Le petit tailleur aux pieds nus.

Un autre conte où le monde du travail s’ouvre aux enfants tel un univers aliénant. Prévenir nos enfants est la moindre des choses, je pense, pour que ce monde dans lequel nous vivons devienne meilleur ou moins dur… et une fin sans princesse, ça existe… la preuve ici bas.

Le petit tailleur aux pieds nus

Quand il n’était qu’un tout petit prince, Pierre, enfant unique, parsemait le royaume de ses rires et de sa bonne humeur. Du jour où, du haut de ses tout mignons un mètre, il sut tenir une discussion, ses parents, le roi et la reine, le consultèrent sur la gouvernance. Leur fils comblait les habitants de gestes tendres et généreux. Chacun lui était reconnaissant de toutes ces nouvelles lois justes et équitables mises en place. Il régnait un climat d’égalité, de fraternité et de liberté.

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A l’âge de ses sept ans, un triste évènement survint : son père mourut. Au lendemain de l’enterrement, sa mère l’emmena par la main tendrement dans la salle de réunion, le prit sur ses genoux et lui dit :

« Pierre, tu dois à présent régner. Nous devons honorer ton défunt père, et pour cela, toi seul sais ce qui est juste et bon pour ton peuple. Nous devons nous méfier des conseillers qui nous entourent. Certains tenteront de t’amener vers l’injustice pour se remplir les poches. Mon petit, tu as été le meilleur conseiller, tu seras le meilleur roi. Ton royaume sera construit telle une pierre au cœur tendre, solide et généreux. »

Son prénom résonna dans sa toute petite tête comme une montagne immense sans fin, Pierre, Pierre, Pierre… comme un océan gigantesque sans fond, Pierre, Pierre, Pierre… Il promit de suivre à la lettre les mots de sa mère. Quelques jours plus tard, la reine alla rejoindre son aimé dans le ciel étoilé.

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Le jour suivant, Pierre devenu roi, rassembla ses conseillers et leur fit part de ses décisions :

« Messieurs, je vous donne pour mission de reconstruire le château exclusivement en pierre ainsi que toutes les habitations. »

Ils se regardèrent d’un air étonné car la plupart des murs étaient déjà bâtis en pierre. L’un prit alors la parole :

« Cher roi, que veux-tu dire par « exclusivement en pierre » ? 

– Regarde le plafond, je veux qu’il ne soit plus en bois, regarde cette porte, et cette fenêtre, pareil. C’est simple, tout autre matériau autre que la pierre doit être banni.

Le conseiller proposa alors :

– Cher roi, il nous faut pour cela créer un « ministère de la Pierre », vois-tu, le budget dédié à l’architecture, à la construction, à l’embauche de la main d’oeuvre et aux commandes doit être étudié. Si tu veux, j’en serai le ministre. »

Les autres acquiescèrent sans trop se poser de questions. En effet, une telle charge de travail leur paraissait démesurée et surtout insurmontable. le roi accepta.

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On fit tout d’abord appel aux marchands possédant les plus grandes carrières de pierres calcaires du pays, la dureté de ce matériau le réservait aux murs porteurs d’un édifice ou bien aux voûtes ou escaliers. Le transport jusqu’au chantier se fit par rivière et les champs furent remplacés par des zones de stockage, disparurent alors les métiers d’agriculteur et d’éleveur. Les habitants les plus costauds furent engagés en débiteurs de pierre. Ensuite, le ministre réussit à convaincre le roi d’étendre les matériaux de construction à différentes roches, comme par exemple l’argile ou le sable, son argument fut le suivant : la science des roches se nommait « pétrographie » d’où venait le mot pierre. Vinrent ensuite s’accumuler en gigantesques tas différentes sortes de roches pour diverses utilisations : le granite poli pour le dallage, le marbre pour les colonnes, le grès pour les seuils de porte et l’ardoise pour les toits. On importa également du gypse, minerai qui une fois brûlé, servait à fabriquer du plâtre.

Quelques semaines plus tard, le royaume de pierre naissait.

