l’omphalos ou je suis athée

Il s’arrêta net. Elle était là, devant lui.

Il devint livide, puis tourna son regard prudemment sans bouger l’ombre de sa peau. Il ne pouvait la connaître car elle n’existait pas auparavant. Sa vue, peut-être sa vue en déclin ? Non. L’arbre se dressait aux couleurs vert et marron, le ciel sculptait de son bleu les sillons de la rivière, les coquelicots se pavanaient d’être éphémèrement rouges. Tout semblait identique à l’avant. À cette avant vision qu’il eût d’elle. Il reprit son teint de vieil homme sage et s’en approcha timidement. En quelques secondes, il saisit que cette présence bouleverserait le cours du temps, le monde, si d’autres que lui la découvraient.

~

Il habitait une cabane au bout d’un chemin menant à une rivière. Quelques années avant, il avait tout quitté : son travail d’instituteur, son appartement de célibataire et tout ce qui s’en suivait. Il avait fui la ville. Pourtant, c’était un homme très apprécié semblant vivre en harmonie avec son entourage. Les parents de maternelle le comblaient de compliments en fin d’année ; les enfants le submergeaient de dessins remplis de cœur. Il aimait flâner après l’école dans les rayons de la bibliothèque, échanger silencieusement quelques mots avec les habitués. Friand de la programmation du centre culturel de sa ville, il ne ratait jamais une occasion de discuter à la sortie avec les uns ou les autres. Il détenait une sagesse et une sérénité que tous appréciaient, du jeune adolescent cigarette à la main, jusqu’au marchand de légumes du petit marché de son quartier. Un vieux sage aimé comme il en existait jadis.

~

Un jour, en récréation, un bambin vint le voir et lui posa cette question :

– Maître, là, dessous le goudron, il y a quoi ?

– Et bien, que penses-tu qu’il y ait ?

– Des plaques de fer pour pas que le goudron s’écroule. Répondit l’enfant pas très sûr de lui.

– Et sous les plaques de fer, mon bonhomme, tu y verrais quoi ?

– Euh, du béton pour tenir les plaques. Non ?

– Regarde là-bas, l’arbre, le grand arbre si majestueux, que lui a-t-il fallu pour qu’il grandisse ?

– Ah oui, des racines, ils ont fabriqué des tuyaux pour ses racines.

– Viens, je te montre ce qu’il y a au pied de l’arbre.

Une fois arrivés, le maître creusa un petit trou, prit de la terre et la mit dans le creux de la main de l’enfant.

L’enfant dit d’un ton cette fois-ci sûr de lui :

Ils sont venus apporter de la terre pour que les racines elles mangent.

Le maître s’aperçut que la vision de l’enfant était le fruit de l’urbain. En classe, il raconta aux enfants ébahis ce qu’il y avait sous le goudron de leur cour : de la terre légitime.

Quand le vieil homme rentra chez lui, il fut pris d’un sanglot. Il n’avait plus la force d’affronter un tel monument :

Apprendre la ruralité à ces petits élèves qu’il affectionnait tant. Depuis le début de sa carrière, il souffrait en silence d’être loin de l’eau, de la terre, de la nature, mais luttait quotidiennement pour transmettre aux enfants des valeurs humaines que les médias, la consommation et autres produits de l’homme avaient dénaturées.

Il quitta la ville.

~

Il avait passé une heure dans le bureau du maire de son village natal, il en était ressorti avec l’autorisation de s’installer sur un lopin de terre appartenant à la mairie. Au début, il dormait sous une tente puis il commença à construire une petite cabane en bois. Ses quelques économies étaient suffisantes pour se nourrir, et par chance, une bibliothèque avait été inaugurée l’année d’avant, le maire étant un fin lecteur. Il avait donc de quoi vivre comme il l’avait choisi.

Au fur et à mesure, autour de sa cabane, des fleurs, des légumes au son des saisons jaillissaient, des allées bordées d’arbrisseaux se formaient. En deux années, sa cabane devint une petite maisonnette en bois, sans eau, la fontaine du village lui suffisait, sans électricité, juste un coin cheminée pour cuire au feu de bois, des bougies pour s’éclairer et la nature environnante en souffle de vie.

~

Mais sur son chemin, ce qu’il vit le bouleversa. Il s’approcha encore plus d’Elle tout doucement, pencha son buste vers Elle et la regarda longuement. C’était une fleur, de forme identique à un coquelicot, mais d’une couleur qui n’existait pas sur la terre.

Assis en tailleur, il demeura près d’Elle de longues heures. L’idée de la protéger d’un enclos ne lui vint pas en tête, ni de la cueillir, non, son intention était simplement de la contempler. Puis il pensa à l’avenir de cette fleur de couleur inconnue, comment la préserver ? Il décida de la surveiller toute la nuit d’un regard bienveillant. Il lutta contre le sommeil mais au petit jour, ses yeux se fermèrent.

Il rêve.

La cour de récréation de ses bambins, dans celle-ci un trou béant, où, tout au bord, les enfants sont accroupis et scrutent de leurs mirettes la sombre profondeur de ce trou. Tout à coup, des plumes jaillissent, des plumes de cette couleur inconnue, cette vision enchante les petits, ils crient, rigolent, s’extasient de cette surprise. Derrière eux arrivent en trombe des adultes, hurlant de peur, horrifiés par un tel spectacle. Alors, les enfants, sourire aux lèvres, glissent de leur plein gré un par un dans le trou, les plumes recouvrent les corps des adultes les empêchant de retenir leur progéniture.

Il se réveille en sursaut et ouvre les yeux. A côté d’Elle, de cette fleur, une pierre, de cette même couleur inconnue.

~

Il se lave dans une bassine d’eau fraîche de la rivière, se change car ses habits ont absorbé l’humidité de la rosée et s’allonge sur son lit. Il pense. Est-il le seul ? Le seul sur la Terre à avoir perçu cette nouvelle couleur ? Se loge-t-Elle sur un autre lopin de terre ? Dans un autre pays ? Le seul moyen se dit-il de le savoir est de se rendre au village et de s’enquérir des actualités.

Il est aux environs de midi, personne sur la place du village, la plupart des hommes travaillent à l’usine dans la ville avoisinante tandis que les femmes s’affairent aux repas des écoliers. Mais habituellement, la piste de boules est envahie par les anciens. Or, un bruit assourdissant provient du café de la mairie, le seul du village. Il s’en approche et par la porte entrouverte aperçoit tous les anciens attablés devant l’écran de télévision. Il entre. Personne ne semble l’avoir remarqué. L’image incroyable du plus haut gratte-ciel du monde, à Dubaï, captive les esprits des hommes. Sur cette tour, cette couleur, Elle, brillant sur les 160 étages. Couleur de cette fleur et de cette pierre découverte la veille par lui.

