abraço tambien

berceuse d’un soir, prévoyez d’écouter Nirvana ensuite
♫♫ Abraço tambièn
 
homme virtuel instants passion ailée homme réel tâché. music : Subri
levres

Abraço tambièn

Mélange embrasé de langues

Monte, monte le son

Décadence-moi

Je te homme

Abraço

 

J’encense la dernière gorgée de sons

Et je lève ma première pensée à la volée

Hallucinations

Le flou de ta peau éclaire le fard de mes joues

 

J’enlace dernière prise de ton visage

Et je baisse mon regard à ton égard

Imagination

Le sourire de ta bouche brûle l’ombre de mes yeux

Abraço tambien

 

J’encense la dernière gorgée de sons

Mélange embrasé de langues

Monte, monte le son

Décadence-moi

Je te

Je te homme

Abraço tambièn

 

J’embrase l’ultime son de ta main

Et j’efface ma décence devant ton souffle

Inspiration

La loi de ton corps dresse les lignes de mes rondeurs

 

Abraço tambièn

J’enlace dernière prise de ton visage

Hallucinations

J’enlace dernière prise de ton visage

Mélange embrasé de langues

Monte, monte le son

Décadence-moi

Je te

Je te homme

 

Décadence-moi

 

J’embrase l’ultime son de ta main

 

 

mon couteau docile

SONY DSC

1.

J’avais vécu assise sur mon fauteuil vert défoncé, entourée de mes vernis, ma table, mon cendrier : mes proches. Des années. Mon seul voyage dans ma voiture déglinguée était celui de la route me conduisant sur ma colline où les herbes étaient mes confidentes. Aujourd’hui, j’ai pris un couteau, je l’ai planté dans ma poitrine et je me suis tuée pour de faux. Juste après, ce fut pour moi d’une facilité incroyable de vivre, puisque je n’étais devenue, en un unique coup de couteau, plus personne. Et puis l’idée me vint de devenir quelqu’un. J’étais auparavant une femme, je ne pouvais changer puisque mes apparences n’engendraient pas la tromperie sur mon genre. Je restais donc une femme. Je ne me suis pas décidée à me prénommer, il en existait trop de prénoms. Et puis personne ne m’aurait appelée, cela était donc vain. Je suis sortie de chez Elle, cette femme que j’étais. Mon premier pas de nouvel être vers l’humain fut, en marchant dans la rue, de regarder un homme droit dans les yeux en le saluant d’un bonjour. Il fronça les sourcils et haussa les épaules.  J’avais sans doute un quelque chose qu’il ne fallait pas. Je suis rentrée chez Elle et je me suis observée dans le miroir. Mon visage ne me glaçait pas, je semblais être fondue dans une normalité profonde. Mon regard s’est baissé sur ma tenue vestimentaire. Une nuisette bleue et longue. Je ne la trouvais pas choquante, elle semblait être une robe presque normale, peut-être même légèrement habillée pour une robe. Et puis j’ai rejoint ce fauteuil vert défoncé, j’ai posé un de mes pieds sur le petit tabouret et j’ai attrapé le vernis rouge pour peindre mes ongles. Mon pied était sale du bitume du trottoir, j’avais oublié de sortir chaussée. Là, j’ai repensé à la réaction de cet homme croisé dans cette rue. J’ai enlevé le couteau de ma poitrine et j’ai continué de vivre en  Moi.

2.

Et puis ce 13 qui collait aux envies d’un vendredi nonchalant, d’un jour sans nom sinon chiffre exubérant sinon jour avec le nombre indéfiniment sombre, définiment ombre.

Et puis il arriva, ce vendredi 13, pas un de plus en moins, juste lui. Je devais m’en saisir, je ne sais pourquoi. J’ai capturé mon couteau docile, et j’ai recommencé de mourir pour de faux. Il guettait sa place dans ma poitrine depuis quelques temps. J’ai démarré par la visite de mon miroir, il manquait un tas de choses sur moi pour être saluer en retour par un homme dans la rue. Je pris le temps de me rendre normale, j’enfonçai le couteau plus profondément pour qu’il devienne inaudible, car je l’entendais me murmurer au creux de mes deux seins un chant de lamentations. Il se sentit mieux et s’endormit dans son logis de chair. J’étais normale à présent, surtout chaussée,  ce vendredi 13, alors je suis sortie dans la rue. Une femme un chien, des enfants une femme, un enfant un homme une femme, une femme un homme. Ils s’alliaient dans la rue, comme si marcher à plusieurs en rythme leur procurait un sentiment de sécurité. Une chaîne entourait chacune de leur chaussure, et de cette chaîne ils étaient attachés les uns et les autres par un fil de fer.  Autour du cou, certains portaient une tenaille, mais pas tous. Je remarquai que les femmes avec chien ou enfant étaient munies de cet outil, mais dès qu’un homme était attaché à une femme, il en était porteur. Voilà pourquoi l’homme l’autre jour avait haussé les épaules face à mes pieds nus. Une femme seule et sans chaussures était le signe d’une femme anormale. Je rencontrai sur mon chemin quelques hommes seuls, je les regardais simplement, attendant l’homme anormal, celui qui me tendrait son sourire. J’ai erré longtemps, je commençais à désespérer quand un vieillard m’interpella : « hé, femme, tu te trompes de chemin, viens je vais te guider, reste derrière moi et suis-moi. » Ce que je fis. Nous avons sillonné la ville, l’épuisement me gagnait quand nous arrivâmes près d’une fontaine. Celle-ci était encerclée de gardes et je pouvais entrevoir des femmes nues se prélassant dans l’eau, riant. La prison des femmes sans chaîne. J’ai paniqué, le vieillard s’est retourné et m’a dit : « choisis : sois tu vis ainsi libre, mais enfermée, sois tu retournes chez toi. » Je suis retournée chez moi, j’ai ôté mon couteau de ma poitrine et toute seule assise sur mon fauteuil vert défoncé, je me suis sentie libre.

3.

J’ai scruté mon couteau, j’ai su de son reflet qu’il n’éprouvait aucun désir à me pénétrer une troisième fois. Des larmes noires scintillaient sur sa tranche. Mais à quoi pouvait servir un couteau si ce n’est que de se le planter dans le cœur ? Je l’ai pris délicatement par sa pointe et j’ai léché ses larmes. Elles avaient le goût de la solitude froide. Je l’ai reposé sur ma table près de mes trois vernis gardien de mes pensées et puis je me suis levée. Une boîte au fond de mon placard, là, esseulée, tissus en bout de vie,  rouges ombres et roses ambrées. L’un plus doux que les autres en sa matière de souvenirs. Je l’ai enroulé sur mon poignet tout petit. Et je suis revenue auprès de mon couteau docile, je lui ai construit un nid avec ce tissu volage et je l’ai posé pleurant au dedans. Etre quelqu’un d’autre sans mourir pour de faux. Dehors, ce que j’avais vécu me sautait aux yeux verts : devenir un homme seul sans tenaille, pour ne pas être une femme  emprisonnée aux abords d’une fontaine auprès de ces femmes courant avec les loups que j’aimais. Les loups. Etre un homme. Compliqué. Oter les talons aiguilles de mes chaussures, impossible. Me couper la poitrine, impossible. Quand une chose frappa à ma porte. Impensable. Des années à écouter le bruit d’aucun homme frappant à ma porte. Et puis d’un coup, un bruit, d’une chose tapant plusieurs fois sur le bois ébahi de ma porte. Dans ma vie adjacente, ma porte ne s’ouvre que si je rejoins ma colline. Pas plus, ni moins, ni rien. Ma colline est la seule à me coller la main sur la poignée de ma porte avec liberté. Le bruit ne se tait pas. Le bruit s’allonge de son audace. Et ma porte s’ouvre, je l’entends se rebeller. Des pas, puis un homme, ce vieillard rencontré dans la rue se tient debout devant moi. Il me tend un sac. Je l’ouvre. Une paire de chaussures masculine, un corset, une chemise noire, un pantalon noir, un chapeau noir. Je m’en saisis puis il disparaît par ma porte se claquant fortement avec un bruit de jalousie. Je suis libre d’être un homme au dehors de moi à présent.

4.

Je m’apprête en homme sous le regard étonné de mon fauteuil vert défoncé. Une fois prête, je me rends devant mon miroir, il devient tout opaque, il ne me reconnaît pas. C’est agréable de ne plus exister. D’être quelqu’un d’autre. Je sors de chez cette femme qui n’est plus moi et l’autre que je suis devenu atterrit dans la rue. Je marche lentement et j’observe. Une femme passe, sa robe est échancrée à ne plus savoir comment se fermer, son rouge à lèvres en dépassent fortement le contour et des traces présument de ses heures chaudes précédentes. Puis une autre femme, nue, j’entends près d’elle des mots d’enfants, mais je n’en vois aucun. Elles ne m’ont pas remarqué. Plus loin j’aperçois plusieurs femmes assises à une terrasse de café. Je m’approche et je m’assieds à la table d’à côté. Des éclats de voix masculines me parviennent à l’oreille, mais aucune trace d’homme, juste une chaise vide entre chaque femme. Une rue de femmes apparentes et d’hommes et enfants invisibles. Et toutes plus jolies que toutes. Et toutes vêtues aussi légèrement qu’une rose sans pétales. La chair s’étalant, les ongles frémissant de vernis, les pieds se cambrant de talons aiguilles tous aussi fins que les tailles de ces femmes. Des poitrines si élevées que les dessous dévoilent la rondeur des seins et les pointes toutes aussi tendancieuses prônent l’intention féminine. Un monde de femmes légères sous mon regard d’homme. Le parfum envahissant de ces femmes envahissantes m’oblige à me lever. Mon cœur tourne. J’accélère le pas et je rentre chez cette femme que je veux encore être, même invisible. Je claque la porte derrière moi, je jette ce chapeau, ces chaussures par la fenêtre et j’attrape mon couteau dormant paisiblement, je le réveille d’un coup sec et je tranche cette chemise, ce pantalon et ce corset. Ma peau saigne, je ne l’ai pas épargnée. Mon couteau semble apeuré, je le serre tout contre mon cœur, il s’apaise. Je me sens libre d’être une femme en dedans de moi à présent.

5.

Si libre, que j’en ai oublié mon nom de famille, celui qui me rattacherait à celle que j’ai été. Parfois, les yeux fermés, je pense à cette famille que j’ai oubliée et qui m’a oubliée.  Alors je m’invente.  Je suis une petite fille sur un fauteuil vert tout neuf en velours, tout doux. Mes pieds ne reposent pas par terre, les accoudoirs me caressent les bras et je caresse les accoudoirs. Un chat dort sur mes genoux. Un chat rouge, c’est bien plus joli qu’un chat gris. Une maman s’approche près de moi, je construis son visage, ses cheveux noirs, ses yeux verts et elle me parle, elle chuchote : « mon ange, il est temps d’aller dormir ». Mais non, je ne veux pas qu’elle me dise ça, sinon mon rêve va s’envoler. Je veux qu’elle me chuchote qui je suis.  « Mon ange, ne t’endors pas, reste éveillée, ton père va arriver. » Alors j’entends la porte d’entrée s’ouvrir d’un grincement si bon, oui, les portes silencieuses n’ont aucun intérêt, et un papa apparaît.  Il est grand, il a les cheveux noirs et les yeux gris. Et un « bonjour mes chéries » s’engouffrent dans mes oreilles à faire dresser les poils du chat jusqu’au plafond.  Mais à chaque fois que je suis installée dans ce rêve, je m’en défais en tremblant car un couteau logé dans la poche de la veste de ce père m’aveugle. Mes yeux alors s’ouvrent avec effroi et je reviens dans la réalité de mon oubli.

Un chat rouge c’est bien plus joli qu’un chat gris, les roses sont bien rouges et non grises. Mais la réalité des poils de mon chat ressurgit.

6.

Sous six chats ne s’entendant pas je me suis réveillée. Mon couteau s’était envolé. Au dessus de moi les pas d’un couple vieux cherchant ses chats. Et un homme près d’un  réveil sonnant comptant les pas de ses parents. Je ne sais pas où je me trouvais, ce que je sais, c’est que je n’entendais pas le premier prélude de Bach, de cela, j’en étais sûre. Mais après ?  Je n’avais pas l’air de compter pour cet homme, ma foi même si je n’en ai pas, cet homme semblait être un conteur pour chats, et cela me rassura. Je pouvais alors sembler être un simple collier de chat et fuir, ni vu et surtout inconnue. Mais il me manquait quelque chose, mon couteau.  Impensable d’abandonner cette lame déchirante. Alors ma main contourna, dévissa, déstabilisa, détourna, déglingua, dégénéra, dé en dé, vint se poser sur le manche de mon couteau encore chaud de cette nuit. Je pris la fuite, courus plus vite que six chats sans queue et arrivai dans mon logis avec mon couteau. J’avais eu tellement peur de le perdre cette nuit-là, que je l’ai attaché à mon lit, avec une cravate de soie. Blanche. Seule. Mais libre.

7.

colline enfant

l’usure d’un corps. Un couteau plié. je suis allée sur ma colline. Elle était seule, mais elle ne semblait pas triste, le soleil souriait le long de l’herbe. Je me suis étendue. j’ai pris tout mon couteau dans mon sac de rien et je l’ai posé sur mes brins d’herbe pour qu’il se réchauffe. J’ai attendu l’ombre d’un espoir. En vain. J’ai entendu juste le sifflet du gardien à vingt heures non sonnante, elle.  Je n’ai pas fait de bruit de femme pour qu’il ne me chasse pas. Je ne voulais pas finir mon idée dans mon fauteuil vert défoncé. J’ai patienté, le soleil n’en démordait pas. Quand l’ombre des grands arbres se montra, j’étais prête à être libre pour jamais et à toujours.