Le roi, dans la foulée, fit édifier une usine monumentale et engagea des chercheurs du monde entier afin de réaliser son vœu : chaque objet de la vie quotidienne devait être réalisé uniquement à base de pierre. Les objets de la vie courante en bois, en rotin, en métal ou autres matières furent vendus et apparurent alors des bancs en pierre, des tables en pierre, mais également des fourchettes en pierre, des lits en pierre etc. Les habitants devinrent tous des ouvriers de son usine : polisseur, affûteur, tailleur, assembleur, maçon…

Cela ne rendait pas la vie facile. Après leur journée de travail, ils devaient encore porter des paniers fabriqués en pierre pour se rendre aux marchés aux comestibles dans des contrées éloignées afin de se procurer des légumes, des fruits, de la volaille, des œufs, tout ce qui avait disparu sur leur territoire. De plus, le roi, immergé dans son obsession, fit confectionner des habits en peau de pierre. Les habitants se déplaçaient alors d’un pas très lourd. Au bout de quelques mois, les habitants souffraient de maux de dos et de tête. Ils étaient épuisés. La vision de ce royaume aurait chagriné un simple brin d’herbe, mais il n’en existait plus.

La vie en l’espace de quelques années était devenue terriblement dure et grise. Les anciens savaient que ce mot « pierre » était bien sûr à l’origine de ce malheur, le fardeau à porter. Ils n’avaient pourtant jamais osé se plaindre. C’était comme si le respect envers cet ancien prince tant aimé était trop présent pour contester ces décisions, mais également, comme si le quotidien si pénible à supporter par les habitants avait laissé place à la résignation. Les conseillers, eux, ne se plaignaient jamais, et pour cause, ils ne subissaient pas cette transformation. Ils s’étaient concertés dès le début et avaient mis en place une ruse pour vivre à leur façon : l’intérieur de leur ministère était d’un luxe extrême et chacun y détenait son propre appartement. Coussins de soie, table d’érable, couverts en argent, lits à baldaquins, tant de richesses si bien cachées. Ils avaient prétexté le besoin de se réunir et de travailler dans un lieu secret afin de ne pas dévoiler tout ce génie d’inventions au monde entier. Leurs réunions n’étaient que festins, tables emplies de mets succulents et abondants. Le roi, naïf, leur accorda toute sa confiance et ne s’introduisait jamais dans leur ministère où les servantes s’affairaient à de multiples tâches. Le roi était tellement aveuglé par sa lubie, qu’il avait oublié le temps jadis où liberté, égalité et fraternité régnaient. Néanmoins, une once de lucidité résidait dans son esprit : il avait accordé un temps de travail réduit pour les travailleurs les plus âgés. Mais cela ne suffisait pas à rendre la vie belle ou tout simplement humaine. Et la triste et dure vie continuait ainsi.

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Le roi Pierre se maria avec une habitante nommée Pierrette. Il n’attachait guère d’importance à l’origine de cette jeune femme issue du milieu ouvrier. Ce qu’il aimait d’elle, c’était sa simplicité, sa générosité et aussi, semble-t-il, son prénom. Pierrette était « soigneuse pour ouvriers ». Elle pansait les blessures de leurs mains. Elle était si attentionnée, si gentille et si affectueuse qu’elle leur redonnait un semblant d’espoir de sourire un jour. Cela avait charmé le roi. Ils eurent très vite un enfant, le prince Pierrot, qui grandit dans l’ignorance du temps jadis. Son seul repère étant ce royaume de pierre.

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Pierrot, pour ses cinq ans, sollicita ses parents :

« Papa, maman, comme cadeau d’anniversaire, j’aimerais avoir des pierres pour jouer à la marelle avec mes copains. Mais pas des pierres de taille ! Parce qu’à chaque fois, mon tas est ramassé et envoyé à l’usine. Et aussi, j’aimerais que tous les enfants en possèdent. C’est bien plus rigolo de jouer tous ensemble et en même temps ! Sinon, les autres ils attendent des heures avant de jouer. Ils me laissent toujours passer devant eux ! Ils disent que je suis le prince et que j’ai priorité ! Ils disent qu’ils n’ont pas le droit de prendre les miennes pour faire d’autres marelles entre eux. Si tous les enfants du royaume en détenaient, ils ne pourraient plus me faire le coup du prince ! »

