térésa : Moi en tout cas, je te découvre ce soir et j’adore te regarder, tu es douce, sereine et tout ça malgré ce que tu as dû subir.

Salima : Tu as dû remarquer, je rase les murs à l’approche des hommes. Il va me falloir du temps, je n’ai pas de rancune ou de haine, mais la peur, cette peur atroce qui était mon quotidien. Allez, on reprend le travail.

Térésa : D’accord, je te montre comment dresser les tables.

Gemma les termes exacts et le mode d’emploi et si possible avec une petite manie du chef.

(Puis chacune dresse table par table)

Térésa : Tu vois, la banlieue pour moi, c’est un territoire étrange, c’est comme une mosaïque de gens venant de partout et survolant le bitume. Les racines, il faut se les fabriquer, tout est à inventer. Imagine : où est la place du village avec son point d’eau ? Les places sont un peu trop vides à mon goût, alors, j’ai fabriqué une fontaine imaginaire.

Salima : Une fontaine imaginaire ? Et bien alors, t’es drôle !

Térésa : Oui, mais ça marche, parce que, ma fontaine, je la déplace avec moi. Et les amis aussi du coup. Après, pour le ptit bar du coin, où tu te retrouves en famille, avec les amis, où tu peux pousser la chansonnette, et bien, à Paris, il y en a plein. On a déjà joué une vingtaine de fois avec mon groupe. Bon, d’accord, le public n’est pas aussi attentionné que lors des fêtes de notre village, mais au moins, je chante. Le bonheur.»

(elle commence à chanter Gemma)

Salima : Magnifique cette chanson et ta voix !

Térésa : Elle me rappelle l’été au village. Pas que des bons souvenirs d’ailleurs. Le pire, celui-là : un été, les anciens jouaient à la scopa, ils avaient sorti une table, des chaises et s’étaient installés à l’ombre, en dessous de ma fenêtre. Moi, j’étais rentrée me changer, j’avais chaud. Mais d’un coup, j’ai eu des frissons, je les ai entendu parler de ma mère Rosalina, de moi et de Julio. Tiens, je vais te le jouer.

Salima : Me le jouer ?

Térésa : Si tu savais le nombre de fois où j’ai joué cette scène dans ma tête, tout bas dans ma chambre le soir, tout haut dans la salle de bain, je voulais n’oublier aucun mot. Viens, on s’arrête 3 minutes, assieds-toi, je te la joue :

« Elle l’a échappé belle Térésa, pour un peu, elle avait la chevelure blonde.

-En attendant, elle n’ a pas trouvé de fiancé, même brune.

-Oui, c’est vrai, enfin j’ai ma petite idée la dessus.

-Ah ?

-Julio, non ?

-Julio ? Mais il a dit qu’il partirait à ses dix huit ans au Canada ou aux Etats Unis.

-Il peut l’emmener, non ?

-Ca m’étonnerait que le patron de Térésa la laisse partir, c’est une serveuse en or.

-Elle est bientôt majeure, non ?

-Oui, bien sûr, mais je crois que Julio en pince pour une autre.

-Ah oui, qui ?

-Carmen »

Là, j’ai pleuré. C’est comme si ma vie m’échappait et celle de Julio avec. Le soir on chantait pour l’anniversaire d’un oncle. J’ai prétexté cette fête pour me parer d’un masque de la comedia del arte. J’ai pleuré entre deux chansons toute la soirée et personne n’a rien vu. Enfin si, Carmen. Elle est venue me voir le soir dans ma chambre, elle m’a prise dans ses bras, et m’a raconté combien ma mère avait été gentille quand elle était petite. Carmen pensait que j’étais triste parce que les anciens se moquaient toujours de ma mère ou l’ignoraient. Bien sûr que ça me faisait mal, mais on avait tellement l’habitude que je n’y prêtais plus attention. Et ma mère non plus. Notre complicité était au dessus de ça. Je ne lui ai pas dit à Carmen pourquoi je pleurais. Le lendemain, je me suis teins les cheveux en blond, je me sentais fière de ressembler à ma mère. Les anciens ont fait profil bas, pour une fois. Mais j’avais un caillou dans la gorge, Julio m’abandonnait. Mais je suis indécente avec mes histoires, tu dois me trouver futile.