Le lendemain matin, un gardien trouva le corps d’une femme sur la petite colline d’un parc de Paris à Vincennes, un couteau planté dans le cœur.

mon fauteuil vert défoncé

Mon fauteuil vert défoncé

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je vous attends

Et j’ai pleuré en creux suçant mon doigt sous la lune même de jour parce que le soleil ne réchauffe que les peaux. En dessous de rien se cache un placard rempli d’alcool à moitié nu, je m’affale en buvant le vert défoncé de mon fauteuil. Le brin d’herbe a déteint le velours vieilli d’images emprisonnées de mon sang à plat. Je m’étale sur les mains des hommes en vain en teint d’ombre à me voiler d’envies éventrées saoulée parce que sans le savoir je veux embrasser le soir. Puis je me souviens d’un cri éternellement présent. Ne pas se souvenir et en finir d’une voix sur un rayon filant, juste près des loups je caresse le sauvage et m’envole sans un bruit, fracassant seulement des chaises en vrac des culs dessus des tas d’yeux et puis je m’assagis en rond creusant mon émoi en ferraille. Je me tais. J’attrape mon doigt, puis le suce.

Et rit la femme en creux.
J’étais assise sur mon fauteuil vert défoncé, je voulais fuir mon cendrier débordant de pensées en fumée, alors j’ai couru vers ma colline, elle pleurait. Je me suis allongée sur elle pour la consoler et j’ai caressé tendrement tous ses brins d’herbe mouillés. Je portais ma robe noire à pois blancs, alors les brins d’herbe ont commencé à se mêler à tous ces petits points blancs, ils ont joué longtemps. Pendant ce temps-là, j’ai dévisagé le point d’eau en face, les grands arbres.
J’ai fermé les yeux.
J’ai aperçu la mer et au bord de l’eau un brin d’homme assis à mes côtés, ceux de ma peau mouillée.
J’ai frissonné.
J’ai dévalé la pente de son sourire bleu et je me suis approchée au coin rougi d’intimidité. Il m’a pris la main avec douceur. J’ai poursuivi le regard de ses lèvres noires et je l’ai effleuré d’une ride en creux d’irréalité. J’ai accentué l’univers du fond pâle de son front et je me suis accrochée d’une mèche en balade solitaire. J’ai murmuré : « Visage enduit d’un vernis d’ange, dissous l’âge de tes peines ». Son visage était d’une blancheur extrême ; un dégradé en noirceur laissait apparaître son chagrin. J’ai avalé l’image de ses joues floues et je me suis allongée au reflet vibrant de ses silences. Seules les vagues nous chantaient l’horizon. Il a posé la tête sur mes genoux. Ses cheveux poivre et sel me caressaient. J’ai soufflé le miroir de ses yeux avides et j’ai divagué au rayon plein de ses rondeurs.
Il a fermé les yeux.
J’ai inspiré l’icône de ses fossettes lumineuses et je me suis insérée à l’éclat de ses nuances. Il s’est endormi. J’ai ravalé la brume de ses larmes. J’ai poursuivi l’ombre de son sourire, j’ai accentué l’or de ses rides. J’ai avalé les nuages de sa peau. La mer nous a emportés.

Souffle

Inspire
~
J’ai ouvert les yeux.
Mon regard s’est posé sur un petit morceau de bois qui se reposait sur mon herbe, je m’en suis emparée et je l’ai glissé dans mon sac entre mes cahiers rouges Clairefontaine. Les pois de ma robe et les brins de mon herbe se sont embrassés en se promettant de se revoir vite. Je leur ai fait la promesse toute vert clair qu’ils se recroiseraient sans hasard. J’ai quitté ma colline et je suis retournée dans mon fauteuil vert défoncé. Mon sac attendait patiemment dans mon couloir, je suis allée le chercher et j’ai plongé ma main dedans. Avec mon petit morceau de bois, j’ai fouillé dans mon cendrier pour retrouver une avant-pensée, une en soie pas une en béton. Puis je l’ai récupérée. J’ai gardé précieusement mon morceau de bois parce que les pensées se perdent, surtout en soi. Et je me suis souvenue du mot que j’avais envoyé à ce pianiste :

« Je suis ta cravate de soie qui m’enroule dans tous mes états. Je suis tes cheveux poivre et sel qui m’ensorcèlent. Je suis ton costume noir cousu de fils de tes sens. Ce soir, sois en moi incessamment, sinon je meurs. Je suis les mains sur l’ivoire de ton instrument. Je suis tes yeux aussi noirs que les touches de ton piano. Je suis le son vibrant de ton écriture, en tierce majeure. Tu es ma robe rouge me serrant d’éclats couleur blanche. Tu es le son de mes talons aiguilles te transperçant la peau. Tu es le décolleté de mes sourires envahissant le vide. Ce soir, tu es, je suis. Délivre-moi de mes obsessions masculines. Ce soir, nous sommes ».
Mais nous n’avons jamais été.
~
Ce mot en papier est resté planté dans sa cravate de soie j’imagine. Et ce soir là où nous n’étions pas, j’ai délaissée mon fauteuil vert défoncé et j’ai dansé sur les notes perdues de ce pianiste. J’ai dansé le jour s’endormant sur son absence. La nuit attendait mon imprudence alors que le jour s’attardait d’une évidence. Mais mon corps proclamait une confidence et la nuit déclamait ma décadence. La nuit, s’enrobant de sa présence, a résonné toute mon indécence, ses notes étaient devenues mes amantes. Alors j’ai versé mes larmes d’acier sur mon cœur en papier et j’ai déchiré ma peau de silence. J’ai dansé. J’ai dansé. J’ai dansé. J’ai dansé. J’ai dansé. J’ai dansé. J’ai dansé. J’ai dansé.

Au petit jour naissant, je me suis endormie en amante assouvie.
~
Je n’étais plus assise sur mon fauteuil vert aussi âgé que moi, quand aucun homme ne vint frapper à ma porte. Alors, je claquai cette porte violemment et pris ma voiture pour foncer vers ma liberté de ne plus attendre.
Je me suis avancée vers ma colline, vêtue d’une longue nuisette bleue ciel quand il fait beau, et il faisait beau. Mon corps espérait rejoindre la sérénité, et mon esprit avec. J’insinue : ne plus penser aux hommes. Ma colline est perchée dans un parc de Paris. J’ai gravi les escaliers avec l’élégance d’une femme en nuitée, en pleine journée. Quelques pavés à traverser avant l’herbe, le retour à la terre. Mais à quelques pas de moi, un homme en tailleur, je veux dire en position, observant au loin je pense, les grands arbres, ou bien les femmes en tailleur. Affolée de cette présence masculine, je me suis assise à même la pierre et j’ai tenté de m’imprégner de sa froideur et de ne pas m’éloigner de mon idée originelle. Fuir la chaleur des hommes. J’ai repensé à mes histoires passées, je voulais en sortir. Alors je me suis levée, et j’ai marché vers l’herbe, assez loin de cet homme pour ne pas être ambigüe, mais assez proche pour l’être. Puis j’ai humé l’air, j’ai avalé des yeux le point d’eau à une centaine de mètres tellement goulûment que je me sentais nager.
J’ai senti un regard.
Celui de cet homme, là-bas, non loin de moi, mais pas assez proche. Le regard est le début d’une histoire, ensuite la voix l’étoffe puis les chapitres de la peau se succèdent, la fin est entendue …
Justement, cet homme me hantait tant, qu’un brin d’herbe devint mon amant sous un rayon de soleil. Je l’ai collé à ma bouche, je l’ai emmené chez moi, il m’a réchauffé, j’ai cru que c’était cet homme.
Et quand le brin d’herbe m’a collée délicatement sur mon fauteuil vert en me caressant, j’ai su que c’était lui : cet homme.
J’ai levé ma première pensée à la volée et je l’ai embrassé, cet homme. Le flou de sa peau a éclairé le fard de mes joues. J’ai baissé son regard à son égard.
Imagination.
Le sourire de sa bouche a brûlé l’ombre de mes yeux. J’ai encensé la dernière gorgée de sons. J’ai effacé ma décence devant son souffle. Inspiration. La loi de son corps a dressé les lignes de mes rondeurs. J’ai enlacé la dernière prise de son visage.
Hallucinations.
Mélange embrasé de langues. Monte, monte le son. Décadence-moi. Je te homme. J’ai embrasé l’ultime son de sa main.

Sa main. L’avais-je juste rêvée ?
~

Hier soir, mes draps rouges ont acclamé la venue de mon chat en haut de mes jambes sans bas. Et puis j’ai fermé les yeux laissant un creux dans le fond de mes pensées âgées. Celui de la main d’un homme. Je me suis endormie. Les rêves sont indécents dans le sens où l’homme bienvenu n’est pas prévenu. Je me suis réveillée, j’ai trouvé mon chat bien léger, il s’était sauvé.
~
J’ai abandonné le froissement de mes pleurs aux creux de mes draps rouges. Je dois effacer ma colline pour quelques heures, remettre les pieds sur le goudron de ma banlieue, aller dans la rue, voir des gens, des tas de gens marchant sur ce bitume, bitume pardessus la terre parce que la terre gêne les voitures. Je n’aime pas les voitures parce que j’aime la terre. Les voitures se croient tout permis, mais quand elles s’arrêtent devant un bout de métal illuminé par trois couleurs, là, je me moque d’elles, les couleurs reprennent le dessus sur les voitures. Et quand je suis sur le bitume et que je marche j’aperçois parfois les racines d’un arbre ayant explosé ce fameux bitume, j’aimerais que tous les arbres se rebellent. Souvent je m’approche d’eux et je les caresse pour qu’ils sachent que la résignation n’est pas forcément un manque de courage mais une sorte de soumission à la dictature sur la nature par l’homme. Les arbres ont besoin de tendresse.
~
Ce jour je suis attendue par un homme, pas seulement un homme, un pianiste, un autre. J’aime les pianistes, ils m’inspirent. Mes mots et ma voix sont attendus également. Avant de m’apprêter, je relis mon texte, je m’étais plongée dans la peau de ce pianiste pour l’écrire. Je l’ai nommé ainsi : Ad libitum.

un défilé de voix féminines en désarroi
et lui, enfermé dans sa chemise en soie
et lui, caressant son alliance
expirant au temps des notes perdues
éloge vibrant d’une disparue
harmonie d’une dissonance

Elle, se balançant au pied du micro,
force ses aigus d’un décolleté haut de gamme
soulève sa membrane d’un léger vibrato
s’accroche à demi-ton au dessus de ses charmes
et lui, s’imprègne d’une larme en solo

Elle, image féminine
et lui, assis aux silences de ses altérations
et lui, enfermé derrière son alliance
à la portée de sa démesure masculine
suspend sa figure d’abstinence
émotions au diapason

Elle, frôlant de ses lèvres les lignes des mots
frappe le sol de ce duo de talons diaboliques
balade le fil des interdits au passage de sa peau
joue d’un mouvement de son corps privé d’éthique
et lui, et lui, et lui, et lui, seul en écho

Elle, juste une voix féminine
et lui, assis aux commandes de ses sens
et lui, caressant sa chemise en soie blanche
aspirant au timbre de son élégance
s’illumine d’une note divine
et lui, d’un accord majeur, s’épanche

ad libitum

Une robe, une robe, une robe, une robe, une robe, une robe, une robe, une robe, il me faut une robe, une qui laisse entrevoir l’abus de mes pensées, une qui laisse son ampleur guider le fil du micro là où la main de l’homme serait envisagée. Par ce pianiste. Par moi. Juste en pensée. J’ouvre mon placard et les pois blancs oubliés d’une robe grise me sourient. Je l’enfile. Ma poitrine se gonfle, l’épingle à nourrice, gardienne de ma peau volage, saute et j’espère le regard d’un homme avaler le blanc de mon soutien gorge, mais je suis seule. Mes dizaines de talons aiguilles se battent dans ma chambre pour être choisis. Je leur fais entendre que s’ils continuent, je vais y aller nu-pied. Alors ils se calment et chacun me montre sa plus jolie courbure. Cependant, j’attache plus d’importance à la couleur. Les bleus ne s’accordent pas à mes idées de doigts posés sur les touches d’un piano blanc, trop agressifs. Les noirs n’accompagnent pas le son des notes légères et mélodieuses, trop porteuses. Les rouges, ceux en velours, le regard du pianiste se posant sur une douceur pour ensuite glisser vers d’autres ailleurs de ma peau, couleur engageante. Je les saisis délicatement tandis que les autres commencent à bouder, je les rassure en leur disant que leur tour viendra. Je mens aux bleus, jamais je ne les porterai, je n’aime que le bleu des nuages, de l’eau. Une touche de maquillage, du mascara noir pour accentuer le vert de mes yeux, un rouge sur mes lèvres. Je pars prendre le train pour me rendre chez ce pianiste.
~
Un hall de gare. Un homme allongé, le pantalon déchiré, la peau à nu, le visage aigri. Une bouteille de vin pleine dans une main, une cigarette entre les doigts, une pièce à ses pieds. Une vie par terre, une vie en l’air, une vie à mort. Des hommes, des femmes passent à côté, surtout pressés. Des enfants passent à côté, surtout choqués. Dans quelques mois, la mort attendue de cette âme. Ame indifférente à cette vie, hommes indifférents à cette âme. Indifférence. Chacun sa vie, pour toute âme encore en vie.

Un hall de gare. Une femme debout, sur sa peau une robe rouge, le visage rayonnant, une voix éclatante. De sa main son doigt pointe vers le ciel, balançant son pied au rythme de … Un homme, debout, la peau frissonnant d’émotion, le visage subjugué par ses notes. Il sentit que c’était Elle. Elle qu’il désirait. Quelques mots de félicitation. Une invitation. Puis, dans l’intimité d’un canapé, leurs peaux se sont rapprochées, leurs visages se sont intimidés, leurs mains ont frôlé, leurs doigts ont exploré. Il eut du plaisir à la regarder. Quelques mots de sentiment. Une union pour la vie.

Un hall de gare. Un homme allongé, le pantalon déchiré, la peau à nu, le visage aigri. Une bouteille de vin entamée dans une main, une cigarette allumée entre les doigts, deux pièces à ses pieds. Une vie par terre, une vie en l’air, une vie à mort. Des hommes, des femmes passent à côté, surtout pressés. Des enfants passent à côté, surtout choqués. Dans quelques semaines, la mort attendue de cette âme. Ame indifférente à cette vie, hommes indifférents à cette âme. Indifférence. Chacun sa vie, pour toute âme encore en vie.