Il s’attarde sur l’expression du visage du commentateur : fierté d’être celui qui commente le scoop, sourire jusqu’aux lèvres, le monde peut s’écrouler, le sang peut recouvrir le corps des enfants, les bombes peuvent pleurer leur éclatement, la seule ambition est d’être celui qui aura une audience à la hauteur de cette tour, 828 mètres de hauteur.

Le patron du bar ne sert plus, tous restent bouche bée. Puis, vient le temps du zapping : les autres chaînes ont-elles d’autres informations sur l’arrivée de cette nouvelle couleur ? Les journalistes articulent comme si leur bouche mesurait l’ampleur de cette information, certains en oublient même de prendre cette tonalité de voix journalistique si formatée. Ils devancent les effets de cette nouvelle ; leur imagination déborde d’un champignon nucléaire vers un extra terrestre, d’une arme chimique vers un dieu nouveau ; ils triturent cette couleur avec comme seul objectif d’attirer le plus de spectateurs. Toutes les chaînes sèment la panique dans le monde.

Puis silence télé, nos villageois ont eu leur dose, et chacun y va de sa réflexion spontanée :

– Une nouvelle couleur, de nouveaux tableaux, il n’y a pas de quoi se faire un monde !

ou bien :

Ils ne savent plus quoi inventer ces gens des villes, nous, on va créer une patate à pattes poilues, vous croyez qu’ils vont nous passer au journal ?

– Que dalle, de toute façon, ils ne font pas la différence entre une araignée et une patate, alors ! L’apéritif du midi se transforma en rigolade.

Notre homme repartit dans un silence anxieux vers sa maisonnette au bout du chemin. La fleur et la pierre se mêlaient à présent aux herbes teintées par cette même couleur. Bientôt les villageois en prendraient connaissance, il craignait leur réaction, mais il décida de prendre les choses en main pour appréhender la portée de cette nouvelle. Après son repas, il marcha tranquillement vers le village et sollicita une entrevue avec le maire. Ce dernier accepta de l’accompagner au bout de son chemin. En route, ils discutèrent de cet événement insolite avec réflexion, cherchant des comparaisons avec certaines découvertes du siècle des lumières, mais rien ne leur semblait aussi extraordinaire et surprenant que l’arrivée d’une couleur dans un spectre scientifiquement établi. Notre ancien instituteur proposa un café à son hôte afin de le mettre en condition, de le préparer à cette vision, celle du bout du chemin, d’Elle.

– Si cela arrivait dans mon village, annonça le maire posément, et bien je ferais tout pour apaiser les peurs de mes habitants. Après tout, une nouvelle couleur, ce ne peut être que du bonheur en plus.

Le maire était donc prêt, pensa le vieil homme, à constater et envisager la suite. Arrivé près de la fleur et de la pierre, le maire pleura comme un enfant déballant un cadeau inespéré. Notre vieil homme lui tendit la main et murmura : « Protégeons-la ».

~

Le lendemain matin, tous les deux rassemblèrent les anciens près de la fontaine. Ils posèrent cette question :

– Que feriez-vous si la couleur apparaissait dans le village ?

Une cacophonie enveloppa le son de l’eau coulant de la fontaine ; le maire coupa alors net l’élan de mots par un geste de la main. Puis il donna la parole au plus ancien :

– Et bien, je profiterais de l’occasion pour la contempler le plus possible, je suis proche de la mort et je ne voudrais pas rater une seule seconde cette chance. Et puis elle ne me sautera pas à la tête non ?

A tour de rôle, ils prirent la parole dans une sérénité profonde :

– Nous sommes à vrai dire tous proches de la mort et la vie court si vite que nous en sommes parfois trop éloignés.

– Oui, moi je crois que l’on oublie parfois de contempler le simple et de s’en ressourcer, de se poser les bonnes questions.

– Je pense à ce tronc d’arbre cassé, le prunier là-bas. De mille façons il a pu se rompre, plus qu’une branche cassée, il devient le pourquoi d’une rupture. Un enfant grimpant à l’arbre, le poids des prunes non récoltées, la foudre d’un soir d’été orageux, une balançoire accrochée, un rude hiver, et j’en passe. On passe devant et ? Personne d’entre nous ne l’a remarqué. Regardez comme il est beau. Il s’est brisé laissant apparaître ses entrailles, cette couleur rouge orangée, sa sève, magnifique non ? On passe auprès de couleurs sans les voir, auprès de la vie sans la vivre. Alors je pense à cette nouvelle couleur, sa présence n’est-elle pas là pour nous rappeler toutes les autres couleurs ?

– Oui, mais tu sais, je crois bien que l’usine nous a martelés du gris toute notre vie. Je parle pas aussi bien que toi, je sais même pas lire, mais juste je peux dire un truc, « Au secours ! Une couleur étrangère débarque, nous sommes envahis !», non, je dirais plutôt « Il nous reste peu de temps à vraiment vivre, bienvenue dans notre village si Elle veut s’y installer. »

– Ola, moi j’ai peur, non, je veux pas qu’elle vienne, oh ! Je vais pas changer ma vie pour Elle, non mais. Et j’ai peur qu’Elle nous bouffe tout cru !

Notre vieil homme de la maisonnette du bout du chemin répliqua calmement :

– Toi, toi qui a peur d’Elle, as-tu eu peur de moi quand j’ai débarqué dans votre village ? Je suis de la ville, j’étais un inconnu pour toi, dis-moi sans retenue, je ne t’en voudrai pas.

– Oui, c’est vrai, j’étais pas content, et je me demandais qui tu allais voler, dans quelle maison tu allais te servir pour te nourrir. Puis après j’ai posé des questions aux autres. Comment tu vivais. J’étais un peu rassuré et maintenant, j’avoue, j’aime bien quand tu viens au village. Je ne pensais pas qu’on pouvait se nourrir comme tu le fais, de plantations, de poissons dans la rivière, enfin si quand même, je suis pas bête à ce point-là, je sais bien que les poissons ne pleuvent pas des nuages, mais nous à ton âge, on était au labeur toute la sainte journée, pas le temps de pêcher et de planter. Et maintenant trop vieux, des os qui craquent de partout !Au début je t’en voulais d’avoir tout ce temps, puis ensuite je me suis dit que j’avais la télé, un robot pour la soupe et pleins de trucs pour me simplifier la vie. Pas comme toi. Mais chacun son choix de vie. Je respecte le tien.

