L’homme au regard percé

Je frappe à cette porte. Sonnette en absence.

Un livre à lire. Je ne sais encore lequel. On ne choisit ni l’auteur, ni l’écouteur, juste le tarif. Je suis lectrice.

J’entre car il ouvre. Un homme incertainement âgé apparaît, il se tient de profil mais le reflet de ses cheveux poivre et sel le trahisse. Je le suis. Un couloir, une porte entrebâillée, un salon. Je m’imprègne de son intérieur. Je remarque une bibliothèque digne d’un lecteur sans fin. Un piano à queue trône au milieu de ce salon. Il m’invite à m’asseoir dans un fauteuil rouge en velours. Puis il me tend un livre tête baissée, j’entrevois la finesse de son visage. Sur la couverture je lis en silence le titre : « L’homme au regard percé », l’auteur m’est inconnu.

Il s’assoit sur son fauteuil vert en velours. Je les regarde, lui et son fauteuil abîmé. Ses yeux semblent ne pas me discerner. D’un geste de la main il m’indique que je peux commencer mon travail, celui de lire, mais surtout, de lire à voix plaisante.

Je tourne la première page, elle est blanche. Puis la deuxième page, blanche également. J’épelle lentement « L’homme au regard percé » masquant ainsi le frôlement de mes doigts sur la troisième page. Blanche. J’hésite à porter le regard sur mon employeur d’un instant, à questionner celui-ci, son mutisme me pèse. Habituellement, les personnes âgées chez qui je lis oscillent entre la convivialité et la reconnaissance, s’épanchent à outrance sur leur passé regretté et se livrent à fins perdues sur leur avenir en souffrance. Le présent d’une lecture efface leur hostilité envers un monde oublié. Mais lui, il s’est tu et se tait.

Je ne sais pas ce qu’il attend de moi. Mais je dois lire ce qui n’est pas écrit, défier son intention que je ne saisis pas. Son attention vers une femme sur un fauteuil rouge. Je suis prise dans son piège.

Je commence. Très lentement afin de percevoir un effet de sa part. Une parole. Un geste.

« Un jeune homme arpentait les rues, une sacoche à la main. Il paraissait préoccupé, le regard vers le bitume. » Les mains de l’homme caressèrent le velours des accoudoirs ou ce qu’il en restait, mousse apparente, lambeaux de tissu. Je continuai pianissimo : « Puis il fit demi-tour, quelques pas et entra dans la librairie. Il salua timidement et se dirigea vers la table où se trouvaient les nouveautés. Il parcourut les quatrièmes de couverture. Rien, rien ne l’attirait. La vie d’une star, la nouvelle pensée d’un tel ou le crime le plus majestueux. Non. Il repartit toujours avec ce même balbutiement de salut. Sa vie se résumait en études et solitude. » Au dernier mot de ma phrase, il frappa de sa tête le dossier. J’imaginai alors mon personnage autrement. La solitude en aparté, légèrement présente. « A trois pas de l’entrée de la librairie, une femme lui adressa la parole. Excusez-moi, je suis perdue, sauriez-vous où se trouve la librairie du quartier ?

Elle est juste sous vos yeux, là. » L’homme eut l’air de se détendre dans son fauteuil, comme si la présence de cette jeune femme dans mon histoire le rassurait. Je devais continuer dans une approche de mes deux personnages plus serrée. Il me fallait trouver une idée au plus vite.

« je suis étourdie ! Pardon. Êtes-vous à l’université d’à côté ?

Oui,vous également ?

Oui. J’ai débarqué de ma campagne et j’avoue être comme un poisson sans nageoire dans un océan de petites baleines ! On peut se dire tu ?

Si tu veux. »

Mon personnage homme était enfin accompagné d’un personnage femme, mais je peinais pour inventer une suite qui fut favorable aux yeux de mon écouteur. Et puis, inventer une intrigue sur le tas, agrémenter celle-ci par de l’action, comment allais-je m’en sortir ? L’homme se leva. Je fus pris de panique, j’avais stoppé mon récit cherchant une idée. Il se dirigea au fond de la pièce et inséra un CD dans sa chaîne HIFI. Soulagée. J’attendis quelques instants, je pressentis cette musique comme un décor à mon histoire, un air langoureux de jazz, pianiste talentueux mais inconnu de moi. L’homme s’installa à nouveau sur son fauteuil, baissa sa tête et j’entendis son inspiration comme le son d’une horloge me rappelant à mon travail.

« Le jeune homme proposa à la jeune femme de l’accompagner dans un lieu, le seul lieu où il se sentait bien dans cette grande ville. Ils entrèrent dans ce café, des étagères entières de livres jonchaient les murs, il y régnait un silence de lecteurs, ou presque. Le murmure d’un piano. Un air majestueusement raffiné se glissait le long des mains des clients tournant les pages. Les yeux écarquillés de la jeune femme emplirent de satisfaction l’homme. Ils s’installèrent sur un canapé. L’homme glissa dans l’oreille de la femme : nous pouvons chuchoter, cela est permis. La femme répondit tout bas : sinon ils auraient écrit « bibliothèque café» au lieu de « café bibli.  » sur l’enseigne. » Ils sourirent tous les deux. »

L’homme triturait les lambeaux de velours, toujours tête vers le sol. Il en arracha une poignée. Que voulait-il me signifier ? Je n’allais pas lui conter les ébats de mes deux personnages en fin de soirée, j’avais peur de tendre vers une nouvelle policière, je ne savais pas si l’homme en face de moi était fou ou juste muet. Je restai sans voix, j’avais peur. Quand il souleva tout à coup son visage, je remarquai son regard, ou son non-regard, il était aveugle. Il se leva et alla éteindre la musique. Je suivais ses gestes avec précaution, celle de ne pas me faire remarquer par son ouïe sûrement devenue fine et celle de comprendre là où il voulait en venir. Puis il passa derrière moi, je retins mon souffle, j’entendis un bruit de volet et nous fûmes dans le noir.

Mon angoisse s’amplifia, je saisis un rai de lumière sous la porte par laquelle nous étions entrés. A cet instant, j’aurai eu le choix, celui de fuir à toute vitesse ou celui de rester figée sur mon fauteuil dont la couleur à présent n’importait plus. Je ne fis pas un geste. Le frôlement de sa main sur mon fauteuil puis sur mon épaule me fit presque perdre connaissance. Quand sa bouche se posa sur la mienne, je sus qui il était : le jeune homme qui m’avait emmenée au « café bibli » quand j’étais étudiante et que je n’avais jamais revu après une nuit de caresses et de baisers.

 

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