Un hall de gare. Un homme debout, proprement habillé, la peau du visage rasée. Un sac de voyage dans sa main, à son doigt une alliance, une marche à pied hésitante. Entre lui et sa femme, un vide : une carrière contre un enfant. Contempler ce ventre féminin prendre de l’ampleur. Porter dans ses bras ce nouveau né issu de son sang. Prendre la main de son enfant. Guider les pas d’un adolescent. Etre grand-père au coin du feu. Evènements tant attendus par lui, vainement. Ce soir de Noël, ils étaient deux, femme et mari en ombre. Tout juste quarante ans. Il lui demanda : « A quand cet enfant ? ». Elle lui répondit : « Je suis trop âgée. » Il avait fini par vivre dans l’ombre. Souffrir enfermé ou libre, il avait choisi.
Le lendemain, il partit.

Un hall de gare. Un homme allongé, le pantalon déchiré, la peau à nu, le visage aigri. Une bouteille de vin vide dans une main, un mégot entre les doigts, trois pièces à ses pieds. Une vie par terre, une vie en l’air, une vie à mort. Des hommes, des femmes passent à côté, surtout pressés. Des enfants passent à côté, surtout choqués. Dans quelques heures, la mort attendue de cette âme. Ame indifférente à cette vie, hommes indifférents à cette âme. Indifférence. Chacun sa vie, pour toute âme encore en vie.

Un hall de gare. Cet homme toujours allongé. Un enfant s’avance vers lui, il ouvre les yeux, l’enfant lui dit : « tu ressembles à mon papa, il a la même barbe du Père Noël ». L’homme dit « merci » et il meurt apaisé.
~
Je sors de ce hall de gare. Je marche. J’arrive chez le pianiste.

Deux pièces, une vitre séparant les deux. D’un côté lui et ses instruments, de l’autre moi et mon micro. Des regards à perte de vue se faufilant sur ma peau. Et ma robe insolente découvrant mes envies. Les mots se sont réveillés et ma voix les a joués. Les sons ont joué au masculin féminin. Les notes ont acclamé le désir. Une partition sur papier reste souvenir.

Je sors de chez lui.
~
Je marche lentement dans la rue, je me profile le long de dizaines de murs, sans savoir quels pleurs les longent, sans savoir la pertitude des années de calcaire. Maladivement, gavée de notes sans reste juste sans fin. Un bar entre ses murs. Je m’y arrête, envie d’un café. Je m’assieds à la terrasse. Un homme plus loin, vieux ou jeune, je ne sais, juste un homme. Et sonne l’église. Un café au prix des cloches d’une journée. Je prends mon cahier rouge Clairefontaine, et mon ombre ne sait plus ce qu’elle a écrit. Qui est qui quand personne ne se reconnaît. Quand on écrit on n’emmerde personne. Je pense à tous ces hommes avalés de mon cuerpo. Et je relis ce texte écrit huit ans auparavant que j’avais intitulé Cuerpos :

Eveil d’un corps féminin sentant la chaleur du sang coulant entre ses cuisses.
Sang lunaire, sang sauvage, sang anoblissant la vie.
Eveil des corps sentant la chaleur des mains glissant entre leurs cuisses.
Eveil meurtri par des tabous.

Sexes impurs
Peau salie
Corps honteux d’un sang salissant.
Tabou
Va te faire foutre
Par mon sexe et mes seins atrophiés
Je t’encule tabou impur de tous côtés

Souffrances corporelles unisexes. Maladie, mort.
Souffrances corporelles féminines naturelles. Fausse couche, avortement.
Souffrance corporelle féminine. Viol.
Empreintes indélébiles dans les plis d’un corps.

Annulation d’un corps outragé
Redémarrage à zéro
Rechercher les os, la huesera, la ramasseuse d’os, l’âme, hors du corps.
Il ne reste plus qu’à. Il ne reste plus qu’à reconstruire ce corps.

Accepter l’inégalité de cette souffrance ?
Non
Haïr les hommes, tout en les masturbant.
Arrêter de les haïr
Les aimer ?
Trop inégaux ces cuerpos.

Chercher l’homme qui vous colle à l’âme sans que la peau seule l’intéresse. Y croire dur comme fer, verre, bière. Etre saoul de lui. Puis s’apercevoir que c’est un homme rose et lui écrire une ode :

Tu t’allonges sur mon corps
Mais ta lourdeur m’explose
Bouffe ton gras

Tu renifles mes pores
Mais ton haleine s’impose
Bois ton alcool

Tu caresses mes contours
Mais tes ongles me griffent
Gifle ta femme

Tu regardes mes seins
Mais tes yeux sont éteints
Absorbe-toi de télé

SANS TOI LA VIE EST LA VIE.

L’homme est image, symbole de force, force physique. Sécurité. Des épaules. Voilà, on y revient. Toujours. Mais des épaules, j’en ai. Elles ne me suffisent pas, d’accord. Mais elles sont là. Je prête mes épaules à tous ceux que j’aime, même si elles sont prêtes à s’écrouler, elles se relèvent. Aimer les hommes ?
Faire l’amour avec l’âme de l’homme. Ne plus limiter l’amitié et l’amour. Aimer tous les hommes pour ne plus les haïr.

Je termine mon café. Je n’ai plus aucune haine contre les hommes après ces huit ans, au contraire je me pense homministe : j’aime la place de l’homme auprès de la femme. Peut-être parce que mes épaules se sont écroulées il y deux ans. Anorexie, boulimie, cela laisse des traces. Peut-être parce que je cherchais la trace d’un homme. Peut-être. J’ai un tas de cahier rouge Clairefontaine, je n’avais apporté que celui où je réécris tout avec mon stylo plume. Je me penche sur ce texte où j’étais au sommet de mon anorexie, j’ai du mal à le comprendre, j’avais bu quelques verres de vin rouge en l‘écrivant, je m’étais installée dans ma cage à sons, j’avais avalé cette musique et jusqu’au petit matin j’ai lâché mes mots sur ces sons. C’était comme un arrêt sur moi, ce que j’étais devenue, une femme impublique :

Parler d’amour futile soit-il …ainsi soit-il mon anonyme en exil
.. ..
.. ..
Expressément censuré le rêve de toi, mon anonyme en exil
Synonymes éclatés au rebord des mes larmes naissantes
Je m’exige en forme de chasteté indestructible
Exclusivité du temps
Je tends la corde de mon cœur anorexique
A me tordre de mille excuses enfantines
J’exhausse mes délires de solitudes à l’extrême
.. ..
Mon anonyme en exil
Je m’affale devant la certitude de mon inexistence
Tu es celui que j’aimerai en excellence
Je peux sembler être femme rien que pour toi et pour tout
.. ..
Exclusivement rien je suis pour rien au monde
Homonymes détrompés à l’insu de mes joies mourantes
Je t’exige en forme de créateur de formes
Exclusivité du tant
Je coupe les envies de ma langue boulimique
A me dresser d’une infime survie
J’exhale tes intimités du seul vice à aimer
.. ..
Mon anonyme ainsi tu es
Je vole au bord de ton excès
Je suis celle que tu
.. ..
Intensément libre d’un son enchaîné
Anonyme exilé, mon amour
Je t’invente en il, détournement de sens
Point de suspension du temps
Je vomis l’unanimité du sans unique
A me gaver d’un ultime défi de toi
J’exhume mes folies cérébrales aigries
.. ..
Mon anonyme en exil
Ainsi je ne suis rien qu’une image
Je t’aurais aimé au-delà de l’absence
Tu aurais été celui
.. ..
Atrocement ivre d’un vide carcéral
Homicide désarmé d’une âme en soie
Je te déchire en mille cris solitaires
Point de suspension du tant
Je tue il
A nous
Je m’exécute sur la place, je suis femme impublique.
~
Un jour, je suis tombée dans les pommes, pas celle d’Adam, les autres, celles qui te murmurent de stopper. J’ai dormi longuement, des jours entiers, sans rêver, sans penser, je devais alimenter mon corps sainement, ne plus boire des litres de lait ou des verres de rouge la nuit. Mon corps a été douloureux pendant des mois entiers, dépassant une année, largement. Ni rester debout, ni ouvrir une poignée, ni tenir un stylo plume, ni porter un verre, je me souviens de tous ces ‘ni’. Alors le jour où j’ai réussi à courir c’était comme si la lune était venue me donner un baiser.

Je pars de ce café, je laisse mes anciens émois traîner le long de ces cendriers. Ce train à prendre, je sais que je ne reverrai plus jamais ce pianiste. Je l’ai décidé. Je ne veux pas m’attacher à des notes, les notes sont volages, elles ne peuvent se poser. Je suis comme une note.
~
Je retrouve mon fauteuil vert défoncé se recueillant au long de ses accoudoirs décolorés et tachés ne sachant que devenir sans moi. Nous sommes très attachés. Je l’ai recueilli une nuit où la pleine lune m’a emmenée dehors. Quand je l’ai vu entassé avec des gravats sur un trottoir j’ai tout de suite eu un pincement au cœur. Je l’ai porté jusqu’à chez moi, je l’ai brossé, je l’ai parfumé et puis il a repris vie et m’a raconté son histoire, celle de son compagnon assis sur lui devant son ordi :

« J’habitais avec un jeune homme joyeux, il recevait beaucoup d’amis et tous aimaient s’asseoir sur moi. Puis il s’est mis en tête de trouver son âme sœur, il a commencé à rester des heures devant son ordi et ne plus recevoir, il était devenu aigri. Un jour, il était bien tranquille devant son ordi à siroter des petites pages étoilées, cliquant d’une nymphe charmeuse à une féministe en rut quand tout à coup il est resté scotché devant une nana banale, son clavier s’est emballé : « j’irai décrocher la lune pour toi. »
Elle lui a répondu : « c’est çà ! ». Au même moment, on frappe à la porte : l’air étonné il ouvre. Une femme en robe blanche et fluide sourit : « homme, viens, je t’emmène dans mon ciel. Je suis la déesse Sélène ». Il se lève, avance vers elle : « C’est çà, approche » lui souffle t-elle.

En un éclair, il était assis dans un char d’argent, à ses côtés. Ils ont transpercé des nuages parsemés d’anges, dansant autour d’eux. Atterrissage en douceur. Il a les pieds sur lune, et du sol jaillit des pics d’argent. Il s’en approche. L’un lui dit : « c’est çà, approche, go on, pique-toi sur moi ».

Il s’est piqué et s’est retrouvé dans un bar, au comptoir. Il a regardé autour de lui : de la terre ferme. Il a aperçu cette nana banale, et il l’abordée. Son petit cœur s’est emballé et il l’a emmenée chez lui. Quelques temps après, il était bien tranquille devant son ordi à siroter des petites pages étoilées, cliquant d’une nymphe en rut à une féministe charmeuse quand tout à coup il est resté scotché devant sa nana banale quand elle lui a dit : « c’est çà, dégage, go out ». Il est parti de chez lui et sa nana banale m’a mis dehors, sur le trottoir.»
~
Depuis mon fauteuil vert habite chez moi. Parfois il a peur quand la lune pointe sa rondeur, il sait que je ne rentre pas seule ces nuits-là. Il a peur de se retrouver à la rue une nouvelle fois. Mais je lui ai promis que je le garderai toujours, je veille en cela et c’est pour cela que jamais un homme ne reste plus de quelques heures chez moi.

Je me suis endormie sur mon fauteuil vert et j’ai rêvé d’une lueur bleue nuit, elle est entrée par la cheminée qui n’existe pas et a recouvert mon ordi tout blanc puis elle m’a fredonné : « Les humains nous devinent immortelles, oui nous le sommes. Les humains nous affirment éternelles, oui nous le sommes. Nous, peuple des âmes, nous t’avouons notre secret errant, car la pensée humaine se méprend : nous sommes homme ou femme. Les humains nous imaginent fidèles, courent après leur âme sœur pensant détenir eux-mêmes une seule âme. Non, nous ne le sommes pas. Dans leurs esprits, nous nous déplaçons, nous déroutons leur unique raison, nous tissons leurs idées en rond. Nous échangeons leurs corps en vie, d’un simple coup d’état d’âmes, oubliant sans peine un corps engourdi. Bouscule l’avenir, marche contre ordre. Détrône les piliers, arme-toi d’âmes. Aime contre destin, désire à toute volée.»

Puis la lueur bleue nuit s’est faufilée en moi et je suis me suis envolée juste au dessus du fauteuil, je m’observais. Il est vrai qu’en silence j’ai toujours pensé trouver l’homme qui me colle à l’âme mais à présent je comprends. Je deviendrai la dame dans le noir, celle qui vous épie et vous suit. Celle qui vous allonge sur sa page vierge, vous caressant de son crayon, l’encre rougissant et ses doigts chauffant la plume. Celle qui vous dénude de mots en trop, vous frôlant d’adjectifs superlatifs, la peau du verbe frémissant et le sujet masculin s’accordant à mes pensées plurielles.

Puis je me réveille dans le noir et regarde par ma fenêtre essayant d’épier un moment masculin :

Un homme passe …
Une femme en robe rouge pense …
L’homme ne sait pas que la femme en rouge l’a amené sous sa robe…
La femme en rouge sait pourquoi elle a ôté ses dessous …
Un ange passe …

Cette femme, cet homme s’approchent.
L’homme frôle la femme.
L’homme ne sait pas que ce frôlement durera.
La femme sait combien de temps durera ce frôlement …
Le temps de s’endormir …
Un ange passe …
~
Sur ma petite table où se trouve mon ordi blanc, mes vernis à ongles se chamaillent. J’entends l’un dire : « non ! Elle va pas nous laisser tomber ! Vous êtes bêtes ou quoi ! Elle a jamais cru en l’âme sœur ! » l’autre répond : « Pas sûre ! Moi je te dis qu’elle y croyait comme du verre poli dans la mer qu’elle aime ». Alors je les prends tous les trois dans ma main, le blanc nacré, le rouge couleur des roses que j’aime et le rose tout simplement et je leur dis de ne pas s’en faire, que mes brins d’herbe de ma colline les trouvent tout doux et jamais ils n’accepteraient que mes ongles soient nus. Je les repose délicatement sur ma table. Elle souffle ma table, elle supporte déjà les sauts d’humeur de mon ordi, alors là, elle devient colérique, se met à trembler pour donner une leçon aux vernis. Elle, jamais elle n’a été sur ma colline et jamais elle n’a fait un caprice pour s’y rendre. Elle se contente d’écouter mes histoires et cela l’enchante quand elle me voit sourire, ses petits carreaux de mosaïques rouges et noires en deviennent tout brillants et parfois l’attriste quand elle me voit pleurer, ses carreaux alors se fondent en un rouge foncé. J’essuie ma table avec un chiffon blanc car elle a renversé dans sa colère le cendrier qui jusque là ne bronchait pas. Pour ne pas envenimer l’histoire, j’éloigne le cendrier de la table et j’en profite pour lui faire sa toilette, il en avait besoin.