– Moi aussi, répondit notre vieil homme, je respecte le tien. Tu sais, parfois un homme vole une pomme parce qu’il a faim. Alors, si la couleur se manifeste dans le village, je te promets de te donner de mon temps pour répondre à tes angoisses, mais en échange, je veux bien un bon plat cuisiné par le magasin de ton choix !

Ils rirent tous aux éclats. Le Maire et le vieil homme savaient à présent que tous étaient prêts à découvrir la fleur et la pierre, l’herbe et Elle : la nouvelle couleur.

~

Venez. Le maire les invita à le suivre. En route, tous palabraient sur cette nouvelle. Arrivés au pied de la couleur, les anciens ne prononcèrent plus un mot. L’un recula, comme s’il pressentait un danger. Les autres l’observèrent puis un second en fit de même. Le vieil homme du bout du chemin parla tout doucement :

– Ne prenez pas peur, Elle est là depuis hier et rien de néfaste n’est arrivé. Elle s’est juste répandue un peu, mais comme vous le voyez, l’herbe s’en inquiète moins que vous, elle est dressée comme une herbe dans une terre fertile. Aucun signe de dénaturation. La fleur n’a pas rendu l’âme et la pierre n’a pas changé d’aspect.

Les deux hommes reprirent place près des autres et semblèrent satisfaits du constat.

– Qu’allons-nous faire maintenant ?  dit l’un.

– Nous réunir dans le café pour consulter déjà la réaction des médias serait une bonne idée je trouve. Mais ne vous prenez pas au jeu de leurs paroles ! Puis, décidons de la suite.  Proposa le maire.

Tous acquiescèrent.

Au bas de la porte du café, le patron assis sur les marches attendait :

– Alors, je m’inquiétais moi ! Midi pile et personne. Il vous est arrivé quoi ? Vous avez été pêcher une sirène dans la rivière ? 

L’un alluma la télévision et un flash spécial, avant même l’heure du journal télévisé avait démarré. Dans toutes les autres pays du monde, la couleur avait atteint la tour la plus haute de chaque grande ville : la One World Trade Center à New York, la Taipei 101 à Taiwan, le Centre mondial des finances de Shangaï etc. Les employés avaient fui leurs bureaux, comme si leur vie était en péril, pourtant les murs ne s’ébranlaient pas, les tours ne s’écroulaient pas. Rien ne présageait une catastrophe, cependant les journalistes tentaient de prédire un futur de fin du monde : les parois des tours allaient s’effondrer, l’air ne serait plus respirable, les hommes muteraient et ainsi de suite. Une inconnue et tout basculait. Et tout bascula, en l’espace de quelques minutes, l’économie mondiale à travers la bourse s’engouffra dans des séries de fluctuations allant du haut vers le bas et vice versa.

Les anciens, attablés devant une bonne bouteille de vin, imaginèrent à leur tour des scénarios plus saugrenus les uns que les autres, mais eux plaisantaient.

– Tu touches la couleur, tu deviens une femme.

– Tu regardes la couleur à moins d’un centimètre et des ailes te poussent dans le dos, ça serait pas mal ?

– Bof, et t’irais dans les airs pourquoi faire ? Non, moi je dis, tu frôles la couleur, et tu rajeunis, c’est pas les ailes qui te feront embrasser une jolie demoiselle !

Tous leurs rêves y passèrent. Le vieil homme du bout du chemin à son tour insuffla : « Que cette couleur rende tout le monde bon ».

Alors, le maire solennellement se leva et d’un air sérieux déclama : « Que notre village soit un exemple de sagesse face au monde entier ». Ce qui fit rire à peu près tout le monde et même le maire se rendant compte de la portée de cette pensée. A peu près tout le monde, excepté le vieil homme du bout du chemin.

~

Le soir, le maire, entouré des anciens du village et du vieil homme, regroupa les autres habitants près de la fontaine, la salle du conseil municipal étant trop exiguë. On percevait le mot « couleur » de ci de là, tous savaient qu’elle serait le motif de ce rassemblement.

« Mes chers concitoyens, nous avons pris des résolutions et nous souhaitons vous les faire partager.

Tout d’abord, un groupe de travail est constitué afin de résumer les nouvelles des médias, et nous vous demandons de prendre du recul sur toutes ces affabulations étalées sur les écrans de télévision, elles relèvent de la science fiction et sèment le trouble au sein des populations. Ce groupe sera chargé de noter la propagation de cette couleur dans le monde et d’identifier les réactions positives quant aux suites données. Ce que je vais vous annoncer maintenant réclame de l’attention et du calme. La couleur est entrée dans notre village. »

On entendit alors quelques murmures, certains visages se métamorphosèrent et il fallut quelques instants pour que notre petite foule d’habitants se ressaisisse. La voix du maire reprit sous un silence respectueux et serein.

« Nous avons constaté sa présence dans le petit terrain de notre hôte, nous n’avons remarqué aucune dégradation aux alentours. Je vous demanderai de nous y accompagner dans le calme, vous pourrez vérifier de vos propres yeux et retourner dans vos maisons tranquillement. Peut-être chez vous, dans vos jardins, sur vos murs, vous commencerez à l’apercevoir. Ce que nous voulons, c’est qu’en aucun cas vous ne tentiez de la supprimer, de l’effacer. Un deuxième groupe de travail est là pour prendre note des nouvelles apparitions dans notre village. Je laisse la parole à notre hôte, celui que vous avez tous au fur et à mesure accepté sur notre terre. Certains appréhendaient sa venue sans même le connaître, depuis, vous avez pu noter qu’il apporte une certaine sérénité dans notre village, et que tous je pense vous l’appréciez. Faites-en de même pour cette nouvelle couleur. »

« Chers habitants, je vous remercie déjà de m’avoir accueilli, puis accepté. Certains se demandent pourquoi je vis reclus ou de façon archaïque. Je n’ai pas de réponse à vous donner. C’était un besoin de me retirer de la société et de me ressourcer. Je suis prêt à vous emmener près de cette fleur, de cette pierre et de ces herbes et surtout d’Elle, de cette nouvelle couleur, au bout du chemin où je vis. Venez. »

Tous suivirent notre vieil homme dans le calme, aucune panique ne se lisait sur les visages, juste du questionnement et même des sourires. Quand ils furent à proximité, chacun s’approcha à tour de rôle et sans aucune bousculade. Et s’en suivit des épanchements d’admiration, parfois proche de la vénération. Les villageois très croyants n’utilisèrent pas de signe de croix, fût-ce un miracle ? Ils ressentaient cette couleur non pas comme un dieu ou un démon, mais comme une « chose » naturelle, avec peut-être une once de magie mais certainement pas noire. Après quelques heures de contemplation, chacun rejoint son foyer, soulagé et l’air simplement heureux. Cette nuit-là, les rêves se comptèrent en profusion, et au lendemain matin, les sujets des petits déjeuners furent colorés non pas de café terne mais d’Elle, de cette nouvelle couleur dans l’esprit de chacun.