Salima : Ma Térésa, ton histoire est la mienne à quelques générations près. Les histoires de guerre commencent toujours par la haine de l’autre. Et au milieu, nous les femmes, on se bat avec notre seule arme : l’amour.

Térésa : C’est vrai.

Salima (elle se lève): Reprenons, non ?

Térésa : Oui. On finit de dresser les tables et après, on s’attaque en guerrière de l’amour (rires) à la table du personnel.

Salima : Oui.

Térésa (elles finissent les tables et préparent celle du personnel) : Tu fais quoi pendant les pauses de l’après-midi depuis que tu es arrivée ?

Salima : Je rentre au foyer.

Térésa : Tu te reposes ?

Salima : Non, j’apprends.

Térésa : Tu apprends ?

Salima : Oui, j’apprends à écrire le français avec des vieux livres scolaires que l’on m’a donnés. Pour l’instant j’en suis à copier-coller, mais c’est déjà ça.

Térésa : Quelle volonté tu as ! Tu voudrais que je t’aide ?

Salima : Oh oui ! J’aimerais bien, merci. Juste, je n’ai pas envie de le faire ici dans la salle de repos, je n’ai pas envie que les autres me voient.

Térésa : D’accord, je pourrais peut-être venir avec toi au foyer alors ?

Salima : Oui ! Je dois demander je pense l’autorisation, les visites sont contrôlées.

Térésa : Tu me diras alors, avec plaisir, comme ça je réapprendrai les règles d’orthographe ! Et je t’apprendrai aussi à lire.

Salima : Merci !

Térésa : Voilà, les tables, c’est fini. On se refait une pause dessert ?

Salima : Toi alors, tu es gourmande !

Térésa : En fait, le dessert c’est un prétexte, j’ai un truc à te demander.

Salima : Oui ?

Térésa : Demain après-midi, j‘ai une audition, c’est pas long, je peux le faire devant toi ? Et tu me dis ce qui ne va pas  ? Mais en vrai !

Salima : Ca marche.

Térésa : « Tous fixaient la fille qui approchait les lèvres du micro, l’effleurait du bout des doigts, fermait les yeux et commençait à chanter « Some one like you » d’Adèle. »

Salima : Mais, Térésa, ce n’est pas du chant ?

Térésa : Ah oui, je ne t’ai pas dit. Je fais du chant et aussi du théâtre. Je prends des cours depuis une quinzaine d’années et là, c’est la première fois que j’ose me pointer à un casting. Ils mettent en scène le « Marina Bellezza » de Silvia Avallone !

Salima : Ah pardon ! Je t’ai coupé ! Toi alors !

Térésa : Je reprends.

« Tous fixaient la fille qui approchait les lèvres du micro, l’effleurait du bout des doigts, fermait les yeux et commençait à chanter « Some one like you » d’Adèle. Elle chantait et semblait appartenir à un autre monde, lointain, parfait, le monde rêvé par la province. Cette fille ignorait les visages qui la regardaient, elle avait oublié à jamais ses origines, le petit bourg d’Andorno, les vallées, les maisons anonymes assiégées par la neige où des milliers de gens qui n’étaient personne se serraient dans la cuisine ou au salon, en silence, dans le noir, sans témoins. Pour les téléspectateurs, cette fille n’avait plus de passé, ni de famille, ni d’histoires. Sa famille, ses amis, ceux qui la connaissaient ne voyaient pas Marina, mais une autre créature, irréelle et sans mémoire, divine car libre d’exister dans l’instant même où eux n’existaient plus. Et cependant elle survivait, clouée, enchaînée de l’autre côté, où la réalité est triste et vide, où les chambres sont mal rangées, les fourneaux à nettoyer, et les gens se traînent en savate, les enfants se fourrent le doigt dans le nez. Il y a les factures à payer, la vaisselle sale, de ce côté-ci, du côté sombre et muet du pays. Sa mère, ses grands-parents, ceux de chez elle la regardaient, assommés, sans pouvoir croire que la morveuse mal élevée d’Andorno et la prodigieuse image de maintenant puissent coïncider. Parce que cette fille-là n’était plus une personne, c’était un rêve, une abstraction. Aucun d’eux n’imaginait qu’elle puisse avoir encore une vie intérieure, des pensées, encore moins que la seule pensée de Marina en cet instant était son père, l’être auquel elle avait toujours rêvé de dédier une chanson pareille, pour s’apercevoir ensuite, ici, devant l’Italie toute entière, que ses rêves n’avaient servi à rien, et la douleur et la colère explosait dans sa voix, la rendait plus impudique et plus céleste que jamais. »