La reine trouva cette idée merveilleuse. Elle avait entendu parlé des pierres « précieuses », n’en connaissant pas la valeur, elle pensa tout simplement que ce jeu était « précieux » pour son fils et que celles-ci seraient donc idéales. Le roi embaucha alors un gemmologue pour en assurer la commande et en fit parvenir du monde entier de toutes les couleurs. La reine fut tellement enjouée par leur beauté et leur finesse qu’elle demanda à son mari d’orner le château de ce matériau si beau. Le roi, par amour, n’osa lui avouer le prix astronomique et embaucha des joailliers pour l’incrustation des pierres.Elles scintillaient, certes, sur les murs si gris, mais sans lueur de joie. Et les caisses du royaume se vidaient à vue d’œil.

Les habitants devenaient des hommes et des femmes malades au fond de leurs lits de pierre. Le roi alors inventa les congés maladie de courtes durées puis de longues durées. Certains ne pouvaient exercer un travail aussi manuel que tailleur de peau de pierre, n’étant pas agiles de leurs mains ; d’autres n’avaient pas assez de force pour devenir débiteur. Le roi dut créer un revenu minimum afin de ne pas les laisser sans ressources. Tous survivaient avec peine, excepté les conseillers bien sûr. La main d’œuvre finit par manquer, il en fit venir de loin. Il la paya très peu, n’ayant plus les moyens d’offrir un salaire convenable. Les pierres précieuses incrustées dans les murs étaient revendues au fur et à mesure des besoins. Et la triste et dure vie continuait ainsi.

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Un jour, un petit homme traversa l’esplanade en pavés du château, nu-pieds, tirant derrière lui un âne attelé d’un énorme chargement : des étoffes en tout genre. Il toqua à la porte de diamant, un joli son parvint aux oreilles du prince Pierrot, qui alla ouvrir.

« Bonjour, je suis tailleur, j’ai de belles étoffes à vendre et je confectionne des habits sur mesure. On m’a indiqué sur mon chemin votre royaume, il paraît qu’ici vous embauchez des tailleurs ? »

– Entre, petit homme aux pieds-nus, mon père, le roi Pierre, a besoin de main d’œuvre, surtout de tailleur, ça tombe à pic. Viens, je te fais visiter l’usine.

– Je n’ai jamais travaillé la pierre, je n’utilise que des tissus de coton et de laine, parfois de la soie, mais rarement. Mais je veux bien m’y mettre. J’ai besoin de me nourrir. 

– Du « ti su », dis-tu ? Questionna le prince Pierrot avec étonnement. Quelle est cette roche que je ne connais pas, de quel pays vient-elle ?  Tu me raconteras plus tard. Je t’emmène tout d’abord à l’usine, il manque un tailleur de « pointes de fourchette ». Le modèle pour l’instant a un défaut : les petits enfants les font tomber régulièrement et les pointes se brisent sur le sol. »

Notre petit homme aux pieds nus resta muet devant les paroles du prince Pierrot. Il n’avait absolument rien compris mais avait tellement besoin de travailler, qu’il fit mine de rien.

Ils entrèrent dans l’usine et déambulèrent dans les allées. Notre petit homme aux pieds nus remarqua en premier les visages des ouvriers, ils semblaient souffrir à la tâche. Puis leur maigreur le choqua. Il détailla alors les objets usinés : assiette, couteau, cuillère…

Et puis son regard se posa sur les mains abimées des ouvriers. Il devait quand même accepter ce travail.

Pierrot, chargé du recrutement depuis peu, les finances ne permettant pas de remplacer l’ancien responsable, l’emmena à son poste de travail. Il appela l’un des ouvriers afin de lui apprendre la technique d’affûtage.

Une fois le prince parti, le petit homme aux pieds nus demanda à l’ouvrier pourquoi les habitants mangeaient avec des ustensiles en pierre. Celui-ci répondit avec un air hagard : « Je ne sais plus, j’ai oublié. Mais ne me parle pas, nous allons nous faire remarquer et le surveillant va nous coller une pénalité, désolé.»

Notre petit homme se mit au labeur. A la fin de la journée, ses mains étaient en bouillie. Au bout de ses doigts apparaissaient des plaies, il lécha quelques gouttes de sang et sentit la fatigue dans ses jambes et ses bras. Il récupéra avec peine son chargement d’étoffes et sortit de l’usine.