~

Le lendemain midi, à l’heure où les journalistes s’adonnent au monde de l’imaginaire incontrôlé à partir d’une éventuelle et minime réalité, qu’elle soit anodine ou exceptionnelle, le maire, le vieil homme et les anciens écoutaient d’une oreille avertie, et eux-mêmes avertis des mœurs de ces messieurs, les faux-parleurs derrière écran.

Plusieurs images interdites avaient déjà fait le tour du Monde. Etaient-elles vraies ou reconstruites par un internaute frauduleux pour certains et ironique pour d’autres ? Etaient-elles une semblance ou non à ces théories du complot en vogue sur la toile ? Chercher le vrai ou le faux, un duel très marqué par les temps d’internet. Mais ces images, vraies ou fausses, cachaient derrière elles une colline infranchissable semblait-il.

– Dis-nous, toi l’ancien instituteur, je n’y connais rien en chapelle « Sixtine », c’est comme ça que l’on dit ? Que penses-tu de ces images ?  questionna un ancien.

– Et bien, l’apparition de cette couleur dans ce vatican n’est pas anodine. Les fresques de la Chapelle Sixtine furent peintes par Michael Angelo. Il avait certes des directives, mais il a quelque peu apporté sa teinte d’ironie. Voyez-vous, sur cette image-là, cette nouvelle couleur dévoile la nudité des quatre cents personnages peints ; elle est assez transparente pour que l’on devine les contours des formes prédominantes masculines ou féminines. C’est ainsi que Michel Ange les avaient conçus, nues, mais par trois fois, des papes ont exigé que ces formes provocatrices devaient être recouvertes. Cette nouvelle couleur a ôté les drapés verts masquant ce qui pour la religion n’est peu fort montrable.  Mais ce n’est pas tout. Je ne sais si je vais vous offusquer, puis-je aller plus loin dans mon commentaire d’images ?

– Et bien, nous sommes catholiques, oui, mais nous ne vivons pas comme des moines et même nous le savons, nous nous en doutons, les moines n’étaient pas des saints. Tu peux y aller, nos oreilles en ont entendu des vertes et des pas mûres, et il s’agit de couleur, nous sommes prêts, enfin, moi je parle pour moi.

– Oui, vas-y, nous sommes de vieux gaillards, la chasteté n’est plus notre tasse de thé. La messe, c’est un peu une tradition, un moment où l’on se réunit, où l’on se pose des questions parce qu’on pense à rien ou justement pour penser à tout.

– Moi, j’ai toujours pensé que notre curé avait un faible pour une de nos villageoises et ça me faisait de la peine de savoir qu’ils n’allaient pas se bécoter ces deux-là.

– D’accord, répondit le vieil homme, mais promis, ne soyez pas choqués. Pouvez-vous me retrouver l’autre image qui tourne sur une des chaînes ?  Ce qui se fit facilement puisque toutes les chaînes s’étaient bien sûr emparées de l’événement.

– Regardez, poursuivit-il, « La création d’Adam», vous voyez cette femme teinte de cette nouvelle couleur sur l’épaule de dieu observant la naissance d’Adam ?

– Oui, tiens, c’est qui ? Certainement pas Eve, dieu n’a pas créé la femme avant l’homme, ou bien au catéchisme, ils nous ont caché ça ? 

Au début, les rires d’un ancien se mêlèrent aux sourires timides et apeurés des autres, puis de francs rires finirent par atterrir dans ce bar isolé du monde.

– C’est qui ? Dis-le-nous, sinon, on va devenir chèvre !

– On est déjà des moutons, ça nous changera ! 

L’ambiance si vivante et drôle permit au vieil homme de continuer sur sa lancée :

– La femme se nommerait Lilith, elle représenterait la femme égale de l’homme, et serait la première femme que Adam ait connu. Dans l’histoire de la création, elle tiendrait le rôle en quelque sorte de la sorcière, de la démone, celle qui tient des propos de femme, je dirais féministes, ce n’est pas la première des féministes, mais je ne peux vous raconter tout en une après-midi, ce serait assez ennuyeux, quoique. Le mot féministe est mal employé, une femme homministe et féministe, je veux dire, enfin il n’existe pas de mot pour la définir. Féminisme, ce mot est trop chargé, c’est compliqué, on emploie ce mot à toutes les sauces, on le transforme en féminitude, deviendra-t-il un jour féminime ou je ne sais quoi. 

– Oui c’est pas simple, on a lâché ta discussion, là ! Sois plus concret !

– Et bien, je veux dire que le symbole d’Eve et de cette fameuse pomme, de cette côte qui semble-t-il était la cote, les mesures de la femme, je m’emmêle. Je reprends mes esprits pour tenter de vous expliquer.

Un ancien reformula :

– Si j’ai bien compris, cela fait donc 2000 ans que le message est clair : la femme vient d’un os de l’homme, elle est donc un produit de l’homme puis la femme a flanché sur la pomme interdite. Bref, le sexe est l’affaire des hommes, il doit le maîtriser et lui seul ? Enfin, avec Lilith, tout ce serait passé autrement, ni pomme ni serpent ni côte, juste Adam et Lilith sans péché mais avec naturel. 

– Bravo l’ancien, tu as fort bien résumé. Répondit le vieil homme soulagé.

– Quel est l’intérêt de cette fâcheuse cachoterie ?

– Une domination : créer tout un imaginaire permettant ainsi à l’homme de dominer les hommes ainsi que la fécondité de la femme.

– Ola, tu pousses un peu loin le bouchon, je n’ai jamais pris ma femme pour une côtelette, c’est plutôt ma mie de pain fondante, ma sauce au vin enivrante, dans mon imaginaire à moi.