Alors ?

Salima : Alors ils ont intérêt à te prendre !

Térésa : Mais j’en fais pas un peu trop ?

Salima : C’est le rôle d’une italienne, non ? (rires)

Térésa : Oh ! (rires) Tu te moques !

Salima : Bon, peut-être que tu n’es pas obligée de lever les bras au ciel quand tu parles de l’Italie. Ca fait un peu nationaliste, non ? (avec humour)

Térésa : Tu as raison, incroyable, je prône l’universalisme et me voilà nationaliste !

Salima : Non, c’est juste un attachement à tes origines et le milieu dans lequel tu as vécu petite, c’est au contraire normal, non ? Si tu aimes tous les autres, alors, ce n’est pas du nationalisme, c’est une reconnaissance envers la terre où tu as posé tes premiers pas, c’est un éloge aux lieux, aux liens anciens qui nous bercent. Quand tu as joué, on aurait dit ton histoire.

Térésa : Oui, c’est le passage qui m’a le plus touchée dans ce livre. Quand j’avais treize ans, un été, il y avait eu un concours de chansons au village d’à côté. Les anciens m’avaient inscrite. Je m’en faisais toute une joie. Mais, la veille, j’ai commencé à comprendre, oui. Les femmes du village étaient venues à la maison avec un attirail d’habits et de maquillage. D’habits, enfin, d’espèces de morceaux de tissu tous plus brillants les uns que les autres et recouvrant à peine mon corps. Elles ont décidé au bout d’essayages infinis de me vêtir en un genre indécent.

Salima : Tu avais quel âge ?

Térésa : 13 ou 14 ans.

Salima : Pile entre les deux ? (rires)

Térésa : Pile oui ! Je te décris ma dégaine imposée : un mini short rose à paillettes gonflant le haut de mes cuisses, un haut à moitié transparent nacré pourvu d’un décolleté dévoilant les abords de ma poitrine naissante de jeune fille, des chaussures à talon d’un rouge vulgaire et criard agrémentées d’un nœud noir ressemblant à un nœud de soutien-gorge. Et puis, ce rouge à lèvres si rouge et si vif, ce vernis à ongle doré à outrance, mes cils peinturlurés plus longs que ceux d’une poupée en plastique et ce fard bleu sur mes paupières !

Salima : Oula, quel accoutrement !

Térésa : Oui, un reflet de l’absurdité d’un monde pendu à la télévision avec d’un côté : un présentateur cravaté et de l’autre côté : l’objet, la bimbo. Julio m’avait regardée avec un effroi retenu, comme si je n’étais plus sa petite chanteuse Térésa, mais une créature venue d’ailleurs, d’une sphère enviée par ceux qui n’ont plus de rêves. J’étais devenue une marionnette de show télévisé comme il y en avait tant sur les chaînes de ce fou de Berlusconi. Le soir, ces femmes avaient rangé délicatement tout ce faux semblant sur une table dans le salon. La nuit, j’ai vomi.

Salima : Mais, tu es allée chanter quand même ?

