l’homme au bouton de plastique rose

Rien n’est plus fou que l’homme normal.

L’homme était assis sur son fauteuil vert en velours. Il regardait dans le vide la télévision. Le vide de la télévision le lui rendait bien.

Les ongles oblongs de ses mains s’enfoncèrent dans les accoudoirs. L’heure était là. Celle de la nuit tombante. Il se leva, les yeux rivés dans son souffle intérieur. Il mit son chapeau démodé, attrapa sa canne et un des nombreux sacs plastiques jonchés à même le sol. Il sortit de chez lui, dévala les escaliers de sa tour de vingt étages aux senteurs multiples. Il habitait au vingtième.

Il marcha à grande allure dans les rues froides de sa ville et parvint jusqu’au bord de la Marne. Il croisa des chiens accompagnés de gens, des vélos portant des gens, des baskets suivant la course de gens. Le tracé du chemin de cette rive se coupait en deux près du pont, il prit celui que les gens ne fréquentaient pas, celui des crottes de chiens, celui des bouteilles vides, celui des haillons. Il s’engouffra dedans et inspira si fort qu’un pigeon égaré s’envola, se cogna contre la voûte du pont et s’écroula à terre.

L’homme accourut vers lui et le tint dans ses mains. Le pigeon agonisait, l’homme pleura, puis le posa délicatement dans son chapeau.

Scrutant les alentours, il approcha sa canne d’un lambeau de vêtement, le détailla avec sa lampe de poche sous tous ses angles et de son ongle de pouce il le trempa dans la rivière, puis il le fourra dans son sac plastique. Il arpenta lentement le lieu, examina de près les abords du chemin broussailleux dans la nuit et une couleur quasiment imperceptible lui parut suspecte : rose clair. A cette saison, ni bourgeon, ni fleur. Il effleura de son index la chose. Lisse. Un bouton rose en plastique. Il sectionna le branchage sur lequel le bouton était enchevêtré et d’un geste prudent glissa le tout dans son sac.

Il repartit au pas de course vers son logis, regard serré dans son sac comme si la trouvaille fut d’une valeur inestimable, et main agrippée sur son chapeau.

Assis sur son fauteuil vert, son sac et son chapeau sur la table basse, les yeux dans le vide, l’homme fut pris d’un sanglot. Sanglot indéterminé, non pas celui de la peine ou celui de la joie, un sanglot forcé, nerveux. Mains crispées sur les accoudoirs, ses ongles lacéraient le velours comme une rivelaine saigne la pierre.

Un haillon, un bouton et un pigeon pour seule atteinte.

Tout à coup, son état de pleurs se mua en état rieur, voire moqueur, regard plongé dans ce sac et ce chapeau. Sa tête oscilla, ses jambes tremblèrent et de la bave coulait le long de son rictus sans fin. Puis, comme si le temps s’était arrêté, les traits de son visage s’apaisèrent, ses mains se détendirent, son corps devint inerte. Seuls ses yeux semblaient vivre.

Telle une image au ralenti, l’homme se dégagea de son fauteuil, s’avança vers la table basse, tourna autour trois fois et d’un coup sec s’immobilisa. Ses mains plongèrent dans le chapeau et avec une douceur extrême, il saisit le pigeon mort et l’emmena tranquillement vers son matelas au coin de la pièce, tout en fredonnant un air enfantin, « Au clair de la lune ».

« Regarde, ma princesse, je t’apporte un cadeau, un oiseau. Vivant. Oui, il a bloqué sa respiration pour ne pas te réveiller, ma princesse. »

Il repéra l’endroit idéal pour installer son pigeon mort. Près d’une petite boîte à musique rafistolée. Il tourna la petite manette et quelques sons dérobés tintèrent en haché. Le visage de l’homme suintait la tendresse, la tendresse d’une mère avalant du regard sa petite fille bercée par une mélodie apaisante. Il pleura. Des larmes de joie. Et comme une mère aux ongles féminins, il caressa une joue avec cette précaution de ne pas heurter les ongles longs sur la peau. Et comme une mère il embrassa tendrement cette joue.

Il se dirigea vers sa table basse et pris le haillon dans le sac plastique. Dans le petit évier en inox il lava soigneusement, avec un vieux bout de savon le tissu. Il l’étendit sur la poignée de la petite fenêtre au dessus de l’évier. Il alla s’avachir sur son fauteuil vert, alluma la télévision en prenant soin de baisser au maximum le son et retourna dans le vide de son écran. Il s’endormit au petit matin.

A son réveil, il s’empressa de rejoindre son matelas et reproduisit les mêmes attentions maternelles de la veille. Au bord du matelas, il prit un biberon, en plastique, un vieux jouet délaissé recueilli une nuit sur son chemin sous le pont. L’homme ressemblait à un enfant en cet instant, il mimait les gestes d’un repas donné à un nourrisson. Ensuite, il ouvrit un tiroir d’une commode qu’il avait dû réparée à l’aide de morceaux de planches, de clous rouillés et il attrapa une vieille trousse d’écolier. Dedans, un semblant de nécessaire à couture qu’il déversa sur la table basse. Il vérifia que le morceau de tissu fut bien sec et durant toute la journée, il en confectionna une petite robe, armé de son aiguille, de son fil blanc et de ses ciseaux.

Il dressa le vêtement vers son matelas et de sa voix emplie de fierté déclama : « Ma princesse, ma toute petite fille, regarde la belle robe, elle est pour toi. Encore quelques minutes et tu la porteras comme une reine. »

Sa main, enfouie dans le sac plastique, frôla le bouton rose en plastique qui se logea sous un de ses ongles. Il leva son doigt à la hauteur de ses yeux, observa ce bouton et pleura. Des larmes de peine.

Au milieu de la robe, le bouton rayonnait de son rose enfantin. Il s’approcha de son matelas, et comme une mère sait si bien le faire, enfila cette robe au bouton rose sur un poupon en plastique.

Il pleura. Des larmes de joie et de peine.

On retrouva l’homme mort chez lui quelques semaines après. Les médias lui inventèrent un passé de détraqué. Jamais personne ne sut combien cet homme souffrait de ne pas avoir été père un jour.

 

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