– Oui, acquiesça le vieil homme, mais c’est à un autre échelon. Le vatican comme les autres hautes instances de toutes religions mène la barque de façon sournoise et depuis des siècles.

« Et des siècles » rétorqua avec un éclat de rires un ancien et tous de s’esclaffer, verre à la main et bon enfant.

– C’est vrai ça, il y avait quoi avant ce zéro an ? Des dieux, on croyait en plusieurs dieux et j’avoue, ça me plairait, je pourrais choisir qui je veux.

– Mais non, on croyait en tous, en tous à la fois !

– Ah ?

– Et puis ils savaient mieux vivre, Apollon, Eros, c’est quand même plus gai que notre dieu et nos curés sans femmes !

– Ils ont pensé au vin remarque ! Le sang du Christ il a bon dos !

– Ah oui tiens, pas bête, ils auraient du s’interdire toutes les bonnes choses, et bien non ! Un bon p’tit vin blanc en guise de sang, souvent blanc, rarement rouge, d’ailleurs, tiens, bizarre.

– Après, ils ont été raisonnables sur le corps du Christ, une hostie sans…» coupé dans son élan, un autre ancien répliqua :

– Arrête, là tu vas trop loin quand même, on peut rire mais pas de tout.

Les visages commencèrent à se fermer. Le vieil homme devait prendre la parole pour que cela ne tourne pas en un débat conflictuel.

– Messieurs les anciens, reprenez votre calme, chacun est libre d’interpréter à sa guise, et personne ici n’est censé convaincre l’autre. Depuis la naissance de l’homme, de nombreuses croyances, cultes ou pensées ont existé et nous ne pouvons remettre en question ceci : le besoin de l’homme de croire en quelque chose, que ce soit par le biais d’une religion ou d’une pensée philosophique. Notre état de mortel en est l’origine.

Tous empruntèrent un silence de respect à l’égard du vieil homme mais également les uns envers les autres. Le vieil homme et le maire savourèrent cet instant et d’un seul regard échangé, tous deux saisirent que le chemin de la sagesse s’ouvrait devant eux.

~

Le journal télévisé montrait quelques scènes tournées aux abords du vatican. Les gardes suisses, bien en rang, tournaient le dos aux cent quarante statues de saints perchés bloquant ainsi l’unique entrée aux pèlerins et aux curieux. Leurs uniformes rouge, jaune et bleu juraient avec l’architecture monumentale de la basilique au teint de pierre. Ils avaient l’air de clowns, des clowns gardiens du plus petit état du monde et le plus riche. Cette image aurait semblé absurde pour tout homme ignorant l’existence des religions. Un cirque. L’image d’un cirque. Mais la réalité était autre, le vatican détenait des milliards, une immense partie de l’immobilier de Rome et de Navarre et tout ça au nez des habitants crevant parfois de faim. La police de l’Etat italien avait prêté main forte ; elle protégeait ces gardes de peur d’un incident, d’un badaud mal intentionné cherchant peut-être la nouvelle couleur sur la pointe de l’Obélisque ou du dôme de la basilique. Les journalistes, faute d’en savoir plus, mais devant tenir l’auditoire en émoi ou en simple attention, présentèrent succinctement aux spectateurs l’histoire de la construction de cet état pontifical. Aucun mot au sujet de la fresque et de ces nudités révélées, aucun commentaire sur le visage coloré de cette femme sur l’épaule de dieu. Ils avaient certainement reçu des consignes de la part de la haute autorité du pape et de leurs propres états. Les médias se ressemblaient tous, aucun ne prenait parti, ils suivaient la même ligne directrice.

~

Un enfant entra en trombe dans le bar et interpella les anciens :

– Là-bas, la couleur, je l’ai vue, venez !

– Oh petit, tu n’es pas à l’école ?  demanda l’un avec un fort accent du coin.

– Venez, je vous dis ! On sait jamais, si elle s’en va ! L’enfant était tout excité de sa trouvaille.

– Nous te suivons bonhomme. Le maire se leva, puis le vieil homme et les anciens firent de même dans un calme royal.

Ils empruntèrent le chemin qui menait à la rivière, dépassèrent la petite maison du vieil homme et longèrent pendant quelques mètres la rive. L’enfant s’arrêta devant une roche encastrée dans de vieux arbres et pointa du doigt :

– Là, vous voyez ? Ouf, elle est pas partie la couleur. L’enfant fit un geste de soulagement.

Le vieil homme ne fut pas si étonné que ça. Cette roche, il l’avait prise pour lieu de méditation, tous les matins il s’y rendait pour simplement respirer ; en tailleur, il écoutait les feuilles dans les arbres au son de l’écoulement de l ‘eau. Un rituel pour démarrer une journée dans de bonnes dispositions.

Personne n’osa s’y aventurer, le vieil homme l’ayant déjà apprivoisée s’en approcha. La couleur mettait en évidence la base de ce rocher et l’on distinguait des reliefs sous la mousse. Il passa sa main dessus et sentit la pierre travaillée non pas par l’érosion mais par des mains humaines.

– Messieurs, ce rocher décèle une construction faite par l’homme. Je pense que l’on devrait mettre à nu la roche.

Le maire s’avança et lança aux autres :

– Approchez-vous, elle ne va pas vous manger !

Tous vérifièrent l’authenticité de cette découverte. Leurs visages reflétaient des airs enfantins, cette trouvaille leur redonnait un teint de jeunesse et de gaieté. Ils se mirent à la tâche et au bout de quelques minutes l’un annonça :

– Il y a quelque chose en dessous, venez voir !  Il avait gratté près de la roche et sous une dizaine de centimètres de terre, il avait dégagé une pointe de pierre ressemblant à la pointe d’une colonne naissante.

Le maire prit la parole d’un ton solennel :

– Messieurs, nous allons prendre les choses en main de façon rigoureuse. Si notre découverte est de l’ordre de vestiges à caractère historique, l’Etat prendra la main sur les fouilles, elle ne peut en aucun cas nous laisser opérer. Je vous propose de garder le silence. Nous allons construire un périmètre de protection en barrières végétales, cela sera plus discret, et nous effectuerons le déblaiement en petit nombre pour ne pas attirer l’attention. Retournons au village et organisons les travaux. Et toi l’enfant, merci de nous avoir emmenés là, mais arriveras-tu à garder le secret ?

– Ben, monsieur le maire, ça va être dur quand même !  répondit franchement le petit garçon.