Térésa : Oui, obligée de me présenter accoutrée ainsi. Et dans la queue de toutes ces filles sans lueur de passion et rêvant juste de devenir La Star de demain, je me suis mise à pleurer. Quand je me suis approchée du micro, j’avais honte pour la chanson, pour celui qui l’avait écrite, et je l’ai chantée fausse, exprès.

Salima : Le courage d’une môme !

Térésa : oui, et aussi fausse que ce spectacle faux et absurde.

Salima : Personne ne s’est rendu compte que tu faisais exprès ?

Térésa : Non, excepté Julio. Tout le monde pensait que c’était le poids du stress, non, c’était le poids de toute cette mascarade. Ces médias et politiques goinfrant les spectateurs, de plus en plus démunis, de fantasmes malsains, pour leur obstruer la vérité de ce monde de corruption, les abreuver de bêtises pour les aveugler.

Salima : Et pourquoi tu penses que Julio avait compris ?

Térésa : Julio a été le seul à venir me chercher après mon passage, il m’a souri et m’a dit : « tu es la seule princesse chanteuse à mes yeux ».

Salima : En vrai, il t’a dit ça ?

Térésa : Oui, j’étais encore une petite fille ! (rires) C’est grâce à ses mots que je n’ai pas abandonné le chant.

Maintenant, je donne ma voix à la volée, comme un rouge-gorge.

Salima : Il y a des rouges identiques qui ne se ressemblent pas. Et Julio ? Il est revenu au village ?

Térésa : Après cette seule soirée au village passés ensemble, je ne l’ai pas revu pendant quelques années. Durant cette période, là-bas, en Italie, tout le monde fuyait, il n’y avait plus de travail. Un jour on fuira aussi de France et puis on ira au Canada et on fuira encore et encore.

Salima : Oui, j’ai fui 2 pays et je trouve que les frontières se ressemblent. A quoi servent-elles ? A passer d’une crise, d’une guerre à l’autre. La crise, la guerre. Les Etats nomment leur création, la crise puis les nations se font la guerre. Et nous, on commence par se taire dans la crise, puis on meurt dans la guerre.

Térésa : Alors, au moins, chanter pour redonner le sourire aux gens, sentir des regards d’apaisement. Et là, devant un micro, les seules frontières sont celles de ma peau, mon seul territoire à défendre est celui de mon corps, ma seule liberté est celle de chanter.

Salima : Le chant, il rythme la société, chant de résistance, d’amour. Et tu m’as dit que tu n’avais pas revu Julio pendant quelques années, donc tu l’as revu ensuite ?

Térésa : Exactement 13 années sans aucune nouvelle. Puis, un jour…

(Elle chante l’Italien)

C’est moi, c’est l’Italien
Est-ce qu’il y a quelqu’un
Est-ce qu’il y a quelqu’une
D’ici j’entends le chien
Et si tu n’es pas morte
Ouvre-moi sans rancune
Je rentre un peu tard je sais
18 ans de retard c’est vrai
Mais j’ai trouvé mes allumettes

Dans une rue du Massachussetts
Il est fatiguant le voyage
Pour un enfant de mon âge

Ouvre-moi, ouvre-moi la porte
Io non ne posso proprio più
Se ci sei, aprimi la porta
Non sai come è stato laggiù

Je reviens au logis
J’ai fais tous les métiers
Voleur, équilibriste
Maréchal des logis
Comédien, braconnier
Empereur et pianiste
J’ai connu des femmes, oui mais
Je joue bien mal aux dames, tu sais
Du temps que j’étais chercheur d’or
Elles m’ont tout pris, j’en pleure encore
Là-dessus le temps est passé
Quand j’avais le dos tourné

Ouvre-moi, ouvre-moi la porte
Io non ne posso proprio più
Se ci sei, aprimi la porta
Diro come è stato laggiù

C’est moi, c’est l’Italien
Je reviens de si loin
La route était mauvaise
Et tant d’années après
Tant de chagrins après
Je rêve d’une chaise
Ouvre, tu es là, je sais
Je suis tellement las, tu sais
Il ne me reste qu’une chance
C’est que tu n’aies pas eu ta chance
Mais ce n’est plus le même chien
Et la lumière s’éteint


refrain

Salima (Applaudissant) : Il est revenu sans prévenir, comme çà un beau matin ?

