un dimanche rouge.

Tous les dimanches, à midi 03, précisément, j’entendais beugler ma voiture déglinguée. De sa carcasse au bord de la casse, elle m’appelait.

Sur ma table basse, mes 3 vernis se chamaillaient. Comme tous les dimanches. Je faisais la sourde oreille mais je les entendais :

Le rouge disait au nacré : « c’est moi aujourd’hui ! » et le nacré de rétorquer : « ton bouchon est coincé depuis le temps, elle n’arrivera jamais à t’ouvrir ». Le troisième, transparent lui, les remettait à leur place, comme tous les dimanche : « la dernière fois que vous vous êtes engueulés, rappelez-vous, elle a secoué tellement fort notre table, qu’on a failli se briser, alors la paix vous deux ! »

je me souviens d’un dimanche lointain, le nacré avait balancé en pleine tête de mon vernis rouge : « elle t’aime pas, sinon, t’aurais déjà été sur ses ongles ». Le rouge s’est mis à hurler, le transparent aussi, alors j’ai empoigné ma table basse, et je l’ai remuée pour faire taire mes vernis. ça m’avait fait de la peine pour le rouge. Je me suis excusée auprès de ma table basse, très compréhensive d’ailleurs. Du coup, ce dimanche-là, j’ai préféré laisser mes ongles nus.

Les autres jours de la semaine, j’étais enfoncée dans une prison sans nom. Impossible de me souvenir de ce lieu, juste le blanc, des murs blancs, un peuple vêtu de blanc. Je les trouvais étranges. Tous ces autres jours ressemblaient à une assemblée de nuages, mais sans pluie, genre de nuages qui servent à rien, des faux nuages. C’est pour ça que le dimanche quand il pleut je me sens bien.

Le dimanche, ma voiture m’emmène sur ma colline. J’adore monter mes escaliers et j’adore être au sommet de ma colline. Les grands arbres, et puis les lotus, même l’hiver ils sont là, que pour moi et mes vernis. Puis, il y a mes brins d’herbe qui m’attendent. C’est mon vernis transparent sur les 5 ongles de ma main droite qui sert de traducteur, il n’y a pas de dictionnaire français-langage brins d’herbe. Je leur raconte des histoires, des fausses, car on m’a enlevé les vraies de ma tête. Mais moi, j’en invente juste pour faire sourire mes brins d’herbe. Par exemple, l’histoire du soldat né en tant de paix. C’est l’une de leurs préférées. Pourquoi existe t-il ? Et bien je leur brode la réponse. Il est né avec un casque, des bottes, un treillis et un couteau, très docile. C’est simple, sa mère était persuadée qu’une guerre allait éclater. Mais pourquoi il est resté soldat en grandissant ? C’est simple, il a jamais voulu se séparer de ses bottes, de son attirail, de son couteau parce que la paix est aléatoire.

Mon vernis nacré, c’est pour mon index de la main gauche, celui qui me sert à sucer mon pouce, enfin, mon index. Quand je repars de ma colline, il me reste que ça à faire, sucer mon doigt pour oublier le retour vers le peuple en blanc. Et j’ai peur que ce peuple supprime le dimanche de la semaine. Mais ce soldat, il me servira, oui, quand le peuple en blanc viendra tuer les dimanches, il les combattra avec son couteau.

Le psychiatre avait décidé de ne plus autoriser la sortie du dimanche à Madame X, elle était trop faible pour marcher.

Le lundi matin. on retrouva le corps de cette femme avec un couteau de cuisine planté dans le cœur. Quatre ongles de sa main gauche étaient vernis en rouge.

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