Le prince Pierrot l’attendait avec dans ses bras un habit de peau de pierre de petite taille. Il lui dit :

« Voici ta tenue si tu restes ici. Viens, je te montre le réfectoire et le dortoir pour les non-habitants du royaume. Tout est déduit du salaire. Il te reste de quoi boire un ou plusieurs verres au foyer des travailleurs, c’est une boisson unique. 

– Unique ? Tu veux dire qu’elle n’existe pas ailleurs ? 

– Disons que c’est un peu ça, enfin, je voulais dire que dans ce foyer, on ne sert qu’une seule boisson, elle est rentable, c’est de l’alcool de pomme de terre. Les ouvriers ont besoin de ne plus penser le soir, et pour pas cher, alors on a trouvé cette solution. 

– Ne plus penser ? 

– Oui, au début, quand la main d’oeuvre est arrivée, le soir, beaucoup d’entre eux pleuraient. On a inventé une boisson pour les consoler, pour ne plus penser, pour oublier. »

Notre petit homme comprit que le prince Pierrot subissait la situation et qu’il était ouvert au dialogue. Il posa alors cette question :

« Mais, pourquoi ne pas chercher d’autres solutions plus humaines ?

– Tu sais, la caisse de notre royaume est presque vide, nous ne savons plus quoi faire. Nous tentons de réparer les dégâts. Le travail à l’usine est dur, nous le savons. Mais même si les chercheurs cherchent, les moyens pour façonner la pierre ne sont pas multiples. Les essais effectués pour faciliter la taille sont trop coûteux, les machines ont rendu l’âme très vite. »

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Quand la porte du dortoir s’ouvrit, le petit homme aux pieds nus vit alors les lits en pierre, les oreillers en pierre, les armoires en pierre…

Quand la porte du réfectoire s’ouvrit, il vit les chaises en pierre, les tables en pierre…

Quand la porte du foyer s’ouvrit, il vit le bar en pierre, les verres en pierre…

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Il comprit. Tout objet, accessoire du royaume était fabriqué en pierre. Mais pourquoi, il ne le savait pas encore. Il remercia le prince et s’attabla à côté de tous ces ouvriers au teint pâle, un verre à la main. Il ne prit pas de boisson et écouta le silence. Un silence de souffrance.

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Le soir dans son lit, il cogita.

Le lendemain, il demanda à voir Pierrot.

« Prince, j’ai dans mon chargement des pierres « ti-su », je souhaiterais te les présenter.

– Oui, je me souviens, je voulais d’ailleurs te questionner à ce sujet.Viens, allons dans la salle de réunion. »

Une fois arrivés, notre petit homme remarqua des blocs de marbre entassés dans un coin.

« A quoi servent tous ces blocs ?

– Et bien, quand nous avions les moyens, des ouvriers spécialisés en gravure par pointe de diamant y inscrivaient les comptes rendus de nos réunions. Mais le diamant est trop cher à présent, alors je prends en note dans ma mémoire. Parfois, je ne me souviens plus des décisions, trop de préoccupations. Je vais tenter de bien me concentrer pour t’écouter. Commence, si tu veux bien.

– Tout d’abord, prince, voici la roche du « sommet des montagnes », dit-il en sortant un tissu de laine. Elle est utilisée pour confectionner des habits. Pour la tailler, quelques précautions à prendre, sinon, elle se désagrège et devient inutilisable.

– Ah oui ? Lesquelles ?

– Elle doit se travailler au maximum cinq heures par jour avec des pauses, des longues et des courtes, car elle vient du sommet des montagnes.

– Et ?

– Et, c’est une pierre qui a connu juste les pas des aigles. Pour garder sa forme une fois taillée, elle ne doit pas être manipulée tout le temps. Elle doit respirer comme entre chaque pas d’aigle. De plus, pendant les pauses, l’ouvrier doit lui aussi se reposer, car elle ne peut être travaillée qu’avec les mêmes mains d’un même ouvrier, et des mains très douces.

– Mais dis-moi, pourquoi n’en ai-je pas eu connaissance ?