– De toute manière, il va falloir cogiter ensemble pour que le secret reste au sein du village. Je me doute que tu auras du mal bonhomme, tu as déjà le regard d’un explorateur découvrant un trésor ! Mais souviens-toi de ce qui arriva aux indiens après la découverte par Christophe Colomb, ils ont été massacrés et leur territoire envahi par les colons. Certes, l’état ne nous tuera pas, mais nous risquons de voir notre village perquisitionné !

Le vieil homme enchaîna :

– C’est une bonne idée, rassemblons tous les villageois y compris les enfants et tentons de les convaincre de ne pas ébruiter ceci hors du village et d’être envahis par les journalistes mal intentionnés sans avoir eu le temps de découvrir ce que la roche nous révèlera.

En rentrant au village, chacun se partagea la mission de prévenir les habitants de la tenue d’une réunion en soirée. Ils se donnèrent rendez-vous au bar en milieu d’après-midi afin de préparer le chantier de la roche.

~

Quatre des plus anciens s’étaient proposés pour fabriquer cette barrière végétale encerclant le futur chantier. Les clôtures électriques avaient remplacé depuis longtemps les haies plessées ou barrières naturelles et ceux-ci se sentaient fort fiers de montrer leur savoir faire en la matière. Un retour aux sources : couper les jeunes arbres et les courber, placer transversalement des branches, puis entremêler le tout avec des branchages d’épineux. La technique du plessage leur avait été enseignée par leurs pères. Ils partirent heureux comme des enfants.

Le maire avait pris sous ses ailes quatre autres anciens pour rendre compte de l’évolution de la nouvelle couleur à travers les médias. Ce que l’écran de télévision offrait aux téléspectateurs en cette heure était d’un symbolisme flagrant et seul le vieil homme le savait. Il se rallia au groupe, appela les autres et expliqua la portée de ce symbole en ces mots : depuis des années, l’état d’Israël persécute les palestiniens et le monde politique ne bronche pas. De toute évidence, les états maintiennent un pôle religieux autre que l’islam pour contrôler le Proche Orient. Les peuples, eux, tentent d’élever leurs voix, mais à moins d’une révolution mondiale, les bombes éclatent et tuent encore et encore des innocents. La nouvelle couleur s’est nichée sur ce mausolée pyramidal en verre, sur les hauteurs de Ramallah, car il a été élevé à la mémoire du poète palestinien, Mahmoud Darwich. Ce dernier prônait l’existence de l’état palestinien et également la paix entre ces deux peuples. Il était athée. Regardez, la couleur met en évidence quelques uns de ses vers à la surface de son tombeau :

« Si tu n’es pas pluie, mon amour,
Sois arbre
Fécond… Sois arbre.
Et si tu n’es pas arbre, mon amour,
Sois pierre
Humide… Sois pierre.
Et si tu n’es pas pierre, mon amour,
Sois lune
Dans le songe de l’aimée… Sois lune.
Ainsi parla une femme
A son fils qu’on enterrait. »

– C’est triste comme poésie. dit l’un.

– Oui, c’est vrai que nous au village, on est éloignés de tout ça, c’est étranger pour nous cette guerre.

– Et puis cela fait tellement d’années que ça dure, on ne sait plus comment ça a commencé, ce qui est sûr, c’est qu’il y a de la religion là-dessous, encore une fois.

– J’espère que la couleur n’est pas d’une xième religion, on est pas sortis de l’auberge sinon !

– Oui, étrange qu’elle soit entrée dans notre village quand même.

Le maire acquiesça d’un signe de tête :

– Oui, étrange, mais pas étrangère, protégeons-la comme une amie et nous verrons bien ce qu’il adviendra.

L’arrivée de la nouvelle couleur avait terrorisé l’état d’Israël, y voyant un signe de fin du monde ou d’acte terroriste, et les soldats avaient cessé le feu de peur de représailles inattendues de l’ordre de l’imaginaire. Ils avaient tous fui vers leurs foyers retrouvant femmes, mères et enfants. Une grande partie du peuple israélien se sentit soulagée et osa même le dire à haute voix. On ne savait si cette trêve durerait, mais au moins, elle était réelle.

~

Le vieil homme prépara ensuite l’organisation de la réunion villageoise du soir avec des anciens. La barrière naturelle protégeant le chantier était construite en fin de journée.

Le rassemblement se fit au devant de la mairie, une petite estrade avait été installée. Le maire et le vieil homme y montèrent, les anciens demandèrent le silence à l’auditoire :

– Chers concitoyens, nous tenons à vous annoncer qu’une découverte a eu lieu au sein du village. La nouvelle couleur s’est installée sur un rocher, et nous pensons que sous celui-ci se cachent des vestiges. Nous avons protégé ce lieu en l’encerclant d’une clôture et nous allons nous mettre à la tâche, celle de découvrir cette construction. Nous vous demandons de ne pas dévoiler ceci à quiconque hors du village pour l’instant. N’attirons pas les voyeurs tentés de divulguer des rumeurs. À cette heure-ci, aucune suggestion ne peut-être faite sur cette découverte. Hommes, femmes ou enfants, nous avons besoin de votre aide pour mener à bien ce chantier. Dans l’assistance, je pense que certains auraient la compétence de diriger les opérations et d’organiser tout ceci, d’autres d’oeuvrer pour dégager l’édifice. Les enfants, nous aurons besoin aussi de vos bras pour diverses missions comme le déblaiement. Les anciens sont à votre disposition pour prendre note de vos disponibilités et de vos savoir-faire. Je vous propose de vous mettre en file indienne derrière chaque ancien, comme à l’école ! Allez les enfants, montrez l’exemple ! 

Les villageois se mirent à rire et dans leurs visages on sentait une complicité bienveillante. Vers minuit, tout était prêt : planning des uns et des autres, missions, matériel nécessaire.

Le lendemain, le rendez-vous donné au bar, ils marchèrent jusqu’à la rivière, vêtus d’habit de travail et baluchons remplis d’outils sur le dos. Quand ils aperçurent le rocher reflétant cette couleur, ils se sentirent comme des explorateurs, de vrais gamins ! Ils débutèrent le travail avec sérieux et au bout de quelques heures ils avaient dégagé une partie enfouie sous la terre, une immense voûte de quatre pans en pierre laissant apparaître aux quatre coins l’extrémité de quatre colonnes. A midi tout le monde rentra excepté ceux qui devaient effectuer la surveillance du lieu. Le bar était devenu le quartier général de tous, ils retrouvèrent ceux qui rentraient du travail et relatèrent leur matinée.