Une fois que tout mon petit monde s’est apaisé, j’ai pointé mon doigt ignoré vers le feu d’un homme que je ne croiserai pas et mes mains se sont cassées en cueillant un seul brin d’herbe dressé en étalon sur l’accoudoir de mon fauteuil vert défoncé et puis j’ai versé mon eau au-delà du ciel rejoignant les fontaines alarmées par le désert des robes soulevées d’un vent chaud masculin et je n’ai plus osé inspirer cet air qui me ferait danser alors j’ai rejoint mes draps rouges, je me suis étalée en rond et mon chat s’est posé sur moi.
~
J’ai croisé mes doigts, puis je les ai réparés.
~
J’ai bu du fer en rond dans la coupe androgyne et je me suis saoulée de points interrogés, au mur devant traversant le rouge de mes draps trop sages juste un rond point d’interrogations à larmes tirées blanches et opaques à sembler être oubliée par une vaine idée masculine parce que le soir j’embrasse seule un rayon de soleil et j’ai bu de la rouille en rond. Je me suis endormie au creux de mon chat.

Le soleil a ouvert mes volets en ferraille, il m’a retiré mon doigt de ma bouche.

J’ouvre les yeux.

Je lave ma peau et la sèche pour éviter l’oxydation, j’entre-ouvre mon placard et je choisis une nuisette toute noire, pas trop longue, pas trop courte, j’opte pour mes talons rouges. Je file. J’arrive sur ma colline et je câline mes brins d’herbe, mais ils se mettent à rougir, comme s’ils avaient honte. Je les questionne sur ce changement de couleur et puis l’un me raconte tendrement :

« Avant que tu ne viennes, un jeune homme s’est allongé sur nous, nous a caressé et nous a raconté son histoire. Nous nous sommes attendris devant ses mots :

C’est l’histoire de la petite princesse en papier déchiré cherchant un petit prince pour la coller.

La petite princesse était la plus gentille des princesses. Les habitants de son royaume l’aimaient beaucoup, beaucoup … mais ils étaient tristes pour leur petite princesse, elle était si fragile.

Elle restait sans bouger dans son lit, de peur de s’envoler en éclats de papiers, en confettis. Elle s’empêchait de pleurer pour ne pas fondre et redevenir de la pâte à papier.

Alors, ils demandèrent à tous les petits princes de toute la planète de se présenter aux portes du royaume pour tenter de la recoller.

L’un, muni d’une colle forte, lui en appliqua une seule goutte, mais sa texture était si fine, qu’elle se troua par endroits.

Un autre lui fournit de la colle très lente à prendre, mais son état ne lui permettait pas d’attendre sans manger et boire pendant quelques heures, il repartit avec.

D’autres se vantaient d’apporter de la colle indécollable, mais en quelques heures, le résultat était au décollement.

Et puis, les invisibles. Pfou hum

La petite princesse était incollable, semblait-il.
Puis, un jour, un petit prince connu de personne, entra dans le royaume, il s’approcha d’elle et lui dit :

« Petite princesse, je n’ai pas de colle mais je connais un endroit pour te faire plier ton joli sourire perdu, je t’en supplie, accepte de m’y accompagner, je t’y mènerai dans ma petite charrette »

Il l’emmena dans une forêt, et lui montra un vieil arbre, grand si grand, et si ridé par le temps.
Le petit prince chuchota dans l’oreille de la petite princesse :

« Cet arbre est ton ancêtre, tu viens de lui, regarde comme il est majestueux. Les enfants de ses enfants de ses enfants … sont l’âme de ton être, petite princesse.
Ecoute le vent caresser ses feuilles, le souffle du vent murmure ceci : « l’air des villes souffre, résiste encore vieil arbre, tu es notre unique espoir, toi et les tiens ».
Et regarde ses branches, de nombreux oiseaux amoureux les ont choisi comme bancs publiques pour s’échanger des baisers. »

La petite princesse sourit.

Alors, commença la magie de ce sourire : son papier s’épaissit, puis les craquelures s’enfuirent et plus elle souriait à cet arbre, plus elle devint solide. Elle devint papier brillant, étincelant et indéchirable.
Le petit prince et la petite princesse ne se décollèrent plus jamais.

Nous, tes brins d’herbe chéris, rougissons d’avoir imaginé que tu étais cette petite princesse, un jour peut-être tu t’allongeras sur nous et à côté de toi, un homme te caressera. »

Je leur ai répondu qu’elles étaient un peu folles mes petites herbes de penser à cela, que je n’étais pas seule, qu’elles faisaient parti de ma vie avec mon vieil ami le fauteuil vert, avec mon sage cendrier, avec mes talons capricieux, avec mes vernis fiers, avec mes draps rouges penseurs. Puis je me suis mise à caresser une pensée. Celle de mes brins d’herbe. Celle d’un homme. Je me suis levée et j’ai descendu l’escalier avec cette idée pure de saisir le regard d’un homme. Autour de ma colline des gens déambulant et m’observant d’un œil que je sens étranger ou est-ce moi l’étrangère de leur format. Quelques unes de ces personnes sont munies d’un parapluie, effrontément ouvert au dessus de leur tête et parfois ils sont deux dessous. Alors je scrute le ciel et je fais un clin d’œil aux nuages, ils me sourient, ils guettent le moment où leur jet deviendra si violent qu’ils forceront les peaux à se recouvrir de leurs eaux. Pourquoi ce malentendu entre humains et gouttes de pluie ? Pourquoi les rayons de soleil sont autorisés à brûler la peau alors que les nuages sont censurés ? Je dois donc repérer un homme sans parapluie. Je marche puis je m’approche d’un homme, il est allongé sur un socle, il ne bouge pas, il est nu. Je m’assieds auprès de lui, je ne capte pas son regard alors je lui demande qui il est. Il me répond :

« Je suis prisonnier d’éros, encerclé de roses sombres, je m’ensommeille dans ce crâne. Une à une, j’ai arraché les épines de ces femmes masculines, comme une larme sans pleurs, je les ai érigées en armée transperçante, ma peau s’est offerte aux pointes lacérantes, comme une fleur sans odeur. Une à une, j’ai peint mes profondeurs de mille blancheurs, comme une toile sans voleur, je me suis étendu lentement, mes veines ont prié l’éclatement, comme une femme sans lune. Une à une, j’ai effacé mes pensées dans ces limbes enfermées, comme un repos sans âme, je me suis replié silencieusement, mon sang s’est livré sagement comme un homme sans femme. Ne plus jamais penser aimer. »

Je comprends son regard figé à jamais. Je le salue puis je pars à la recherche d’un regard d’homme debout et en mouvement. Mais je ne vois que des gens accompagnés de gens. J’ai marché tout ce temps où les nuages semblaient ne pas se décider à évacuer toute leur semence sur les tissus des parapluies, juste quelques gouttes histoire de laisser le suspens. Et puis ils se sont décidés, les gens ont couru vers des endroits abrités où l’on boit des cafés. Je me suis retrouvée toute seule et fraîchement mouillée sur ce chemin vers l’homme debout et en mouvement. Alors j’ai rejoint ce bar et j’ai frôlé un homme assis et sans mouvement. Je l’ai croisé du regard espérant une approche. Toutes les tables étaient occupées. Une serveuse m’a proposé de m’installer au comptoir et une voix d’homme chaude s’est interposée entre le comptoir métalliquement froid et moi. Cet homme assis avec un mouvement de main m’a invitée à m’asseoir à ses côtés, juste par un mot : « venez ». Un seul mot et j’étais proche d’un homme, je n’en revenais pas. Les nuages s’en étaient mêlés je suis sûre, sinon, jamais je n’aurais eu cette chance. La serveuse restait plantée devant moi comme s’il fallait que je lui parle, je lui ai dit : « quelle chance cette pluie !» elle m’a répondu : « je vous sers quoi à boire ? » Je suis restée sans voix car sans envie particulière de boire, je n’avais pas soif. Et puis l’homme a dit: « apportez-nous la carte, nous allons manger si je peux me permettre de vous inviter chère voisine de table ». Mon sourire était tellement sincère de faim que l’homme sourit également et me proclama son envie de partager ce repas avec moi. Il avoua aussi qu’il me connaissait de vue, qu’il me voyait souvent sur la petite colline derrière, mais qu’il n’avait jamais osé m’aborder. Qu’il me sentait occupée par mes cahiers rouges et ne souhaitait pas m’opportuner.

Le seul langage que je connaissais des hommes était celui de la peau. Parler d’autre chose me semblait être une montagne dépourvue de chemins, je ne savais quoi dire. Je ne m’informais pas de la vie extérieure. D’après moi, le monde était séparé en deux : ceux qui souffraient et les autres.

Mais heureusement, il entama la discussion sur un sujet qui me passionnait : la lecture. Il me dit qu’il ne m’avait jamais rencontrée à la librairie, la seule des alentours, alors je lui expliquai pourquoi : je commande mes livres par internet, je ne sors que rarement.

Ensuite il m’a emmenée chez lui. Il ressemblait au mien. Nous avons écouté Satie, nous étions assis l’un à côté de l’autre avec sur son genou gauche et sur mon genou droit un livre d’art sur l’érotisme. Un livre assez grand pour recouvrir nos peaux. Nous avons commenté chaque tableau, nous avons ri parfois, nous nous sommes tus parfois, mais toujours en accord. Je sais bien que sa peau me parlait et la mienne répondait, mais je me suis contentée de ne pas l’embrasser et il s’est contenté de ne pas me caresser.

Il m’a reconduit chez moi et comme au revoir il m’a murmuré : « j’oserai vous rejoindre sur votre colline ». Il avait compris qu’elle était mienne, il avait senti que je lui offrais une place au creux de mes herbes mouillées.

Quand je suis rentrée chez moi, le sourire de mon décolleté était tellement ouvert d’émotions que mon fauteuil vert a pali. Ma robe témoignait de mes idées roses, elle préféra s’éclipser, laissant mes dessous consoler mon fauteuil. Même mon ordi s’en mêla et s’ouvrit sur une page d’hommes. Et sans que je m’en aperçoive, quelques regards masculins se faufilèrent en dessous de mes dessous si innocents. Je devins aussi rouge que mes draps et j’ai couru vers eux.

Je me suis endormie vêtue de ma robe. J’ai rêvé.
~
J’étais le sujet femme d’un tableau. Mon corps était recouvert de fil de soie, seul mon visage était nu. Je me tenais comme debout mais dans les airs. Mes jambes, chacune enroulée de ce fil, étaient légèrement entr’ouvertes. Je me sentais légère mais ne pouvais me déplacer. Un homme s’approcha de moi, je veux dire du tableau dans lequel je demeurais prisonnière, il avança son bras et palpa de sa main mon ventre, il découvrit à l’orée de mon nombril l’un des bouts de ce fil de soie, il tira alors doucement dessus et au gré de son déroulement je tournais, laissant apparaître ainsi ma chair. Il me libéra, mais il restait maître de mes mouvements. Il prit un pinceau puis peigna sur ma peau une robe rouge rubis, ensuite il représenta une fontaine couleur ivoire et un banc couleur sable. Il saisit tendrement ma main et me fit asseoir à ses côtés sur ce banc. Il était habillé d’une chemise et d’un pantalon blancs. Il s’est approché de moi, et nos tissus se sont mélangés d’un rouge éclairé. J’étais à présent libre de gestes, je l’ai embrassé.

Je me suis réveillée vêtue de ma robe avec un sourire éclairé.

J’ai écrit sur mon cahier rouge Clairefontaine :


Rouge d’éros

parfum d’homme
inspire-moi
huile de nos envies essentielles
encense-moi

pétales rougies osant rêver l’image
frémissante de la nudité
effeuille-moi

sur tes épines
je pose mes larmes de désir
rosée d’un sourire
ne m’écorche pas

juste m’enivrer,
de ton eau bouillonnante’

J’étais comme sur un nuage de soie, le sentiment de planer dans le ciel. Soudain j’ai entendu un bruit sec, l’un de mes vernis était tombé et s’était rompu le bouchon sur les carreaux de mosaïque. J’avais heurté la table en me relevant de mon fauteuil vert. Mon vernis blanc nacré gémissait et déversait sa douleur sur ma table. Je l’ai redressé mais je savais qu’il succomberait au fil de l’évaporation. Comment avais-je pu ignorer un instant l’existence de ma table ? Cet homme certainement m’avait retournée dans tous mes états. J’ai enroulé mon vernis dans du papier de soie et je l’ai installé dans une petite boîte noire puis je me suis précipitée vers ma colline.
~
Plantés sur ma colline, des gens, des tas de gens, je suis restée sans voix, j’ai paniquée. Aucune parcelle de libre. Mes brins étaient écrasés par toutes ces fesses tassées, par tous ces pieds crasseux, par toutes ces jambes lourdes, par toutes ces mains poisseuses. Alors je me suis éloignée m’écartant avec tristesse de mes brins chéris. Je gardais mon idée en tête, celle d’une seule et ultime rencontre entre mon herbe et mon vernis. J’ai patienté de longs rayons de soleil qui n’en finissaient pas de briller. J’attendais mes rayons de lune cachée derrière un buisson afin d’éviter que le gardien me chasse à la fermeture. Le sifflet retentit, le tas de gens commença à décamper. Mais dans ce tas, je reconnus cet homme, il s’éloignait. Mon cœur battait à l’allure d’une cascade d’eau. J’ai regardé ma boîte noire avec mon vernis, j’ai hésité quelques secondes infiniment longues et je ne l’ai pas rejoint. J’attendis encore trois rayons de lune pour m’approcher de mon herbe endolorie et je fis mes adieux à mon vernis en le versant sur le vert devenu chatoyant de mes brins.
J’ai regagné mon chez moi en larmes.

Ce soir-là, j’ai fait le deuil de mon vernis et de cet homme, je suis devenue la dame dans le noir.