– Euh et bien, prince, vois-tu. Le petit homme tenta de gagner du temps afin de trouver une raison valable et eut une idée soudaine en apercevant ses pieds.

Vois-tu, un de mes frères est tailleur d’ongle. Un jour, il vit un aigle sur le sol, à l’agonie. Depuis toujours, le peuple des aigles terrorisaient les hommes, planant au dessus de leurs têtes attendant qu’un enfant s’éloigne d’un groupe pour ensuite plonger sur lui et le dérober. Mais mon frère ne supportait pas de voir un être souffrir, qu’il soit humain ou animal. Alors il s’approcha de lui et lui donna de l’eau à boire. Ensuite, il remarqua qu’une de ses griffes était prise dans une ronce. Il prit son plus grand coupe-ongle et la tailla. L’aigle tenta de s’envoler mais était trop faible. Mon frère le soigna pendant quelques jours. L’aigle ainsi guéri, de ses serres, empoigna délicatement mon frère et ils s’envolèrent au sommet d’une très haute montagne. C’est là que l’aigle, de son bec, lui offrit une des nombreuses pierres jonchées sur le pic. Depuis, le peuple des aigles ne rodent plus au dessus des têtes des humains, il se contente de brebis ou d’agneau. Mon frère est devenu commerçant et est le seul à vendre cette pierre. Les aigles du monde entier pour le remercier d’avoir sauvé un des leurs lui offrent ce précieux matériau.

– D’accord, mais il reste un problème, l’embauche.

– Et bien, les dix tailleurs de peau de pierre deviendront les tailleurs de pierre du sommet des montagnes. En combien de temps est fabriqué un habit ?

– En une semaine.

– Celui que je te propose, en un jour seulement.

– Mais le coût. Cela doit être onéreux, non ? Nos caisses sont presque vides. Nous sommes même sur le point de signer un contrat pour qu’un pays voisin nous accorde un prêt, une dette qui sera difficile à régler un jour.

– Prince, dis à ton père de ne pas signer. Je te propose un autre contrat et bien plus fraternel que ce dernier. Je deviens un de tes conseillers, tu me loges, tu me nourris et mon frère nous fera alors un prix d’ami, un prix de frère, quoi. Prince, les murs de ton château contiennent des pierres précieuses, il en suffirait de dix pour acheter la quantité nécessaire pour habiller tous les habitants de ton royaume. Et dix autres te serviraient pour en faire un commerce. En un an, l’investissement serait remboursé et le bénéfice te servirait à te réapprovisionner.

– Mais cette pierre doit être rare, un jour ou l’autre ton frère n’en disposera plus.

– Prince, la planète est parsemée de hautes montagnes, ne t’inquiète pas, il n’en manquera jamais. Il suffit de ne pas en abuser, de l’utiliser juste pour les besoins nécessaires. »

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Le prince en fit part au roi. Ce dernier rassembla ses conseillers et annonça la création du ministère du ti-su. Le ministre de la pierre refusa catégoriquement d’accueillir notre petit homme aux pieds nus et prit le roi en aparté :

« Cher Roi, nous ne connaissons rien de lui, il est peut-être espion d’un royaume lointain et envieux de nos inventions. Ne le laisse pas entrer dans mon ministère.

– Certes, c’est un inconnu, mais nous sommes au bord de la faillite et je souhaite lui laisser une chance, ou plutôt nous laisser une chance de nous en sortir. Tu as raison, nous devons nous méfier et attendre surtout les résultats. Il logera au château. »

Le petit homme aux pieds nus déclina la proposition de s’installer dans une pièce du château, il souhaitait partager les mêmes conditions de vie que les travailleurs.

Au bout de quelques semaines, hommes, femmes et enfants portaient tous des vêtements de laine. Ils avaient retrouvé un peu de courage, semblait-il. Les tailleurs de ti-su, eux, se portaient de mieux en mieux. Le roi était ravi, le prince aussi. Un seul homme était en rogne, le ministre de la pierre, car les bénéfices détournés des tailleurs d’habits de peau de pierre manquaient. Pour vivre dans le luxe, ce dernier avait soudoyé le comptable des affaires financières en créant des impôts multiples, sur la paie, sur l’eau ou sur le fait simplement d’habiter dans le royaume, et ensuite il avait falsifié les comptes. Ils se remplissaient les poches et la bedaine, lui et tous les autres conseillers, au nez des habitants épuisés et certaines fois affamés. Le petit homme aux pieds nus gérait tout seul la comptabilité du ministère du ti-su, et lui, en rien n’était un escroc. Au contraire, le commerce des habits en ti-su avait déjà fait ses preuves en quelques mois et il avait suggéré au prince Pierrot d’augmenter le salaire des ouvriers grâce aux bénéfices. C’était encore qu’une petite goutte d’eau dans leur vie, le dur labeur avait ruiné leur santé.