Puis vint l’heure des informations, tout le monde les attendait avec impatience. Les journalistes commentèrent le nouvel événement : la couleur s’était emparée d’un des plus longs fleuves de la planète : le Nil. Les images de tous ces peuples venus au bord des deux rives, depuis la source de ce fleuve, le lac Victoria, jusqu’à l’embouchure en Méditerranée, étaient impressionnantes. Des hommes, des femmes et des enfants se tenaient debout ou accroupis et contemplaient cette eau. Cela ressemblait à une image religieuse mais sans présence d’un dieu, juste de cette nouvelle couleur. L’un interpella le vieil homme :

– Toi, que penses-tu de ceci ?

– Et bien, sans vous offusquer , je dirais que, et encore une fois, l’accent est mis sur les religions et leurs incohérences. Comment le pharaon, se prenant pour un dieu, a-t-il pu engendrer la tuerie des nouveaux-nés de confession hébraïque en les noyant dans le Nil ? Comment peut-on agir de la sorte ? Et puis, j’irais plus loin, Moïse est un prophète commun du judaïsme, du christianisme et de l’Islam, en ça, comment imaginer que de tout temps et aujourd’hui encore ils se massacrent ? Un père et une mère ont trois enfants ayant reçu la même éducation, devenus adultes, leurs opinions divergent sur leur façon de vivre, vont-ils pour autant se battre à mort ?

– Là, tu nous cloues le bec, c’est vrai ma foi ! dit l’un pendant que les autres méditaient sur la question.

Ensuite, les journalistes résumèrent la réaction du vatican en quelques mots : la couleur avait envahi toute la place Saint Pierre, la basilique et les colonnades ; le pape et ses religieux avaient fui et s’étaient réfugiés dans des cathédrales et églises de tous pays, tous éparpillés de ci de là. Le vatican, détenteur d »immobiliers de luxe, d’hôtels, d’immeubles dans le monde entier, avait vu les loyers chuter suite aux doutes des banquiers sur la situation. Et puis, autour de la tombe de Mahmoud Darwich, israéliens et palestiniens s’étaient rassemblés ; l’état d’Israël avait démissionné laissant place à un pouvoir modéré prônant la paix des deux peuples jusqu’à proclamer l’existence de l’état de la Palestine.

Le vieil homme se dit simplement que le monde avançait vers une quiétude. Une question lui restait en tête : qu’allaient-ils découvrir sous cette voûte de pierre près de la rivière ?

~

L’après-midi, ils retournèrent travailler au chantier de la roche et après l’école, tous les enfants se rallièrent au labeur. Ces derniers vaquaient de brouettée en tas de terre, pendant que les anciens, armés de courage, creusaient et dégageaient la terre, car l’édifice ne comportait pour l’instant aucun mur. A la fin de la journée, les hommes et femmes revenus du travail prirent le relais. Un volume considérable de terre, sur un mètre de profondeur, avait été extrait et seules la voûte et les colonnes de pierre apparaissaient. Ils décidèrent de reprendre le lendemain, les forces physiques de chacun n’étant pas illimitées. Cela tombait bien, le week-end s’annonçait et ils avaient tous hâte de dénicher le secret que renfermait cette construction.

~

Le bar commençait à être trop petit car tous les villageois souhaitaient se retrouver après manger devant les satanées informations de cette satanée télévision mais eux, avec un regard quelque peu nouveau, celui du recul, celui de la réflexion et de la communication. Ils investirent un hangar, l’un apporta son grand écran blanc, son rétroprojecteur et tout le matériel nécessaire pour que tous puissent visionner le journal télévisé, d’autres raflèrent les bancs, les chaises de la mairie, de chez eux. Quand tout fut installé, le vieil homme mit une nouvelle fois en garde les habitants des inepties qu’ils allaient entendre et leur proposa de discuter par la suite de ce que les médias allaient tenter de leur inculquer.

Le nouvel événement les dépassait. Ils étaient effectivement moins férus d’internet que les gens de la ville, car plus proches des « affaires » de la nature. Ceci se passait sur des réseaux sociaux, un internaute avait lancé un concept : tout matériau teinté de cette nouvelle couleur devenait la « New Color Money ». Cette nouvelle monnaie incitait les plus convaincus à se rendre jusqu’aux gratte-ciel ou au vatican munis de burin, barre à mine, pioche etc pour en extraire ce fameux matériau devenu en un rien de temps la valeur monétaire la plus élevée. La tombe de Mahmoud Darwich, elle, ne fut pas dévalisée, car palestiniens et israéliens, ensemble, la protégeaient au nom de tous les enfants, femmes et hommes morts. Mais de ce si beau symbole de paix, les médias n’en firent guère cas. Le Nil, lui, avait au départ attirés certains, qui, besace étanche sur le dos, s’étaient retrouvés après l’avoir remplie, et au bout de quelques pas, avec de l’eau de couleur eau. Seules les constructions humaines à caractère religieux ou pécuniaire furent la source de cette nouvelle monnaie.

Le vieil homme entama un débat :

– Chers villageois, de tous ces faits, nous pouvons remarquer que d’un côté cette couleur révèle un monde sensé, celui où peuples vivent en paix, celui où l’eau n’est pas vouée à enfouir sous la noyade des êtres humains mais réside en un élément essentiel de la nature, et de l’autre côté, Elle révèle un monde à l’inverse, insensé, celui où la consommation, l’argent outil de celle-ci, rend l’humain fou mais également, outre le respect que j’ai pour chacun d’entre vous, Elle dévoile l’incohérence meurtrière de l’existence des religions.

– Seriez-vous entrain de nous convaincre de l’inexistence de dieu ?

Le brouhaha commença à se faire entendre, le vieil homme avait fait offense aux plus croyants, il devait aplanir les angles afin de sauver la situation.

– Non, je ne suis pas le prophète d’un monde athée, je veux simplement vous dire qu’il suffit de croire en l’homme, et que les religieux façonneurs des religions ont oublié ceci. Si je vous dis que mon dieu à moi c’est chacun de vous, c’est la fleur au bord du chemin, l’eau de la rivière, les étoiles, les nuages et ainsi de suite, me croiriez-vous ?

– Et bien, moi je te laisserais y croire, comme ça, tu pourras me faire un totem à mon nom, je serais fier ! La rigolade bienveillante surgit de partout du hangar, la bonne humeur reprit.

– Tu as un bon esprit, surenchérit le vieil homme prit d’un fou rire, si je savais sculpter le bois, promis, c’est toi que j’inaugurerais en premier !