~

J’ai enfilé ma robe noire et je suis partie dans ce bar que je fréquentais dans le temps. Ce bar, un café-concert, est perdu au milieu de maisons confortables et insipides. J’y suis entrée, le son de la petite cloche de la porte a fait bondir tous ces yeux sur moi et je sentais les regards perdus le long de ma taille, regards indécents mais indécence appropriée à mon goût, regards d’hommes longeant depuis trop d’années la solitude d’un comptoir, regards de femmes longeant depuis tant d’années la solitude des hommes, regards d’envies sexuées se profilant le long des notes. Et puis, son regard, celui d’un vieil accordéoniste, regard du fond de scène, en ombre des airs, se fondant aux affiches anciennes collées sur le mur de ce vieux bar. Et puis l’espoir de son regard qui se perd dans mes yeux.et puis mes yeux qui fixent ses doigts alourdis, les touches de son accordéon qui s’affolent, se souvenant du temps des notes folles où devant scène il était le dernier cri. Comme s’il me chantait : « Joli cœur, accorde-moi une danse de tes sens, je suis vieux je suis assis mais je suis épris, Joli cœur, je m’accorde au sens de ta danse ». Comme si j’étais le fond de ses pensées, sa dernière mélodie, comme si je ravissais la mesure de ses années, et puis le rythme de sa peine s’est enfuit. Puis est venu le temps des coulisses en amont, à quelques pas en suspens du comptoir, il effleure les courbes de mes illusions, valse-hésitation des intentions en regard me fredonnant encore et encore « Joli cœur, accorde-moi une danse de tes sens, je suis vieux je suis assis mais je suis épris, Joli cœur, je m’accorde au sens de ta danse ». Mise en scène au fond de son cœur assoiffé, il s’approche de ma jeunesse en folie, il m’offre un verre de ses larmes âgés, ses mots coulent au bord de sa nostalgie et il me dit : « Joli cœur, accorde-moi une danse de tes sens, je suis vieux je suis assis, mais je suis épris, joli cœur, je m’accorde au sens de ta danse ». Nous avons bu ensemble chez lui l’âge de sa solitude, rattrapant les années, les perdant par instant, mais toujours en accord, celui d’un baiser d’une nuit, un seul baiser mais celui de l’éternité de ses envies, envies au bout de sa langue parcourant ma bouche, juste ma bouche. Ses mains trop fidèles à caresser son accordéon, ne tentant pas l’adultère d’un corps féminin. Toutes ses envies de caresses sur ses lèvres m’embrassant. Je suis partie à l’aube de ce baiser s’évanouissant. J’ai rejoint mon fauteuil vert défoncé saluant la lune. J’ai dormi habillée de ce baiser ad libitum et je n’ai pas rêvé de l’homme que je n’avais pas rejoint. Mes draps rouges ont rêvé pour moi et ont crié ce baiser mis à mort. Article premier s’écrient les rires indécents des étouffants. Crier au suivant. Article second, non deuxième. Détruire l’illusion opticale d’un unique semblant. De cet homme et de moi. La pleine lune pleure et vomit ses rondeurs. Absoudre le silence d’une voix tranchante. Ruiner les notes sages, les peaux modelées, pencher de la douce noirceur, désoler le jour en forme serrée, désourire de l’indéfendable temps, dévaler l’époque des envies de jouir, défiler sens contraire du défi de soi, rire de soie et de moi, désarroi d’un roi, délit de tu, crier sans début. Article dernier. Toujours trois. Le soleil se rompt et crache ses rayons. S’évanouir.

En quelques rayons de lune et de soleil, j’avais perdu mon vernis blanc nacré et cet homme. Le gain d’un baiser.

Et puis l’hiver est arrivé méchamment. Hautainement il s’est installé me barrant la route vers ma colline.

A présent, ma colline est loin de moi.
~
J’ai tenté de disparaître dans le plafond de ma cuisine pour ne plus y penser mais les dix années de crasse m’ont fait barrage. Ma main a frotté des heures et des heures la peinture pour effacer les taches dans mes pensées, mais après, je n’avais plus la force physique de disparaître. Le plafond est blanc. J’essaie de le voir en bleu, mais je n’ai plus de couleurs dans la tête, elles se sont envolées, mes pensées s’ennuient sans ma colline. Cette nuit en plein jour me fait peur, elle est blanche également. Tout est blanc, je m’affole, je cours vers mon fauteuil vert défoncé pour qu’il m’enlace mais je me perds. Je suis face à moi, visage transparent, je ne distingue plus les formes de mes lèvres, ni de mes yeux. Juste un ovale qui me nargue. Je ne sais plus dans quelle pièce je suis chez moi. Je longe un mur et je me retrouve dans ma salle de bain. Je la reconnais, j’entends le bruit de l’eau qui ne coule pas. J’ai toujours rêvé de crier, mais quand je crie personne ne m’entend, même pas mes murs. C’est pour cela que j’entends l’eau qui ne coule pas de ma salle de bain, la sonnette qui ne sonne pas de ma grille et qui n’existe pas d’ailleurs, le pas d’un homme en chemise de soie qui ne s’avance pas vers moi, mes vernis rouge et nacré qui ne se chamaillent pas, les pleurs de mon cendrier bouleversé par mes émois, tout cela je l’entends. Je suis donc dans ma salle de bain, cela me rassure, je m’étais simplement égarée. Je jette un œil dans mon miroir mais il s’est drapé d’un voile en tissu noir, il ne veut plus me voir, il a été vexé l’autre soir quand je lui ai craché dessus, je sais, je suis ingrate. Mais je deviens folle sans ma colline. Les miroirs nous accompagnent toute notre vie, ils subissent nos peaux vieillissantes, nos grimaces, nos traces de maquillage, de mousse à raser et tout ça sans se briser. Je n’aurais pas supporté d’être mon miroir, j’aurais éclaté en mille morceaux devant tant d’états d’âme. Mon miroir était mon seul ami de visage humain, le mien, mais au moins un. A présent je suis dans mon ovale, et je n’ai pas eu la force de disparaître dans mon plafond. Je me suis enfin apaisée et j’ai retrouvé le chemin de mon fauteuil vert défoncé. Je me suis assise et j’ai fermé les yeux. Et puis, j’ai reconnu le pas de l’homme en chemise de soie qui s’avance près de moi, celui qui n’existe pas.

Alors j’ai pleuré.
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Du souffle, de l’eau trouble dans les fontaines noyées, du souffle, des veines serrées dans un seau d’eau, du souffle, de la mer enchaînée dans un vase cassé. Du souffle, il fallait que je parte. Chez moi il y avait trop de plafonds, et si je restais je savais que j’allais tenter de disparaître encore et encore.

J’ai pris un billet d’avion sur internet pour Rome et j’ai réservé un hôtel.
Dans l’avion, mon visage est resté collé au hublot. Pas de pianiste de l’autre côté de cette vitre. Les nuages. Les sillons d’une urbanité éloignée. Personne n’était assis à côté de moi, et je n’étais pas assise sur mon fauteuil vert défoncé. Pourtant je me sentais bien, j’avais mis du fond de teint, du rouge à lèvres et mon nouveau vernis blanc et nacré, histoire de m’égayer.
Arrivée à l’aéroport, un homme vendeur de billet de train, au regard très entrepreneur, me demande en anglais où je me rends, normal en vendeur de billet mais ensuite il me dit juste avec ce regard pensant aux femmes françaises : pourquoi Rome ? Je lui réponds simplement : « pour les fontaines » avec un sourire de femme pensant aux hommes italiens. Je prends ce billet, Léonardo Express m’emmenant vers la gare Termini. Trente minutes de trajet à observer le dehors. De dehors il me semblait connaître que mes brins d’herbe dans mon parc. Etonnement émerveillé de ces balcons parsemés de fleurs, de ces bambous sauvages le long des murs. Et ces jardins potagers tout au long de ce chemin de fer, lopins de terre aménagés paraissant non contrôlés, en bataille.
En quittant la gare je me suis perdue, longtemps, j’ai marché longtemps. Puis je suis entrée dans cette boutique de fleurs. Un homme et une vieille femme assis. Ils m’ont accueilli et nos mots latins se sont mélangés. L’homme m’offrit son aide, son sourire, sa générosité, son prénom, son numéro de téléphone et une rose rouge. En sortant, mon maquillage de femme a fondu en larmes.
L’hôtel. Une chambre. Deux lits. Je pose mes affaires et je repars. Une seule envie, me frotter les yeux devant une fontaine. Je m’approche de la Piazza Navona. Mon cœur s’emballe. J’emprunte une petite ruelle, les pierres sentent le poids de mon envie de la découvrir et je stoppe net devant le charme de cette place que je pensais trop grande pour moi. La mer. Un fleuve. Une rivière. Un ruisseau. La pluie. Une fontaine. La fontaine des quatre fleuves du Bernin. J’avais élu cette fontaine mienne. J’ai arpenté Rome et toujours revenant près de ma fontaine. Alors j’attendais que le soleil fasse place à la lune, espérant être un peu plus seule que je l’étais déjà. Je m’approchais puis ma main caressait la pierre et se baignait dans l’eau. Je fermais les yeux. Ce dernier soir, j’ai fermé les yeux encore plus forts que les soirs étoilés d’avant et j’ai vu Sélène dans son char d’argent. Elle était vêtue d’une robe blanche et fluide. Elle s’approcha de moi et me murmura : « viens, je t’emmène dans mon royaume ». Je suis montée à ses côtés et le char nous a emportés dans les profondeurs de l’eau. Un peuple y vivait. Un peuple de statues vivantes. Nous sommes descendus du char et nous avons dansé sur une musique étonnante. Tous riaient. Je dansais avec des statues heureuses. Tous étaient des hommes. Je pris le regard d’un homme sous mes souvenirs et éclata une image ancienne, je le reconnus. Puis un deuxième, un troisième et tous. Tous étaient mes anciens amants en pierre. J’aperçus cet homme, l’homme de ma colline, mais il ne riait pas, il n’était pas en pierre non plus, il ne dansait pas non plus, il était en fumée grise. Je me suis arrêtée de danser, j’ai marché vers lui et un coup de sifflet a retenti, celui d’une garde romaine. J’ai ouvert les yeux et j’ai crié tout bas. J’avais envie de disparaître dans l’eau de cette fontaine, mes plafonds étaient à des milliers de kilomètres, l’eau semblait bien plus accueillante mais elle était surveillée. Je me suis relevée de mes souvenirs et je suis rentrée dans cette chambre d’hôtel avec deux lits pour moi toute seule. Lequel choisir, celui près de la fenêtre ou celui près du mur ? Ils seront toujours au dessous du plafond. Comment disparaître ?
Je m’étais endormie entre les deux lits de cet hôtel ne sachant lequel choisir. Le breuvage de cette eau romaine me voilait l’identité de mes plafonds. C’était fort agréable, comme si j’avais perdu la gravité d’un toit. Comme si je pouvais voler au dessus de mes envies cliniques. Dans mon sac, mes vernis m’ont remis sur cette terre où tout le monde habite. L’avion ne m’attendait pas mais je l’ai pris. Les avions n’attendent personne, les trains non plus, et çà, personne ne s’en doute. Je n’aime pas les aéroports, tout le monde se ressemble, tout le monde sent bon, tout le monde a un sac de voyage, tout le monde sait pourquoi il prend l’avion. J’aime les gares. Pour l’inverse.
~
Je suis rentrée chez moi. Mon fauteuil vert semblait attristé, sa couleur avait terni. J’ai observé mon intérieur et quelque chose manquait. Un homme peut-être, cet homme, celui de ma colline. Ou bien l’eau, l’eau des fontaines de Rome. Et puis je me suis assise sur mon fauteuil et j’ai ouvert une page sur internet. Il y 20 ans je jouais du piano. Ce soir j’ai commandé un piano numérique. Je l’ai reçu quelques jours après. Il est tout près de mon fauteuil vert défoncé, une chaise sépare les deux. Je me suis assise sur la chaise face au piano et j’ai posé un doigt, puis deux puis tous. Et je me suis arrêtée. J’ai fouillé dans un tiroir, puis deux, puis tous et j’ai enfin trouvé ce que je cherchais. La partition de la gymnopédie 1 de Satie. Si lente et douloureuse. Je l’ai déchiffrée non sans peine, les notes me revenaient, les portées devenaient lisibles. J’ai joué pendant 6 heures tournant le dos à mon fauteuil. J’avais l’impression que mon intérieur avait grandi, s’était élargi. Tous les jours je jouais quelques heures, les plafonds ne m’attiraient plus, juste les touches de mon piano. Je les protégeais, le soir avant de me ternir dans mes draps rouges, je les recouvrais d’un foulard de soie blanche. Mes vernis attendaient sur ma table, eux aussi ternissaient. C’était l’hiver. Mon cœur était gelé. Mes vernis tremblaient de froid. Seules les notes me réchauffaient.

Mon fauteuil pleurait.

Mon chat consolait mon fauteuil.

L’hiver n’en finissait pas d’exister et ma colline me manquait.