Térésa : Oui, il était revenu juste après la mort de ma mère, pour me consoler, comme un grand-frère. Mais une surprise l’attendait.

Salima : Ah bon, laquelle ?

Térésa : (Elle fredonne seta moneta). Emma, âgée de treize ans, ma fille.

Salima : 13 ans ? Tu veux dire que…

Térésa : Oui, Julio, un père, celui d’Emma.

Un père, un grand-père. Quand j’étais adolescente, je me regardais pendant un temps indéfini dans le miroir, et j’imaginais mon grand-père. Un à un, j’enlevais tous les traits maternels de mon visage, mon nez fin devenait plus grossier, mon front rond plus plat, mes yeux passaient du noir au bleu, ma peau s’incrustait de rides, mes pommettes se creusaient, ma bouche s’agrandissait. A un moment donné, j’étais mon grand-père et sans un mot, je me souriais. Son existence me manquait mais le plus dur était de ne pas connaître son visage. C’est de ces racines-là dont j’avais besoin. Et tu sais pourquoi j’ai appelé ma fille Emma ?

Salima : Non. Dis-moi.

Térésa : Je te donne un indice. Prends toutes les initiales dans l’ordre de mes ancêtres, de la première génération jusqu’à Emma.

Salima : Attends, j’essaie de me souvenir. Il y avait Léonarda, la tisseuse de soie aux doigts longs qui avait traversé les Alpes à 12 ans, L. Puis, euh, Isotta, fileuse de soie et chanteuse, I. Ensuite, Benedetta, embrassant un garçon des Abruzzes, B. Puis, Emelina, femme à l’amour interdit, E. Suivi de ta maman, Rosalina, R et toi Térésa. Ta fille, Emma. E. LIBERTE. Liberté ! C’est incroyable ça ! Liberté.

Térésa : Un signe. Les femmes et la liberté ou la liberté des femmes à être libres. Tiens, tu sais qui est une des premières féministes en Italie ?

Salima : Non.

Térésa : Sibilla Aleramo, attends, j’ai toujours son livre dans mon sac, « Le passage ». (Elle va le chercher)

« Mentales images, lueurs d’intimes symboles, paroles qui furent des visions, morceaux d’horizons, plaintes, plaintes, densités de conscience, violence silencieuse par quoi l’âme est reportée dans le passé, dans les lieux d’autrefois, tension de la vie vers ce qui fut, vers la vérité qui est dans les mortes heures vécues, spasme, vertige, déchirement et volupté des fibres se pâmant dans l’impatience de créer ! »

C’est beau, non ?

Salima : Déchirant. Elle a vécu à quelle période ?

Térésa : Elle est née en 1876. Elle était engagée, elle a milité pour le droit de vote des femmes, elle était poète. Tu sais qu’elle était amie d’Apollinaire, de Zweig et d’autres, tu ne les connais pas je suis bête.

Salima : Si, ma mère me lisait des poèmes d’une anthologie de poésie du monde, prêtée par ce couple de professeurs où elle travaillait. « Ma bouche est une fontaine coulant de plaisir / le cantique / du cœur et de la chair. » Je ne me souviens plus de la suite.

Térésa : C’est beau ! C’est de qui ? D’une femme c’est sûr.

Salima : Oui, Maram al Masri, syrienne exilée en France.
Térésa : Les femmes, on devrait en parler plus. Depuis toujours, c’est comme si la femme était l’ombre de l’homme.

Salima : Oui, et les hommes devraient écouter les femmes, le monde serait autre.