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Une année passa. Le ministre de la Pierre, mécontent de ne pas s’empiffrer comme auparavant, mis en place un nouvel impôt, déloyal comme les autres, mais encore plus troublant : l’impôt sur les capacités. Moins l’ouvrier était capable d’usiner, plus cet impôt augmentait. Celui qui se retrouvait au fond de son lit se voyait encore plus démuni. Et puis, le ministre de la Pierre annonça la fin de la « retraite ». Cet acquis était né au temps où le roi Pierre n’était qu’un tout petit prince, il avait juste dit à ses parents : « ils sont trop vieux pour travailler, et il faut leur laisser tout le temps pour raconter des histoires à leurs petits enfants ». Et l’âge de la retraite était né.

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Le soir, au foyer, les ouvriers du ti-su discutèrent très sérieusement. Ils n’avaient pas besoin, eux, de boire de cet élixir pour ne plus penser et leurs esprits étaient très clairs.

« Cela suffit, ne laissons pas ce gras du bidon de ministre nous plumer. Nous allons nous révolter. Qu’en pensez-vous, vous les ouvriers de tout bord ?

– Rien, ou si peu, juste que si nous arrêtons de travailler, nous mourrons de faim.

– Si peu ? Et bien, ressaisissez-vous ! Mais en voyant l’état des collègues, il comprit et d’un air tendre mais ferme leur dit : Laissez-nous vous épauler, suivez-nous. »

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La révolte dura trois jours. Le ministre créa pour l’évènement une milice. La milice mit peu de temps à évacuer les manifestants. Le ministre mit peu de temps à renvoyer les ouvriers venus à la manifestation et rattachés à son ministère.

Le petit homme aux pieds nus, après avoir cogité toute la journée, convoqua le soir ses ouvriers et leur annonça :

« Messieurs, je souhaite devenir le porte-parole de tous les corps de métier auprès du roi Pierre. Je suis, tout comme vous, outré des nouvelles lois et des conditions de travail de nos collègues. Je risque seulement d’être renvoyé. Mais contre des centaines de vies meilleures, ma vie ne pèse pas lourd. »

Les applaudissements firent un ban d’honneur à notre petit homme qui alla de ce pas demander audience au prince Pierrot. Il avait noué des liens forts amicaux avec lui et savait que Pierrot l’écouterait attentivement et sans représailles aucune envers ses travailleurs.

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« Cher prince, Pierrot, je souhaite te soulever un problème qui persiste et s’amplifie au sein de ton royaume. La santé et les conditions de travail des ouvriers de la Pierre sont catastrophiques. Tu as pu, je pense, remarquer la différence entre mes salariés et les autres. Les uns vivent à peu près correctement, les autres souffrent. Me permets-tu de te proposer une issue ? 

– Mon cher ami, de tout mon cœur je souhaite que la situation devienne meilleure ou moins déplorable. Je t’écoute.