Dans une presque nuit, je cherchais des sons dans un verre fragmenté, mes doigts se collaient aux touches incertaines d’un homme aux cheveux ivoires. Les dièses en pagaille tournaient en ovale sans thème ni je t’aime. Le fa dièse ré si s’étendait sur le mi grave. Douloureusement et lentement, mon fauteuil mourait. Mon chat implorait mon retour aux accoudoirs désaccordés moins colorés que jamais. Je m’installai sur mon fauteuil vert, je mis une caresse de Satie, je voulais que mes vernis, ma table, mon cendrier et mon fauteuil comprennent ma fuite dans ses partitions. Nous sommes restés au moins quatre étoiles filantes à écouter ses doigts posant tout son isolement sur des lignes. J’aurais voulu être rien qu’un silence de Satie. Depuis ce soir-là, mon fauteuil reprit vie et douceur. Et puis, avec une froideur extrême, l’hiver se tut sous un miaulement de mon chat. Les degrés saisissaient la verdure. Je me suis faufilée entre mes vernis et j’ai tenté le diable de mes pensées en forme d’homme. Je me suis jetée sur ma robe la serrant d’un regard de femme latente, j’ai arraché l’espoir d’avaler l’herbe de ma colline de mes yeux envahis de rien. Le soleil devenait rouge de plaisir s’impatientant de chaleur humaine.
J’étais armée d’un élan sans limite, atteignant sa proie avant même de l’avaler. Ma colline me manquait si fort. Cet homme me manquait si fort. Puis, j’ai regardé par la fenêtre, d’un coup des éclairs en vrac choquant le verre de mes carreaux, des coups de tonnerre comme un poing frappant sur ma table m’interdisant la rondeur de ma colline, la tendresse de mon herbe dressée. Je suis descendue dans mon garage en dévalant les escaliers, j’ai allumé la sono, j’ai branché mon micro, j’ai allumé l’ordi, la console, j’ai allumé, j’ai allumé, j’ai allumé, j’ai allumé, j’ai allumé, j’ai allumé, j’ai allumé. Puis j’ai hurlé pour couvrir l’orage de sa présence. J’ai hurlé, j’ai hurlé comme une louve dans un bois d’arbres en fer, j’ai hurlé comme une louve perdue au milieu de branches en plastique, j’ai hurlé comme une louve solitaire affamée d’un loup en voie de disparition. J’ai arraché ma robe noire ne sentant pas le masculin, j’ai arraché mes dessous si secs, j’ai arraché. J’ai jeté mes talons parterre. J’étais nue, je me suis allongée sur le béton de mon garage, le seul à pouvoir me consoler, sa froideur m’a envahie de frissons, j’ai pleuré plus que la pluie de l’orage. J’ai pleuré, j’ai pleuré ce loup, j’ai pleuré cet homme. J’ai pleuré mon corps sage, j’ai pleuré mon cœur froid, j’ai pleuré. J’ai pleuré.
Au petit matin je me suis réveillée apaisée, j’ai tout éteint, rangé. J’ai ramassé mes affaires et je suis remontée. J’ai jeté ma robe, mes dessous. Je me suis lavée, habillée. Robe noire col roulé. Je me suis coiffée, maquillée. Je me suis préparé un café. Je l’ai bu sans penser.

Il pleuvait fort, des gouttes de pluie violentes, pas celles qui se glissent sous ma nuque et me chatouillent la peau, non, celles qui me refusent le parc que j’aime tant, celles qui noient l’herbe attendant de se dresser, celles qui transforment la terre en boue, celles qui m’interdisent de respirer.

J’ai fermé la porte de chez moi, je suis entrée dans ma voiture déglinguée et j’ai foncé. Trop de temps à espérer que l’hiver se taise. Trop de temps à fendre mes plafonds pour tenter de disparaître, trop de temps à pâlir mes vernis, trop de temps à encenser ma solitude. Trop de temps. Je suis partie. Je suis partie saluer mon parc, mes escaliers, mes brins d’herbe.

~

Je suis partie dans mon parc sans rêver. J’ai dormi toute la journée sur mon herbe. Le froid parfois me semblait chaud. L’humidité avait un goût exquis, une odeur particulière, comme si la colline m’encensait de ses parfums. Mais j’ai fini par penser. A cet homme. Peut-être m’avait-il encore cherchée, peut-être était-il là à m’observer sans que je le sache, peut-être était-il fantomatique. Fantôme amour approche-toi, que je palpe ta transparence. Effet optique cynique hystérique fantomatique. Déshabille-toi de tes principes, déchire l’avenir, dévoile-toi. Amour fantomatique optique cynique hystérique fantomatique. Sous tes lucides no sens sans système, de l’interdit de ton image,
image transperce-moi de ton absence sous mes envies cliniques, optique cynique hystérique fantomatique.

Et j’ai fini par ne plus penser.

Le coup de sifflet du gardien m’a ouvert les yeux sur le ciel. Il était trop loin pour que je puisse l’attraper, et j’aimais cette distance, comme celles des cimes de mes grands arbres, ne pas les toucher renforçait mon désir. Pareil à cet homme. Je le désirais aussi loin que mes arbres, aussi hauts que mes cimes. Je me suis levée puis je l’ai peint de mes idées. Une main pour me caresser la joue un soir, une bouche pour poser un baiser dans mon cou un matin et l’autre main sur ma taille un après-midi. Voilà tout ce que je désirais de lui. Mon regard s’est posé sur cet homme, lui, montant les escaliers de ma colline. Nous nous sommes embrassés sur la joue même si mes lèvres désiraient déjà ses lèvres ; nous nous sommes assis très proches, même si ma peau désirait déjà frôler la sienne. Mes brins d’herbe ont commencé à onduler sous le parfum de cet homme, et ma robe aussi. Et puis il a vu ce que je voyais de ma colline. Alors sa main caressa ma joue, sa bouche embrassa mon cou et son autre main se posa sur ma taille.

Ad libitum.

l’enfant poussière

Une pièce. Recouverte d’une épaisse couche de poussière. Des cartons. Remplis de boîtes alimentaires vides. Un rouleau de papier toilette vide, tenu par une main d’enfant, sillonne un tas de poussière. Un tas en forme de montagne. L’enfant appuie suffisamment fort afin de laisser une trace du sommet jusqu’à la base. Une trace en forme de route. Il murmure : je te baptise « route de la montagne ». L’enfant est accroupi, il porte un pantalon à fleurs rouges délavé, trop grand pour lui, maintenu au niveau de ses chevilles par des bouts de ficelles. Un pantalon de femme. Un tee-shirt de couleur grise lui colle à la peau, trop petit pour lui, grisaille récupérée par de nombreux lavages, tous coloris confondus. Sa coupe de cheveux est étonnamment irrégulière, sa frange est en ziz-zag, ses cheveux sont longs derrière et courts sur le côté laissant ses oreilles dégagées. Il a environ sept ans. Il a vraisemblablement coupé ses cheveux lui-même. Ses yeux sont verts. Il se lève. Il démarre une marche sur place, il compte ses pas dans sa tête. Cent. Puis accélère. Cent. Il s’arrête. Il ferme ensuite ses yeux et inspire puis expire lentement. Il ouvre ses yeux, se penche ; il attrape un mouchoir en papier et crache dedans. Avec ce mouchoir, il nettoie le sol autour de ses pieds nus et élargit le champ de ses frottements : cela forme un rond d’où le lino apparaît. Il sourit. Son regard se pose sur la fenêtre sans poignée de cette pièce : sa chambre. Les volets sont fermés. Un rayon de soleil passe au travers des carreaux, une couche de saleté côté extérieur semble incrustée depuis fort longtemps, côté intérieur la surface du verre est sale mais pas uniformément, certains endroits laissent apparaitre des dessins, on peut deviner ainsi un arbre sur le carreau gauche, la saleté étant le contour de cet arbre. Il s’assied. « Quand je serai grand, j’irai sur le sommet de la plus haute montagne de la terre et je regarderai le soleil ».

Une pièce. Une table à manger. Une bouteille de vin rouge entamée tenue par une main de femme. Elle remplit son verre. Elle se roule une cigarette et la pose sur la table, boit une gorgée de vin puis elle inspire profondément et expire lentement. Elle pousse négligemment des cendres par terre. Le sol est sale, très sale. Des taches de vin sont visibles, des trous de cigarettes par dizaines ont abimé le lino et des mégots traînent par ci par là. On devine l’âge de cette femme sous ses traits abimés par l’alcool. La quarantaine. Elle porte un djean, un tee-shirt noir déformé, elle ne porte pas de soutien-gorge. Elle a les pieds nus et sales. Ses cheveux sont noirs, la racine est un mélange de blanc et de châtain. Elle a les cheveux mi-longs, gras et non coiffés. Elle a les yeux verts, son regard fixe la fenêtre par où passe un léger rayon de soleil, les volets sont fermés. Elle sourit par moments, expression morne, pensées vagues. Elle murmure : je vais l’appeler, non, demain je l’appelle.
Un balai est posé contre un mur, elle se lève, attrape ce balai, puis tente de récupérer quelques amoncellements de saleté qu’elle traîne jusqu’à une porte. Elle ouvre cette porte et envoie son tas de poussières dans cette pièce. On aperçoit alors l’enfant accroupi, il tourne la tête lentement et il l’observe sans rien dire ; l’expression de son visage a viré d’un calme serein à une tension visible, sans crainte mais figé. Cette femme, sa mère, ne le regarde même pas, elle ne le voit pas, il fait parti des meubles ou de ce tas de poussières … Elle referme la porte et repose le balai sur un autre mur. Elle se rassied, et se resserre un verre, allume sa cigarette. Elle ferme les yeux, sourit et prononce lentement : ne pas boire beaucoup pour demain.

Un réveil sonne. L’enfant allongé sur un matelas recouvert d’un drap s’étire. Il est sept heures. Il prend ses affaires soigneusement pliées au bout de son matelas : pantalon, sleep et pull. Il se lève, et tout doucement, sans un bruit ouvre la porte. Il aperçoit sa mère affalée dans le canapé, dormant et ronflant. La télévision est encore allumée, sans sons, il l’éteint et se rend dans la salle de bain. Il prend une éponge par terre et nettoie l’évier. D’un tiroir sort un gant de toilette et un savon. Il se lave et s’habille. Il rince ensuite le gant et le remet dans le tiroir en glissant le savon dedans. Il en sort ensuite sa brosse à dent et un dentifrice, se frotte énergiquement devant le miroir, il range le tout dans ce même tiroir. Il retourne dans sa pièce sans un bruit, dépose ses vêtements qui lui servent de pyjama, en dessous de son oreiller sans taie. Il prend son cartable au pied de son matelas, et vérifie que la clé de la porte d’entrée de l’appartement se trouve bien dans la poche extérieure de son cartable. Il ouvre la porte de sa pièce avec toujours la même discrétion, se dirige vers la porte d’entrée et sort. Il marche au moins pendant quinze minutes, puis s’arrête devant une église et s’assied sur les marches. Il ouvre son cartable, glisse sa main et prend un cahier. Il révise sa leçon. Il lève sa tête au bout de quelques minutes et suit du regard un bus. Il sort un autre cahier, un livre et sa trousse. Il fait ses devoirs. Les cloches sonnent huit coups, il range ses cahiers, ferme son cartable et se remet en marche. Quinze minutes après, Antonin arrive à école.

Elle ouvre les yeux. Elle regarde la pendule, il est dix heures quarante. Elle va dans la cuisine et se prépare un café. L’évier est rempli d’assiettes, de couverts et de tasses sales. Elle en rince une et s’assied à la petite table. Elle boit son café. Elle fait la moitié de la vaisselle, les verres uniquement, prend sur la cuisinière les deux poêles et la casserole et les remplit d’eau bouillante, puis les pose sur le plan de travail. Elle passe un coup d’éponge rapide sur la table. Elle retourne dans la salle à manger où se trouve le téléphone fixe, elle sort de son sac un bout de papier où est inscrit Romain et un numéro de téléphone. Elle appelle. Trois sonneries, un homme décroche :
– Allo.
– Bonjour Romain, c’est Elise à l’appareil.
– Bonjour Elise, je m’attendais à ton coup de téléphone. Tu vas bien ?
– Oui, ça va. Je voulais savoir si tu voulais venir boire un verre chez moi ce soir.
– D’accord, je finis le boulot vers dix huit heures, le temps de repasser chez moi et je peux être là vers sept heures, sauf si ça te fais trop tôt, dis-moi.
– Non, très bien. Je te donne mon adresse : 4 rue Delaune, appartement 11 au rez de chaussée.
– J’apporte quelque chose ?
– Euh, bien, comme tu veux.
– J’apporte une bouteille de bordeaux alors.
– D’accord, à ce soir alors.
– A ce soir.

Antonin est dans la cour de récréation, la cloche sonne, les enfants se rangent devant leur maîtresse en rang par deux, sauf lui, ils sont en nombre impair, il se place au bout de la file, seul. Les autres enfants chuchotent entre eux, on entend des « j’ai un stylo 4 couleurs », « pousse pas », « t’es pas gentil, rend le moi » … Lui, il est silencieux. Les élèves entrent en classe après avoir traversés la cour et s’installent à leurs petits bureaux d’écoliers, lui est au dernier rang, il a choisi cette place pour ne pas être embêté, gêné, moqué. Les deux premières années d’école primaire, il les a passées au premier rang à recevoir des boulettes de papiers … alors à la rentrée scolaire de CE2, il a foncé vers le fond de la classe et s’est assis avec un sentiment de soulagement.
On ne perçoit plus que les bruits de cahiers, stylos, règles. La maîtresse dit :
– Bonjour les enfants.
– Bonjour maîtresse, répondent-ils en chœur
– Lecture, sortez le livre. Page 12. Jonathan commence.
– « le petit frère de Sabine … »
Six enfants d’une rangée lisent chacun un paragraphe, les uns après les autres, dans un ordre habituel.
– Vincent, dit la maîtresse, reprend la lecture au premier paragraphe et met tout au passé. Prends ton temps tu as le droit d’hésiter et de te reprendre.
Les cinq premiers élèves de cette rangée ont laborieusement effectué cet exercice avec l’aide de la maîtresse. Lui, Antonin, est le sixième, il parcourt ces lignes avec une aisance incroyable, comme si les temps imparfait, passé composé ou passé simple étaient écrits. La maîtresse émet un signe de tête approuvant les qualités de cet élève. Antonin n’a pas d’amis mais n’a pas d’ennemis non plus, il est invisible, ou il se rend invisible.

Elle est dans la salle à manger. La pendule sonne. 15 heures. Elle a passé sa journée devant la télévision. Il lui reste quatre heures avant son rendez-vous. Elle se lève. Elle entre dans sa chambre. Elle change ses draps, sa housse de couette, sa taie d’oreiller. Elle ramasse les habits en vrac par terre, les met dans la salle de bain, dans le panier à linge sale débordant. Elle prend le balai puis pousse la poussière dans la pièce où vit Antonin. Elle prend un vaporisateur de parfum bas de gamme et asperge son lit et les rideaux. Puis elle attrape d’une seule main les quatre verres sur sa table de chevet, légèrement colorés dans le fond d’un vin rouge. Elle referme la porte de sa chambre. Pose les verres par-dessus le reste de vaisselle sale dans l’évier.
Puis elle ouvre la porte des toilettes et laisse apparaitre une moue de lassitude. Une serpillère, le produit à vaisselle en main, elle nettoie les toilettes et le sol, sans rincer. Elle jette la serpillère dans l’évier de la cuisine par-dessus la vaisselle sale et s’assied. Elle retourne dans son salon, regarde la pendule, 15 h 30. Elle s’assied et regarde la télé. 16 h. Elle s’assoupit. 17 h, elle entend la porte d’entrée s’ouvrir, elle ferme aussitôt les yeux.