Térésa : Oui, les femmes doivent refaire le monde, les hommes, ça fait des milliers d’années qu’ils échouent, bon, heureusement, il y a des hommes dans notre camp, mais notre camp, ce n’est pas un champ de bataille ! Je parle trop ! On se fait un café et on nettoie la machine ?

Salima : Oui, mais tu ne parles pas trop, je reste sur ma faim avec Julio et cela me fait énormément du bien de t’écouter, je te l’ai déjà dit. Un jour, je te raconterai mon histoire, mais je ne suis pas encore prête, et voir ton appétit de la vie me donne du courage. Allez, la suite.

(Elles se rendent à la machine, se font un café et la nettoient tout en continuant à parler).

Térésa : Alors ensuite, quand j’ai grandi, ce sont des souvenirs qui me manquaient. Personne, jamais, n’avait émis l’ombre de la présence de mon grand-père, pas même son ombre. Aucune trace. La trace de mon sang, du sang de ma fille, de nos racines, rien. Au restaurant, il y avait Mario, un ancien du village, venu pour aider. Il était trop vieux pour être en cuisine, il apprenait aux petits cuistots les recettes italiennes, chaque nouveau venu avait le droit à une vaste introduction sur la cuisine des Abruzzes :

(elle prend l’article « la table des Abruzzes » de Jean Claude Renard) : (à changer avec une recette mémorable de Gemma)

« En préambule, si un florilège de saucissons (telle la micischia, issue d’une recette antique de bergers, aromatisée de viande de chèvre ou de brebis), de miels et de fromages composent les antipasti , avec une déclinaison de pecorino, les uns piqués de pointes de piment, les autres rehaussés de truffe, les légumineuses sont un leitmotiv.

A grands renforts de pois chiche, de lentilles, de fèves, de pois cassés, de haricots blancs apprêtés en salades, en ragoûts, chauds ou froids, seuls ou accompagnés, épaulés par un autre ingrédient (les cèpes, par exemple, ou encore la truffe), toujours caractéristiques d’une «cucina povera, contadina».
La soupe de
farro, constituée de froment, joue ici le rôle de figure emblématique (joliment accommodée avec les cèpes). Au même titre que la chitarra, préparation de pâtes fraîches traditionnelles, taillées comme des cordes de guitare, régulièrement taquinées par les herbes de montagne, le safran, l’agneau, la crevette ou la ricotta.

Et dans le chapitre des primi piatti, les Abruzzes rempliraient plusieurs pages d’un Larousse gastronomique, sinon un bottin gourmand, partagé entre les gnochetti de pommes de terre, haricots et safran, les joues de truite au citron et au persil, l’aspic en gelée de jus d’orange, les salades de crevettes, les écrevisses grillées ou cuisinées au court-bouillon et un éventail de pâtes : des ravioli garnis de fromage et de poire, des tagliatelles ou des ceppe à la truffe ou aux cèpes, des paccheri aux parfums de menthe et citron, des lasagnes aux épinards, ou une “amatriciana”, fierté de Rieti, sous forme de spaghetti, de bucatini ou de rigatoni, préparés avec de la joue de porcs salée, du pecorino, de l’oignon, avec ou sans tomate.
Le risotto au safran, ou arrosé de Montepulciano, cet autre fleuron de la région, se veut un autre plat très prisé. Et pour peu qu’on se rapproche de la mer, il n’est pas rare de trouver une
calamarata al granchio, méli-mélo de calamars et de crabe ou un brodetto di pesce, une soupe de poissons relevée de tomates fraîches.

Généreuse, enveloppante, la cuisine abruzzienne se plaît à rebondir sur la viande dans ses secondi piatti : tagliatelles de bœuf sur un lit de roquette, aux cèpes ou sur une fondue de pecorino, simples côtes d’agneau, escalopes de veau au citron ou au marsala, rôtis de porc au four ou encore les fameuses “pallotte cac’ e ‘ove”, des boulettes d’œufs et de fromage, plat traditionnel pauvre, cuisinées à l’étouffée, préparées avec de la mie de pain, du pecorino émietté grossièrement, des œufs battus, du persil, une sauce tomate.