– Mon second frère pourrait nous porter secours. Je te conte son histoire. Petits, nous habitions dans un village près d’un océan. Une gigantesque méduse surgissait une fois par jour des profondeurs de cet océan, c’est alors que de son regard terrible, elle transformait un humain en pierre. Nous survivions de la pêche et nous ne pouvions éviter ce fléau. Mon frère, alors âgé de cinq ans, partit un matin, au lever du soleil, au bord de l’eau avec une paire de ciseau. Nous ne l’avions pas vu s’en aller de la maison. Il s’était mis dans la tête de lui couper la tête. A cet âge, il ne saisissait pas le danger. Puis, il se pencha au dessus de l’eau et vit une queue frétiller qu’il prit alors pour celle d’un petit poisson. Il l’attrapa de ses petites mains, et tout à coup il entendit un bruit terrifiant. Horrifié, il protégea son visage de cette queue comme d’un bouclier. L’épouvantable méduse y projeta son immonde regard. Les écailles de sa queue reflétèrent alors cet éclair et elle fut transformée en pierre. Quand il ouvrit les yeux, mon frère vit une sirène auprès de lui. Elle lui chanta doucement ceci : « petit homme, aujourd’hui est un jour heureux, tu nous as libérées de ce monstre. » Depuis, pour le remercier, une fois par jour, le peuple des sirènes transforme un peu de « pierre de la méduse » en métal et parmi les pêcheurs, certains villageois sont devenus forgerons. Mon frère, lui, est tailleur de « cheveux de sirène ». Tu comprends, leurs chevelures s’emmêlaient dans leurs écailles et depuis qu’elles ont un coiffeur particulier, elles ne peuvent plus s’en passer ! »

Pierrot rigola et interrogea le petit homme sur le rapport avec la situation du royaume, il répondit ceci :

« Et bien, certes, nous ne pouvons prendre ce métal, sinon les villageois ne pourraient plus en faire leur commerce, mais nous pouvons apporter aux sirènes le stock de pierre utilisé pour la fabrication des couverts et surtout de ces fameuses fourchettes cassées par dizaines tous les jours. Elles se feront un plaisir de nous le changer en métal au fur et à mesure du temps et puis, il me vient une autre idée.

– Mais, au fait, c’est quoi du métal ? Et les pointes ne se briseront plus ? Une autre idée, dis-tu ?

– Du métal, c’est une autre matière que la pierre, il en existe de différentes sortes, pour diverses utilisations. Et sur toute la planète.

– Mais tu m’as dit que le métal était issu de la pierre de méduse.

– Celui de mon frère, oui. Mais vois-tu, d’autres contrées n’ont pas besoin de sirènes ! Le métal

se trouve dans des mines ou des carrières, à ciel ouvert ou souterrain, on l’extrait puis on le travaille et il devient objet.

– Et pourquoi notre royaume n’en a jamais eu connaissance ?

– Cela, nous le découvrirons ensemble. L’autre idée est simple. Nous allons libérer de la place dans la zone de stockage en nous débarrassant de toutes ces roches. Et bien, à la place, créons des jardins ouvriers pour que ces derniers puissent y planter de quoi manger. Simple, non ?

– Génial, oui ! Tu es génial.

– Je suis juste humain mon cher prince, et toi aussi je pense. »

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Le roi Pierre avait accordé les yeux fermés toute sa confiance à son fils dans ce nouveau projet. Quelques semaines plus tard, Pierrot et le petit homme lui apportèrent le premier objet en métal fabriqué par le ministère anciennement nommé « ti-su » et rebaptisé « Matières ».

Quand le roi prit dans sa main cette petite cuillère en métal remplie de compote de fraises et qu’il la mit dans sa bouche, il fondit en larmes. Une émotion intense le parcourut, celle de la vision de ses parents lui donnant à tour de rôle, en riant aux éclats, des cuillerées de compote de fraise. Tout petit, il adorait les fraises, et quand ce dessert allait poindre le bout de son nez dans sa bouche, il tortillait des fesses sur sa chaise haute, et ses parents alors le trouvait si drôle qu’ils partageaient cette mission avec joie. Le roi se souvint alors de tous ces baisers tendres sur ses joues toutes gluantes de compote. Puis il dit à son fils Pierrot :

« Mais qu’ai-je fait, pourquoi ces couverts en pierre, pourquoi ai-je oublié le métal, pourquoi. 

– Cher roi, dit le petit homme aux pieds nus, tu as oublié une chose depuis que tu es roi : l’existence de matériaux autres que la pierre tels le bois, le tissu et le verre. Mais je suis certain que tu n’as pas oublié la tendresse de ton cœur. »

~

Depuis ce jour, le royaume avait repris un visage humain. Le ministre de la Pierre avait été renvoyé. Les jardins potagers des ouvriers coloraient les allées du château, les enfants jouaient à la marelle en riant. Des assemblées de citoyens se tenaient régulièrement, et avec le soutien du roi, mettaient en place un système de société où tous vivraient bien. Les lois n’étaient plus punitives ou restrictives mais au contraire, étendues et positives, avec comme unique objectif, celui d’atteindre une vie meilleure pour tous. Le royaume devint en quelques années la première puissance du bien être où il était bon de s’imprégner d’un air de démocratie digne de ce nom.