. Antonin est rentré de l’école, il passe dans le salon en baissant les yeux, se dirige dans la cuisine, ouvre le frigidaire. Il prend une barquette de raviolis, une fourchette, un verre d’eau et s’en va dans sa pièce. Il s’allonge sur son lit et mange. Et dans sa tête tout bas il dit : « le passé est un temps à aimer car il n’existe plus, le présent est un temps à attendre le futur pour qu’il n’existe plus, le futur est un temps à aimer car il n’existe pas. »
Puis il se lève, et marche sur ses tas de poussière. Il s’accroupit, dégote un morceau de carton et ratisse la poussière en forme de carré. Autour de lui. Il parcourt ainsi toute la pièce et se fabrique un échiquier. A l’école, pendant l’heure du midi, il y a une activité où ils apprennent le jeu d’échec avec une autre maîtresse. Puis il se dirige vers un carton où sont empilées des choses usagées comme des boîtes de thon, de maïs, ses anciens cahiers. Il met en boules huit feuilles d’un cahier de feuilles d’écriture, il découpe en deux quatre feuilles de ce même cahier. Il positionne ses seize pions. Puis il choisit quatre sortes de boîtes pour ses deux rois, deux dames, quatre tours et quatre fous. D’un côté il les place à l’endroit et de l’autre, à l’envers. Il est près. Il joue. Déplace ses pions en faisant attention de ne pas faire un pas sur ses tracés. Délicatement. Plus la partie avance, plus il réfléchit. Et il se dit qu’il ne peut pas prévoir de piège à l’adversaire puisque c’est lui-même l’adversaire. Alors il tire une moue de lassitude. Et il se met à pleurer tout bas. Il se déshabille, enfile son accoutrement de nuit et met son réveil à 6 heures du matin, il a prévu de faire ses devoirs plus tôt car il a un contrôle de grammaire et le soir, à côté de sa pièce il y a trop de bruit.

Elle réouvre ses yeux. 17 h 30. Elle se lève, se rend dans la cuisine et se met à la tâche. 18 h. Elle sort un sac poubelle, lourd de bouteilles et de quelques boîtes vides qui n’iront pas rejoindre la pièce d’Antonin. Elle parle tout haut :
Une, c’est pas assez. Elle sort de chez elle munie d’un petit porte monnaie rempli de petites pièces. Elle compte en marchant.
Chez l’épicier du coin elle regarde le prix des bouteilles de rouge. Elle en attrape une à 5,50 euros. Puis une deuxième.
Dans sa salle à manger elle installe trois verres, elle en remplit un. Il est 18 h 30. Elle le boit, et le lave. Elle range la bouteille entamée dans le frigidaire, un mauvais vin se garde mieux au frais. Puis elle va se laver.

Antonin se glisse dans son lit et ferme ses yeux. Il s’imagine en haut de la montagne. Il s’endort. Ses mains s’agrippent à la carcasse de cette montagne, il s’affole, ses pieds s’enfoncent comme si la pierre devenait sable mouvant. Il lève la tête et aperçoit le sommet, à quelques mètres de lui, mais il n’a plus de force. Alors il lâche l’emprise et glisse, glisse. Il ouvre les yeux, il est tombé de son lit et entend le bruit de la douche. Il se recouche aussitôt. Quand il entend le bruit de l’eau dans la pièce d’à côté, il sait qu’il y aura d’autres bruits dans la soirée. Les soirs où il entend la télé, il est comme rassuré, un bruit sonore couvrant les bruits de vin versé dans un verre, couvrant les râles de sa mère devant la télé, mais seulement les bruits de sa mère. Quand il entend sa mère se laver le soir, il est inquiet, il a peur, pas de bruits de télé pour couvrir les autres bruits, les bruits des hommes avec sa mère. Il s’efforce de penser à sa montagne pour s’endormir. Il la voit très haute. Il se demande à quel âge il pourra y aller. Le plus tôt possible. Un jour il marchera si loin qu’il la trouvera. Loin, il y a toujours des montagnes, parce que tout près, il y a trop d’hommes, trop de rues, trop de poussières.

Elle sort de la douche et dans sa chambre, dans le tiroir de sa commode, prend une paire de bas noirs, une culotte noire, un soutien gorge rouge à dentelle noire, une jupe en toile grise et un chemisier blanc. Dans ce tiroir, il reste à présent un gilet rose en laine. Ce sont ses affaires dédiées aux soirées quand elle se retrouve en compagnie d’hommes. Ses chaussures à talons aiguilles sont posées sur son radiateur. Comme si le sol était fait pour le reste, les détritus, le linge sale. Elle doit se maquiller pour couvrir les rides, les traits, les trous de sa peau. Elle se trouve marquée, elle sait. L’alcool. Mais elle ne peut plus s’en passer. Ça l’aide à oublier. A oublier un mardi soir. Dans la rue. Elle marchait. Elle était belle. Huit ans plus tôt. Deux hommes derrière elle marchaient aussi. Trop près d’elle. Si près à un moment donné, qu’elle accéléra le pas, pour les fuir. Eux aussi accéléraient le pas, pour la suivre. Une impasse. Un cul de sac. Deux sur elle. Habits en loque. Femme en loque. Evanouie. Enceinte. Un enfant.
Elle s’essuie la bouche avec sa main, elle vient de boire un deuxième verre. Deux rouges se mêlent, celui des ses lèvres et celui du verre. Rouge sang.
Il est 19 h. elle éteint la télé. On sonne à la porte.

Antonin entend la sonnette. Il s’affole, à soixante ans passés il n’a jamais reçu de femmes chez lui. Il n’a jamais connu de femmes d’ailleurs. Ni d’hommes, très peu d’humains autour de lui. Juste le minimum. Son parcours scolaire est sans faute, le bac à dix huit ans, une licence de lettres, puis il passe un concours de correcteur et démarre une activité professionnelle indépendante, il est correcteur chez Lafond. Il lui suffit de correspondre par mail et par courrier avec un interlocuteur pour ce travail. Le minimum vital. Le minimum social. Pourtant il a dit oui. Il a dit oui à une femme. Il a dit oui à la voix d’une femme.
Antonin a une virtualité sociale, celle d’une toile, celle de son ordinateur posé sur son bureau, placé dans sa chambre, à côté de son lit où ses draps sentent l’éternité d’un homme seul. Des sites se battent en duel sur son écran, et toujours au son d’une image féminine dénudée. Et jamais de réalité. Sauf cette fois-ci ou là. Cette fois. Cette femme. Ou sa voix. Juste le son de sa voix et lui, d’imaginer le son féminin enrober quelques uns de ses milliers de mots écrits sur du papier usé dans ses tiroirs empoussiérés et retapés sur son ordinateur et sans une faute. Antonin n’a jamais osé montrer son visage sur cette toile, il est l’anti amant, il est aigri. Dans la rue les gens le fuient, traversent pour ne pas le voir, il le sait. Il fait peur. Toute son enfance se niche sur son visage. Sa démarche est celle d’un fou errant, tête baissée, cheveux hirsutes. Son allure est celle d’une bête sauvage prise au piège des humains apeurés. Ses habits sont ceux d’un brigand du Moyen âge appartenant au clan des Coquillards. Son odeur est celle d’un vieux livre égaré dans un placard de cuisine d’une vieille femme mélangeant couteaux et viande avariée. Il est l’anti amant en toute sa déchéance masculine. Il le sait.
Il ouvre la porte. Elle entre.

Elle ouvre la porte. Il entre.
Les jalons sont déjà posés. Une femme, un homme et une bouteille de vin dans la main de l’homme et une bouteille de vin sur la table de la femme. Deux. Deux bouteilles. Deux humains. Que reste-t-il à présumer. Juste le résumé d’une histoire sans lendemain. Et un enfant avec un passé sans avenir. Le jeu est joué. Elle démarre une discussion, le thème est sur table, celui du corps. Simplement, elle lui demande comment il a réussi à garder un corps musclé et l’homme devine tout de suite que l’envie de cette femme est d’être dans ses bras et quelques minutes après la main de l’homme s’approche de cette poitrine offrante, la pétrit non délicatement, ce qui tend la femme à émettre des petits souffles de plaisir mais de souvenirs ignobles. Car au fond d’elle, sous sa poitrine, sous sa peau elle n’a jamais oublié ces fumiers et comme tout être abusé, elle veut banaliser ces gestes et les revivre pour ne plus, pense-t-elle, souffrir. Loin est la sensualité d’elle. Ils en sont à trois verres de rouge. Et son soutien-gorge dégrafé. Elle se laisse toucher mais ne pense pas à toucher l’homme. Trop occupée à reconstituer le passé. Alors il s’arrête. Il s’arrête de la toucher. Elle s’étonne. Sans rien dire. Elle se sent déstabilisée. L’homme prend la parole. Il entame un sujet léger, celui d’une recette. Il lui demande qu’elle est la recette d’un dessert qui semble être le plus masculin. Par la forme, le goût ou autre description. Quatrième verre de rouge. Elle répond : « un éclair au chocolat ».
L’homme sourit. Et s’approche de son visage en murmurant : « mon éclair est tendu de chocolat et n’attend que tes îles flottantes, au goût de caramel ». Elle, prise au piège de l’image d’un éclair si tendu de chocolat fondant aux abords d’un rouge à lèvres frôlant le nappage si doux de cette gourmandise rectiligne à croquer, elle, se tût et avança sa bouche vers cette masculinité. Près d’elle est à présent la sensualité, car elle a oublié le passé.

Antonin referme la porte et découvre cette femme, il a le regard inquiet. Il ne maîtrise pas la situation. Un petit sourire dépasse légèrement de sa bouche et il accueille son invitée sans un mot. Elle entre dans son salon. Ses talons aiguilles soulèvent légèrement la poussière, elle semble inquiète et murmure un « enchantée » décalé de sa propre définition. Elle ôte son manteau et son pull blanc glisse dévoilant la candeur de son épaule aux yeux ébahis d’Antonin. Il se met à déambuler de long en large de sa pièce et commence un monologue sur le thème de ses écrits, il n’a qu’une idée en tête, lui arracher ses vêtements et la toucher. En vrai. La senteur d’une femme. Son regard immobilisé sur le plancher, il baragouine, il s’affole. Et puis ses yeux se détournent et se cramponnent aux formes de cette femme, il devine la courbure de ses seins sous son pull. Il s’arrête net et de parler et de marcher. Il fixe ses seins bombés. Il halète, comme un chien devant un os prêt à bondir et arracher de ses crocs la chair fraîche. Elle le sent. Elle a peur. Ces objets cassés, poussiéreux autour d’elle lui donnent un frisson d’effroi mais elle se reprend et lui demande si elle peut lire quelques uns de ses textes, à haute voix lui dit-elle, elle a compris que le silence pouvait être dangereux. Il sourit niaisement et lui annonce que tout se trouve sur son ordinateur dans sa chambre, mais il ajoute qu’elle ne prenne pas peur, qu’il ne lui tend pas un piège. Elle rit avec lui mais pas de bon cœur, juste un faux semblant histoire de s’afficher rassurée. Le chemin du salon à la chambre n’est que fatras : cartons amoncelés, boîtes de conserves empilées, linge sale entassé et tout cet immonde amas recouvert de poussières. Il ouvre la porte de sa chambre. Elle entrevoit son lit recouvert d’une vieille couette miteuse, au pied du lit une petite table sur laquelle trônent ordinateur et crasse. Une seule chaise. Il lui propose celle-ci et s’installe derrière elle, assis sur le bout de son lit. Il passe son bras au dessus d’elle pour allumer l’ordinateur, frôlant son épaule. Elle se tourne et remarque un peu de bave coulant le long de sa bouche. Il parait gêné, elle en est soulagée. Le fichier s’ouvre, des centaines de titres apparaissent. Elle en choisit un au hasard, intitulé « l’histoire courte d’une femme ». Elle parcourt les mots avec une voix tremblante, à la fin elle murmure simplement : « touchant ». Il pose alors sa main sur l’épaule de cette femme, délicatement, avec tendresse. Il caresse juste le tissu tout doucement et de ses doigts dénude cette petite partie de ce corps féminin. Cette épaule. La femme ne bouge pas, elle semble sereine et clique sur un autre fichier puis reprend la lecture. Cette fois-ci sa voix est plus chaude, Antonin ferme les yeux pour dévorer le timbre de sa voix. Il sent un mouvement provenant de la femme. Il ouvre les yeux et dirige son regard vers ses jambes. Elle les a écartées et il observe comme un gamin la soie noire brillante. Sa robe est courte et laisse deviner ses rondeurs. Il distingue alors une légère forme sous sa robe, celle des jarretelles de ses bas. Elle continue de lire, elle passe d’un texte à un autre et elle se met à jouer de ses jambes qu’elles balancent lentement. Antonin approche sa main de ses cuisses et soulève sa robe petit à petit. Vision extrême de la féminité qu’il s’interdisait. Vision troublante. Elle fixe toujours l’ordinateur et s’adonne à la lecture avec des petits soupirs entre certains mots, entre certaines pensées. Antonin étale sa main sur cette culotte si fine qu’il peut sentir et deviner ce sexe. Il n’ose plus bouger, il veut s’imbiber de cet instant. Puis la femme écarte béantes ses cuisses, lui suggérant cette ouverture comme une invitation. Il ne réfléchit pas et plonge sa tête dans cette volupté. Sa bouche, sa langue, ses doigts rattrapent toutes ces années perdues. Il s’engouffre dans cette chair, arrache sa robe, dégrafe son soutien gorge, empoigne ses seins assez gros pour ses mains, les bouffe, les triture, il se lève, porte la femme et la dépose sur son lit, il enlève violemment sa culotte, il lui claque ses fesses, les lèche, les aspire, il bande comme un fou, il ôte son pantalon comme un dingue, et sa verge se tend de plusieurs envies, la bouche de cette femme, le sexe de cette femme, le cul de cette femme, et il y revient maintes fois, des dizaines de fois, elle hurle, elle crie de plaisir, puis il se lève sexe dressé, se retourne et éjacule sur son l’écran de son ordinateur. A toutes ces femmes virtuelles, il rend hommage.