En termes d’épilogue, le choix oscille entre les dragées de Sulmona, le nougat tendre de L’Aquila, les bocconotti, petits gâteaux fourrés d’amandes, de cacao amer, parfumés au citron et à la cannelle ou encore les Sise delle monache, d’une joyeuse simplicité, symboles de Guardiagrele, petites montagnes de pain brioché farci de crème et saupoudré de sucre glace, maternel et malicieusement érotique à la fois, infantile et voluptueux, propre à se lécher le pourtour des lèvres. A goûter comme un condensé de la cuisine des Abruzzes. »

Mario m’aimait bien, j’étais devenue sa fille, d’ailleurs il m’appelait comme ça : mia figlia.

Salima : C’est mignon.

Térésa : Julio de retour, je me sentais la force de poser ma question à Mario. Je lui ai juste dit « Sais-tu quelque chose de mon grand-père ? » Il m’a pris la main et m’a offert le nom et le prénom de mon grand-père, c’était pour moi énorme.

Salima : Je comprends !

Térésa : Puis je me souviens, ce jour-là, il a prétexté devant le patron d’être un peu souffrant et m’a demandé de l’accompagner chez lui. Nous avons rejoint son petit une pièce. L’émotion était si grande pour nous deux, nous avons pris le temps de nous installer confortablement dans ses deux fauteuils, je me suis même demandé à qui pouvait servir ce second fauteuil, il était très solitaire. Et il a commencé à me raconter. Mon grand-père, il l’avait connu, tu te rends compte ? J’étais sous le choc.

Salima : Il l’avait connu ?

Térésa: Oui, c’était un soldat, un déserteur. Ils l’ont recueilli en piteux état. Certains du village voulaient l’abattre et d’autres comme Mario, voulaient le protéger. C’était un homme, pas de la chair à canon. Ils avaient tous subi la guerre, français, italien ou allemand. Mario avait eu la chance d’être trop jeune pour être soldat, il vivait dans un cocon de femmes et quand ce soldat allemand est arrivé, il l’a adopté comme un grand frère. Il m’a raconté qu’Emelina, ma grand-mère, venait le chercher pour l’aider à le soigner. Il était son petit infirmier. Il se sentait le sauveur. Je te jure, quand il me racontait ça, il avait les larmes aux yeux, il avait sauvé un homme. Il m’a dit que quand il partait après avoir fait les pansements, Emelina, elle restait avec le soldat pendant des heures. Puis, à la libération, mon père a dû fuir, se cacher, car au retour des hommes, il n’aurait pas pu rester au village.

Salima : Oui, c’est vrai que le pardon n’est pas imaginable dans une guerre. Les atrocités sont bien là, dans nos regards et nos souvenirs. Il doit falloir des années de silence, de recueillement, si toutefois on a l’intention de pardonner. Je ne sais pas si j’en serais capable un jour. Mais je trouve ça beau ce geste de pardon. Et ta grand-mère, elle a fui avec lui ?

Térésa : Non, trop dangereux. Mario m’a mimé le ventre d’Emelina qui s’arrondissait ! Personne au village ne posait de questions, ils l’ignoraient, elle et son ventre. Comme si frôler ses rondeurs faisaient d’eux des collabos, ils ne pouvaient imaginer l’union d’une des leurs avec un allemand, il était pourtant déserteur mon grand-père. Mario, il m’a dit un truc que je n’oublierai jamais : le malheur de l’homme, ce sont les nations. Après, il m’a tendu un papier rangé dans une boîte, avec écrit le nom d’une ville, l’adresse de la mairie et un nom allemand. J’étais bouleversée.

Salima : Le nom de ton grand-père ?

Térésa : Oui, et je ne savais pas si dans ce bout de papier il me restait un espoir de découvrir son visage mais je savais une chose, que mon grand-père avait laissé sa trace près de mon village. J’étais folle de joie.

