La fille du premier rang

La fille du premier rang

Aujourd’hui, j’ai couru à ma rivière, celle près de la barrière. Je me suis dit que je devais trouver une idée, une idée pour que la fille assise au premier rang de ma classe tourne sa tête et me regarde comme une amoureuse, la mienne.

Il paraît que le regard des amoureux est pas comme les autres. Moi, j’ai essayé de le voir devant la glace dans l’entrée de ma maison, mais j’ai rien remarqué. J’ai mis le doigt dans mon œil pour voir s’il avait changé, non, il était comme avant, et l’autre œil aussi, comme quand j’étais petit.

Pourtant, je suis amoureux de cette fille du premier rang, en vrai. Je le sais. Quand je la regarde, les coins de ma bouche se plient tout seul, sans que je leur demande et mes bras sont comme ceux de la statue sur la place de l’église, ils bougent plus. Mes mains, elles pendent, elles se balancent comme si elles étaient perdues.

J’ai sauté par dessus la barrière et je me suis penché au dessus de ma rivière. J’ai vu ma tête, mais c’est pas ça que je cherchais. Je cherchais une idée. J’avais déjà essayé plein de trucs pour que la fille du premier rang se retourne et me regarde, mais ça n’a pas marché. Une fois, je suis tombé de ma chaise exprès et après j’ai eu mes fesses en compote, une autre fois, j’ai toussé en faux à m’en faire tousser en vrai. Mais rien à faire, la fille du premier rang ne s’est jamais retournée.

Ma pierre au bord de ma rivière était plus là, quelqu’un avait du la prendre, tant pis, pourtant, je l’aimais ma pierre. Je me suis accroupi au bord de ma rivière et j’ai commencé à faire des tas. Un de petits grains de sable, un autre de petits, tout petits cailloux, puis un joli de morceaux de feuilles. Mais il manquait quelque chose, alors j’ai traîné le long de la rive et j’ai mis dans ma poche des débris minuscules de tout un tas de choses : verre, papier, plastique.

Je suis retourné près de mes tas.

Sous l’arbre, un peu plus loin, j’ai souris, ma pierre y était. J’étais content. Je l’ai même embrassée, mais ça, je le dirai à personne. Je l’ai installée près de l’eau et de mes quatre tas. J’ai regardé au fond de ma rivière et heureusement ce n’était plus ma tête que je voyais, mais un petit début d’idée.

Puis, j’ai saupoudré ma pierre de sable, mais pas partout. Par endroit, je les formais en monticules. Ensuite j’ai disposé mes bouts de feuilles et j’ai construit des jardins miniatures pour mon amoureuse. L’idée venait : j’allais lui offrir ceci. Mon œuvre. Après, j’ai posé les cailloux, un par un. Le premier, c’était le cinéma. Quand je serais plus grand, je l’inviterai à voir le plus beau dessin animé et dans le noir je l’embrasserais. Le deuxième caillou, c’était le banc de l’école où personne ne va jamais parce que les maîtresses peuvent s’asseoir et on peut plus parler. Mais là, j’aurais changé le banc de place, il était plus dans l’école, il était près de la fontaine où personne ne va sauf moi. Il y a un chemin avec de la boue et des orties pour arriver à la fontaine, alors personne n’aime être piqué et sale. Moi, je m’en fiche. J’ai mis un troisième caillou pour la fontaine et j’ai tracé le chemin avec un morceau de bout de bois, sans ortie et sans boue. Puis j’ai regardé mon œuvre et je me suis senti bien sur ce banc avec elle. Mais je me suis dit que si quelqu’un approchait de notre banc, il se moquerait de nous, alors j’ai construit un muret autour du banc avec le reste des cailloux.

Ça manquait de couleur. J’ai été cueillir des pétales jaunes de pissenlit, des bleus de myosotis et des rouges de coquelicot. Avec un clou, j’ai mis en miettes tous ces pétales, et j’ai soufflé au dessus de mon œuvre pour que tout soit coloré. Avec le soleil, les couleurs se reflétaient sur le sable qui lui, brillait sur les cailloux. J’étais content de moi. Je ne pouvais plus embrasser ma pierre, sinon ma bouche aurait cassé toute mon œuvre et je serais revenu à la maison avec une bouche toute sale, enfin, c’est ce que maman m’aurait dit.

Mais quand j’ai voulu porter ma pierre pour l’emmener chez moi pour l’offrir à la fille du premier rang, le sable a recouvert mon banc. Je l’ai reposée par terre. J’ai réfléchi. De la résine d’un arbre. Oui, bonne idée. J’allais coller tout ça. Avec une grosse branche j’ai collecté de la résine et puis un par un j’ai collé mon banc, ma fontaine, mon muret, ma salle de cinéma. Ça avait l’air de tenir. J’ai mis mon œuvre dans un vieux sac plastique à moitié déchiré et je suis rentré chez moi tout fier. Et tout timide. Fallait que je lui offre.

Le lendemain, avant que mon réveil ne me donne l’ordre de me lever, j’ai sorti mon œuvre du sac plastique pour la regarder une dernière fois avant de lui offrir ; mais là, j’ai pleuré en vrai mais en faux, je veux dire que mes larmes sont restées dans mes yeux, je leur ai dit d’y rester. Fallait pas que mes yeux soient rouges, les amoureux ont pas les yeux rouges. Enfin je crois. La résine avait tout recouvert, le banc, la fontaine, le muret, la salle de cinéma. J’étais triste. J’ai gratté, j’ai lavé ma pierre, je l’ai essuyée avec mon pull et je l’ai mise dans mon cartable pour pas que maman la mette à la poubelle. Maman aime trop le propre et le rangement et elle aurait trouvé que ma pierre était de trop dans ma chambre.

Dans la classe je n’écoutais plus rien ou plutôt tout. C’était comme si la voix de la maîtresse était devenue chinoise ou la langue. Je ne comprenais rien. Quand la cloche a sonné, je suis resté sur ma chaise, j’osais pas bouger. Et puis la fille du premier rang a jeté un regard sur mon sac, elle s’est approché de moi et m’a dit en me regardant : elle est jolie ta pierre, tu l’as trouvée où ? Là, j’ai compris que le plus beau cadeau que je pouvais lui offrir, c’était la pierre que j’aimais tant. Quand je lui ai tendu, elle m’a regardé, et vous savez comment ? comme une amoureuse.

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