Le prince Pierrot et le petit tailleur aux pieds nus se pacsèrent, vécurent heureux et adoptèrent plein d’enfants de toute couleur.

tapis

La prière du poil à l’agonie.

Le décor :Un tapis d’ange enroulé au pied d’un cœur vidé à l’intérieur de cet homme sur une croix en bois, rien que du détournement de sang, juste une histoire sans tache, une peau de vache désolée, en ruine.

l’origine : si le verbe se cache dans ce poil de tapis, il ne fut pas, comme l’a exterminé un dieu unique, juste une histoire entre une femme et son regard vers l’horizon stoppé de murs en béton, tombés au son de l’aigle.

L’histoire : en aucune vertu passante, un aspirateur en simple vision, enragé par le nombre de poils. Un couteau larmoyant s’approche. Coupé ce poil coloré par le nectar des dieux et souillé le reste par la croix d’un jésus absurde.

La fin : le tapis, posé sur la terre, se rend.

Gaia pleure.

la rue

J’ai ouvert les yeux.

J’étais allongée sur le trottoir, pourquoi, je ne le savais pas. J’ai regardé devant moi et j’ai vu des femmes et des hommes allongés, comme moi, ils avaient l’air de dormir. Puis j’ai entendu une voix derrière moi, celle d’un enfant : «Allez,  réveille-toi, c’est l’heure. » J’ai tourné mon regard vers lui, il m’a tendu la main, je l’ai prise. Nous avons évité tous ces corps endormis, les chevauchant et sautant parfois à pied joint par dessus, puis l’enfant m’a emmenée dans une autre rue.

Je suis restée muette face au bruit. Une foule de gens, debout, éclatait de rires aux airs moqueurs et sans arrêt, une vraie cacophonie. Je lâchai alors la main de l’enfant et resta clouée au sol, piquant une crise de fou rire infernale et jetant des regards moqueurs sur mon voisin. Je riais mais ne comprenais pas pourquoi. Et tout à coup, mon rire stoppa, je sentis alors la main de l’enfant dans ma main. Nous partîmes de cette rue. J’avais juste compris une chose, la main de l’enfant m’avait rendu ma liberté.

Dans la rue suivante, les gens hurlaient des grossièretés, ils étaient penchés vers le sol, comme s’ils parlaient au bitume, cela n’effrayait en rien l’enfant qui marchait d’un pas assuré et tranquille. Moi, j’étais apeurée.

Nous traversâmes cette ville, main dans la main, je ne voulais plus la perdre et apparemment l’enfant non plus, il me la serrait très fort.

A chaque rue correspondait une attitude identique des hommes et des femmes. La rue des gens les pieds en l’air crachant dans le caniveau, la rue des gens les bras en l’air sifflant des hymnes nationaux, la rue des gens assis comptant jusqu’à l’infini.

Une des rues me choqua plus que les autres, la rue des gens en tenue de prière se battant à coup de noms de dieux, et tous différents. Ils avaient l’air de souffrir atrocement, mais rien ne les arrêtait.

Et puis, enfin, au bout de toutes ces rues, je vis la mer et au delà de la mer, l’horizon. Un bateau nous attendait. Dans ce bateau, des hommes, des femmes et des enfants souriants. L’enfant leva l’encre et nous partîmes sur l’océan. Au moins, là, il n’existait pas de rue.

Je compris plus tard pourquoi il m’avait choisie, cet enfant. Un jour, avant que les humains ne soient parqués dans des rues, j’avais entendu Michel Ocelot dire : « Nous avons tous les âges en nous », et depuis ce jour-là, je savais que l’enfance était le royaume perdu de l’adulte, et je l’avais cherché jour et nuit, en vain. Alors, j’avais sombré sous les coups des adultes et de leurs folies. Un beau jour ou peut-être une nuit, je m’étais retrouvée allongée sur ce trottoir, dans la rue des endormis.