Salima : Et tout ça caché si longtemps. Et qu’est-il arrivé à ton grand-père ? Tu le sais ? Ou Mario le savait ?

Térésa : Oui, Mario m’a raconté la suite. Après la guerre, les allemands étaient emprisonnés en Italie attendant leur jugement. Mais certains n’ont pas eu cette chance, la justice s’est réglée dans les rues aussi. Au village d’à côté, ils avaient déniché mon grand-père quelque part dans une cachette. Ils n’ont pas pris le temps d’attendre, de savoir, de comprendre. Les anciens du village, eux, avaient décidé de lui sauver la peau, ils avaient entendu parler d’une exécution de fascistes non loin du village. Mario y est allé aussi, il l’aimait mon grand-père, il ne pouvait pas comprendre gamin qu’une fois la guerre finie, on puisse encore tuer des gens. Il imaginait la paix comme le moment où la guerre s’arrêtait net et les meurtres aussi. Des soldats allemands étaient le long du mur de la mairie. Quand Mario est arrivé avec les siens, ils les photographiaient. Il était tétanisé, il voulait courir pour le sauver, mais il a eu peur. Puis, ils ont tiré. Ceux de mon village étaient arrivés trop tard. Mario était en larmes quand il m’a raconté ce moment-là. Là, les rêves de paix des gamins s’envolent.

Salima : Une photo de la fusillade. Quand on cherche un des siens, on cherche les photos, je connais.

Térésa : Pardon, c’est trop dur pour toi d’entendre ça, excuse-moi.

Salima : C’est très dur mais quand je te vois, je vois mes futurs enfants, et ça me rassure. Continue s’il te plaît.

Térésa : D’accord mi figlia. Mario m’a dit que cette photo se trouvait aux archives de la mairie et quand j’ai retourné le papier qu’il m’avait donné, il y avait un plan avec une croix, c’était l’endroit où les corps avaient été ensevelis. Viens, on s’assoit.

Salima : Oui.

Térésa : On a fini. Il est tard, si tu veux, je te ramène en voiture chez toi. Mais on prend un petit de temps avant, je vais finir mon histoire par un peu de bonheur.

Salima : Oui, je veux bien.

Térésa : Alors, Julio, Emma et moi, nous sommes partis quelques jours plus tard rejoindre le souvenir de mon grand-père allemand en Italie.

Salima : La jolie fin !

Térésa : Oui et depuis on ne se quitte plus !

Salima : C’est une fin magnifique.

Térésa : Et puis, pour nous donner de l’espoir et du courage, je vais te réciter

Salima : Une poésie ?

Térésa : Un article paru en 2013 de Luciana Castellina que j’ai lu hier sur le net : « On vit dans la prison du présent, aucun changement ne paraît possible. En 2013, je ne vois que du mécontentement, pas l’envie de changer le monde. Il y a une désaffection terrible de la démocratie, personne n’y croit plus. C’est un retour à la protestation primaire : on n’est pas content, alors on brûle la mairie. Ce ne sont pas des projets de changement de la société, il n’y a aucun le sens de la collectivité là-dedans. On dit aux politiciens qu’ils nous font honte, et qu’ils devraient tous s’en aller. Mais après ? Personne ne sait, personne ne se pose la question. On a enfermé tout le monde dans le présent. Personne ne réfléchit au futur, à un nouveau projet de société, et personne ne s’intéresse non plus au passé. Les jeunes générations ne voient dans le XXe siècle que des horreurs et des erreurs, alors que ce fut aussi un siècle passionnant, avec de grandes avancées, de grandes révolutions. Et une révolution, il vaut toujours mieux la faire que ne pas la faire, même si elle ne parvient pas à aller au bout de ce qu’elle voulait instaurer. Au moins, en la faisant, on ose penser l’impensable. »

Salima : Oui, pensons l’impensable, nous, les femmes, pensons la liberté.

Térésa : Oui, et plus, les libertés, avec le s de ton prénom.

Chant sur la liberté Gemma