Cette soirée-là fut bénéfique pour tout le monde, chacun échangeait sur ses doutes, ses convictions, et personne ne s’offusqua des dires des uns et des autres. A un moment donné, le regard de villageois se posa sur un couple accompagné de leur enfant, nouvellement installé dans le village, au nom de famille de consonances inhabituelles. Mais ce regard était sain, juste intentionné d’une question. Le couple, qui d’habitude était très réservé et passait presque inaperçu dans le village comprit et l’enfant raconta de sa petite voix :

– Nous, on est de deux confessions différentes, et comme nos familles voulaient pas que mon papa et ma maman se marient, on est partis de chez nous, la banlieue où il y a plein de monde, pour venir ici. Mes parents, ils veulent bien que je crois aux deux, ou à un seul, pour eux, c’est le même de toute façon. Et je veux bien, maintenant que vous savez tout, aller à la cantine avec les autres, mais si vous voulez bien que je ne mange pas de porc, vous voulez bien ?

Les villageois se mirent à applaudir l’enfant. Le hangar ressemblait à un lieu de culte où tous les dieux s’effaçaient devant tant d’émotion.

~

Il était tard et chacun retourna paisiblement dans la chaleur de sa famille, le vieil homme, lui, seul mais si heureux.

Le samedi au réveil, les villageois s’étaient tous rendus en tenue adéquate au chantier de la roche, seuls ceux qui ne pouvaient participer à ce travail physique étaient restés par petit groupe à chaque entrée du village pour guetter une éventuelle arrivée d’un inconnu malveillant, ou bien pour contrôler un éventuel événement chamboulant leur entreprise.

A la fin du week-end, les nouveautés médiatiques étaient déroutantes pour certains, ceux qui s’étaient emparés du matériau monnaie, la New Color Money, avait à peine eu le temps d’acquérir des petites « choses », du genre iphone et compagnie, car en deux jours leur monnaie avait perdu leur couleur, cette nouvelle couleur, Elle. Mais en deux jours seulement, ils avaient réussi une « chose » extraordinaire, inconsciemment certes : toutes les autres monnaies du monde avaient perdu leur valeur. Un zéro monumental. Alors, se produisit une grande « chose » : les journalistes apeurés de ce bouleversement avaient fui les écrans et avaient laissé place aux penseurs humanistes de la planète. Ceux qui d’ordinaire se trouvaient mis de côté par la gente politique, religieuse, médiatique et économique, ceux qui au nom de la paix tentaient de raisonner en vain par des idées bienfaisantes les détenteurs malsains du monde, ceux-là, en fin de journée de ce dimanche, avaient enfin accaparé l’attention du monde. Et à l’aide des réseaux sociaux, ils avaient déjà proposé un autre mode de vie. Une charte mondiale prenait son essor, ils la nommèrent « omphalos », sans o majuscule, et la situèrent en chacun des hommes. La nature et les arts en étaient le centre. Ni monnaie, ni hiérarchie, ni pouvoir, seul, l’épanouissement de tout être auprès des autres en était l’idéal. Jadis, on aurait prononcé « utopie » avec ironie, depuis ce jour, tous savaient que l’utopie ne se trouvait en aucun lieu, mais prenait vie réellement en chacun des hommes, et de tous sans exception.

~

Le chantier, lui, avait découvert la forme originelle de l’édifice. Un immense réceptacle de pierre couvert de cette voûte soutenue par ces quatre colonnes rendait cette construction édifiante. Un système d’entrée et d’évacuation de l’eau de la rivière avait été élaboré en pierre. Après avoir débouché ces conduits de pierre, l’eau s’écoula dans ce bassin et se teinta de cette nouvelle couleur. Tous observèrent avec émoi ce monument érigé dans des temps très anciens, bien avant l’invention des lavoirs. Une inscription apparut, cette nouvelle couleur sculptait de son intensité la pierre. Le vieil homme alors fit asseoir tout le monde et les pria, non pas de prier, mais de se concentrer en silence et d’observer ce qu’il était inscrit sur la pierre, car, lui, avait lu et saisi le message.

Au bout d’un moment, tous réussirent à déchiffrer ces mots :

« Si l’homme veut croire en un dieu, qu’il commence à croire en lui-même,
et dieu disparaîtra, car le ciel appartient aux rêves des enfants. »

Depuis ce jour, l’omphalos régnait sans roi, sans maître, sans dieu et sans monnaie sur la planète. Les hommes décelèrent près des cours d’eau toutes sortes de lavoirs d’une époque indicible, la prise de conscience les avaient révélés au monde. Chaque lavoir détenait une devise humaine teintée de cette nouvelle couleur rappelant à l’homme l’essentiel de la vie ou l’essence d’une humanité.

2 commentaires sur “l’omphalos ou je suis athée

  1. Soliloque :

    Il s’est répandu fraîchement qu’elle donne en plein dans le vrai, que cette hie-ci ne se méprend pas sur le vrai ; et qu’un mal – et non la douleur – lui extirpe des aïe !
    – Cela pourrait qu’elle eût ce mal-là de nous !
    Je m’ôte de ce doute. Je m’enfièvre pour ce texte qu’entrelarde de vertus son âme ; bref, tout m’y plaît ! Et, émets-je, dès lors qu’elle dit d’or, ses idées ne peuvent qu’être couleur de buddleia ; elle hominise tout autre ; elle humanise tout autre. D’autant plus qu’aucune marotte n’ose faire écran à sa fibre de primerose !
    Sur ce point, il y a de quoi être coi.

    Elle sépare les vertus d’avec les vices. Il n’est pas faux qu’elle sait la différence qu’il y a entre une échelle et un escalier, car, entre une femme et un homme, il en existe une.
    Outre cela, elle n’est point sans savoir que le mal ne peut se répandre qu’en bien, bien qu’après épurement dudit bien.
    Dirai-je qu’un rien l’effraie ? – Non, rien ne l’effraie.

    Au vrai, un cœur si grand perce en cet écrit,
    Assainissant ainsi l’âme de ses cris.

    Supplémentairement, me dis-je encore, je t’émets le dit qu’a son âme en haine :« tu n’auras rien tant tu ne m’es rien ».
    Note : penser d’écervelé.
    Ah ! je compte tapisser « son mur » de Facebook de pariétaires (étirement de lippes).

    Avec mots courts, elle a de l’amour de reste ; elle est très femme de bien.

    Croyez à la différence de ma déférence,
    L’ivre sain

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