Disco politique

feu groupe Ire Tendre avec olivier Keriven and co

Disco Politique

Nous, les marionnettes, crachons de l’acide sur vos discours en tôle

Et nous ondulons de vos mots en plastique

Disco disco politique

Promettez-nous le soleil incessant sur nos nuits de soucis

Mais la lune en furie vous dément

Promettez-nous le ciel pour toit ferme sur nos jours en débris

Mais les nuages sont remplis de larmes sans-abri

Nous, les marionnettes, crachons de l’acide sur vos discours en tôle

Et nous ondulons de vos mots en plastique

Disco disco politique

Promettez-nous la floraison de vos plantes en béton

Mais la terre endurcie nous supplie de l’eau pure

Promettez-nous l’ouverture du barrage de savoir

Mais les vallées de bambins asséchés dénoncent les degrés

où sont les hommes ?

Où sont les hommes ?

Où sont les hommes qui s’épanchent

Laissant leurs cœurs se dénuder

Pour que les femmes s’en éveillent

Et mettent en branle leurs sens ?

 

Où sont les hommes qui se déhanchent

Laissant leurs peaux se libérer

Pour que les femmes s’en émerveillent

Et mettent en branle leurs sens ?

 

Où sont les hommes qui se déboutonnent

Laissant leurs décolletés se dévoiler

Pour que les femmes se penchent

Et mettent en branle leurs sens ?

 

Où sont les hommes qui se bichonnent

Laissant leurs corps se contempler

Pour que les femmes flanchent

Et mettent en branle leurs sens ?

 

Mais qui sont les hommes ?

 

Où sont les femmes qui caressent

Laissant leurs états d’âme se voiler

Pour que les hommes se confessent

Et ne mettent pas sur la touche leurs sens ?

 

Où sont les femmes qui réconfortent

Laissant leurs épaules se développer

Pour que les hommes s’y abandonnent

Et ne mettent pas sur la touche leurs sens ?

 

Où sont les femmes qui impressionnent

Laissant leurs faiblesses s’envoler

Pour que les hommes s’en étonnent

Et ne mettent pas sur la touche leurs sens ?

 

Mais qui sont les femmes ?

fragmentos de cuerpo

Fragmentos de Cuerpo

Cuerpo en fragmentos

Fragmentos de corazon

Corazon en hueco

Hueco de sangre

Sangre afectada

Afectado de futuro

Futuro en crepusculo

Crepusculo de

Cuerpo …

Cae crepusculo,

No soy un hombre solo,

Soy un padre,

Mis hijos son los fragmentos de mi cuerpo

Mis hijos son el derroche de mi corazon

Mis hijos son mi sangre pura

Mis hijos son mi eternidad

Ardiente angel

Pasion de palabras

Rêve d’éternelle tendresse

Palabras dulcisimas

Ame caressant ton ivresse

Se enlacan alrededor de mi corazon lentamente

Nuages de passion ailée

Ardiente angel de poesia

Poésie de mots nés

Me esfumo con tus cirros

S’envole vers mon ardeur

Alas de sueňos eternos

Enroulant mon cœur

Acaricio tu alma

Telle une amante

Nacer tu amante

sous l’arbre

Il faisait nuit. Un tout petit garçon en pyjama marchait dans la rue. Il s’arrêta près d’un arbre entouré d’une grille et s’assit près de lui. Il plongea sa main dans les trous de la grille et gratta. Un homme titubant légèrement, arriva près de lui et lui dit :

«  Que fais-tu ici?

Le petit garçon leva la tête et répondit :

– Aide-moi, je veux voir en dessous de l’arbre ce qu’il y a. »

L’homme ne s’étonna pas et se mit accroupi près de lui tentant de mettre sa grande paluche dans un trou de grille et bafouilla :

– Je ne peux pas, attends, je vais chercher un morceau de bois ou de ferraille là-bas dans la poubelle. »

L’homme s’aida de l’arbre pour se remettre debout. Il revint avec une cuillère tordue, mais une cuillère quand même. S’installa de nouveau accroupi et commença la besogne. Le petit garçon l’observa tout content. Un gros tas de terre s’amoncelait à présent sur le trottoir. Le petit garçon semblait étonné et écarquillait grands ses yeux sur cet amas.

« Voilà mon garçon, tu peux voir ce qu’il y a dessous maintenant »

Le petit garçon glissa sa main dans le gros trou et palpa.

« Mais c’est de la terre !

– Oui pourquoi ? »

Le petit garçon pleura. Après quelques soubresauts de voix, il réussit à échapper ces mots :

« C’est un vrai arbre, je ne savais pas, il doit être triste d’être enfermé dans ma ville. »

L’homme prit l’enfant par la main et le raccompagna devant chez lui, sans tituber.

Cette réalité l’avait dégrisé.

 

 

 

cette lettre (en cours)

Une femme s’avance, elle est vêtue d’une robe blanche légèrement transparente, on devine ses rondeurs. Elle tend la main vers un homme, celui-ci essaie en vain de la saisir, ses doigts sont collés entre eux. Il regarde ses seins, des gouttes de lait transpercent le tissu. Il s’approche d’elle et lèche sa poitrine. Tout à coup l’homme rétrécit et devient si petit qu’il tient entre ses seins et son bas de ventre. Sa bouche attrape alors son téton, le mâchonne. La femme lui caresse le dos, l’homme est poilu comme une bête. Au bout de ses doigts collés, des griffes ont poussé, il les enfonce dans la chair féminine. Elle pousse alors un cri et écarte les jambes. Il lâche le téton, glisse et se retrouve au niveau de son nombril. Sa langue parcourt cet orifice, ses griffes le découpent et il le mange. Il sent de l’eau couler le long des jambes de la femme. Elle semble soulagée. Elle souffle et on entend le son de sa voix murmurer : « enfin ». Elle le serre très fort et appose un baiser sur son front. Elle chante une berceuse. Il pleure.

Puis la tête de l’homme cogne contre la peau de la femme devenu dure et froide comme du métal. Il cogne et cogne, comme un balancement d’aiguille d’horloge. Le sang coule de ses joues. La femme les embrasse, mouille une main de sa salive et le nettoie. Il pleure.

Une écharpe en peau humaine serre son cou, il essaie de l’ôter mais elle résiste. Les griffes ont disparu et il ne peut la sectionner. En tombant sur le plancher, il reprend forme d’homme. Il se lève. L’écharpe a disparu. Il met sa tête sur le cœur de la femme, il entend des battements, ils sont si forts que ses oreilles sifflent, mais il ne peut plus dégager sa tête.

Michel se réveille brusquement. Il touche son cou, il est en sueur. Il regarde autour de lui, cette chambre d’hôtel. Il serre les poings, regarde droit devant lui, prend une large inspiration et expire tout doucement.

Michel est un homme d’une cinquantaine d’années, sans femme et enfant. Un seul lien : sa mère, veuve depuis bien longtemps et malade depuis quelques années. Il vivait avec elle en fils unique attentionné. Jamais il n’avait ressenti le besoin de fonder une famille, sa mère était sa seule famille. Pilote de ligne, il avait choisi les longs courriers pour partager des moments en journée avec sa mère. Il disposait d’un temps de repos de trois jours chez eux avant d’être réaffecté sur un vol et il bénéficiait également de période plus longue de récupération.

Michel se lève et se rend dans la salle bain de cette chambre d’hôtel. Il scrute les moindres détails, la veille il l’avait astiquée de fond en comble. Il prend son gant de toilette, un cafard en sort et tombe à ses pieds. Il attrape sa serviette éponge et la pose sur la bête, serre son poing et tape dessus violemment un long moment. Il s’arrête. Son visage est devenu blanc, ses yeux écarquillés sont fixés dans le vide. Puis il vérifie que le cafard est bien mort. Il sort de sa chambre pour jeter le cafard enfoui dans la serviette. Revenu dans cette chambre d’hôtel, il marmonne : immonde, répugnant, immonde, répugnant…

Dans sa valise, il saisit un sac où se trouvent des éponges de plusieurs couleurs, des torchons et des produits ménagers. L’éponge rose et la bouteille d’eau de javel en main, il nettoie pendant une heure cette salle de bain, de gestes rudes, rapides, comme s’il voulait arracher le revêtement du sol, du lavabo, des murs.

Puis il stoppe d’un coup, inspecte du regard chaque endroit de la salle de bain. Impeccable, propre, je peux à présent me laver.

Il est en escale au Mali.

Une foule, un marché. Des couleurs, les couleurs portées par ces maliennes, les couleurs des fruits et légumes. Il passe devant des étalages avec émerveillement. Odeur forte de poissons frais, il s’arrête pour en reconnaître l’espèce. Une femme noire se colle à lui, elle se penche. L’odeur relevée de son corps le saisit, il ne bouge plus. Odeur attirante, il se penche légèrement pour apercevoir sa large poitrine. Sa robe est souple, elle ne porte pas de soutien-gorge. Un téton se balance. Et toujours son odeur qui domine sur celle des poissons. Il distingue maintenant ses deux seins, ils sont opulents, ils se touchent. Les mains de Michel tremblent. La femme se relève et sa poitrine effleure son visage. Pendant quelques secondes, la vision de ses seins laisse apparaître une expression de béatitude sur son visage. Elle se recule, lui offre un large sourire mais il reste de glace, excepté sa bouche qui reste entrouverte. Il serre les poings, au fond de lui, il est bouillant.

Lors de ses escales, Michel équipé d’un appareil photo, parcourait les lieux proches des hôtels. A grandes enjambées, il fixait le plus de souvenirs possibles. Avec sa mère, ils consacraient une journée par mois à visionner les photos prises sur un rétroprojecteur dans leur salon. Il ne prenait pas de plaisir à visiter, mais à photographier pour lui montrer plus tard ces villes, ces villages. Ces souvenirs n’étaient pas les siens mais devenaient les leurs finalement.

Aéroport d’Orly. Michel inspecte les cabines de l’avion et les vestiaires du personnel. Chaque personne travaillant dans son avion sait qu’il est méticuleux et « l’état des lieux » doit être sans une once de laisser-aller. Cette nuit-là, il retrouve un portefeuille dans la case d’une hôtesse de l’air. Il fouille et voit la photo sur la carte d’identité. Il la caresse de ses doigts et ferme les yeux. Il revoit l’image de cette jeune femme souriante. Elle est belle cette femme maintenant qu’il y pense, il n’avait jamais réalisé à quel point son sourire était charmant, et ses yeux aussi. Il s’avance lentement vers elle. Elle lui tend la main et la pose sur son visage. Il la découvre de son gilet et sa poitrine se colle à son torse, il …sursaut. Un bruit lui fait ouvrir les yeux, son copilote est à deux pas de lui. Il sent des frissons parcourir son corps, il lutte contre pour effacer un tel égarement devant son collègue. Il est un homme, certes, mais cela ne regarde que lui. Ils se saluèrent juste d’un au revoir.

Michel ouvre la porte de l’appartement, sans faire de bruit, il est deux heures du matin, il pose sa valise dans le couloir, met sa gabardine au porte manteau et se rend dans la chambre sa mère. Elle dort tranquillement. Il s’avance vers elle et lui pose tendrement un baiser sur le front. Il va dans la salle de bain, observe. Une fiche de bristol rose est scotchée sur la porte du placard où est inscrit la marche à suivre du rangement destiné la femme de ménage. Il serre les poings. Presque parfait. Il remet en place les produits : les flacons les plus grands derrière. Il ouvre le placard où sont rangés les serviettes et les gants de toilettes et vérifie le bon empilement. Puis il contrôle l’état de propreté de l’évier, de la baignoire et de la robinetterie. Cela ne lui convient pas, il passe l’éponge de couleur rose afin d’éliminer le reste de calcaire, une trace de dentifrice. Parfait. C’est le « presque » qu’il pistait. Mais il entend un bruit, le bruit d’une goutte d’eau sortant du robinet. Il pose la main dessus, le serre, mais rien n’y fait. Il fuit toujours. Mais depuis quand, depuis quand il fuit, 1 heure, 12 heures, 24 heures. Quelle brute cette femme de ménage ! Michel va chercher ses outils et le répare. Il poursuit l’inspection par les toilettes. Là, à l’aide d’une éponge bleue, il astique le tout, il ne s’attarde pas sur l’existence ou non d’une tache, le fait de tout nettoyer le débarrasse certainement d’un doute. Il vérifie les rouleaux de papier toilettes sur la planchette. Il y en a un, il en repose un à côté. Deux. Il passe en revue ensuite la salle à manger. Avec en main un torchon blanc, il dépoussière toutes les surfaces : étagères, télévision, vaisselier… La cuisine. Elle est en ordre, rien ne paraît sale. Il prend l’éponge verte à grattoir en cours et au bout d’une heure, elle est bonne à jeter à la poubelle. Il remet en place, et souvent d’un seul millimètre, la vaisselle, les différents ustensiles… Soudain, il remarque dans le tiroir une petite cuillère rangée dans les grandes cuillères, il la prend, la serre très fort dans sa main, son visage se crispe. Il la repositionne à sa place et se détend. La femme de ménage respectait à peu près les instructions sur la fiche de bristol verte collée sur le réfrigérateur où il avait dessiné le plan de rangement « placard/matériel de cuisine ». Il n’avait pas à se plaindre du travail de cette femme, mais c’est cet « à peu près » qu’il épiait encore une fois. Le rangement de sa chambre à coucher et de son bureau était à sa charge, il n’avait donc pas à le contrôler. L’inspection de l’appartement de fond en comble effectué, il alla se coucher.

Sa mère arrive dans la cuisine vers neuf heures, il est déjà là. Il range les courses.

« Bonjour maman, comment tu te sens ?
–Bonjour mon fils, bien, bien.
–Je suis descendu chez le boucher, il a changé sa vitrine réfrigérée, il était temps. Je commençais à douter de la conservation de sa viande. Je t’ai mis les fruits au frais, tu n’oublieras pas de les manger cette semaine ? Ils viennent du primeur, lui par contre, toujours impeccable ses étalages. Je te prépare ton thé.
–Alors le Mali ? Ton impression ? J’ai hâte de voir les photos.
–Je pense que cela te plaira, je n’ai eu le temps que de photographier un marché, mais rien à voir avec nos marchés. Tu verras, les couleurs sont splendides. Nos pauvres poireaux ou pomme de terre sont pâles par rapport à leurs légumes. Dis, j’ai trouvé le portefeuille d’une hôtesse dans l’avion, je l’ai appelée de bonne heure ce matin, elle passera en fin de matinée pour que je lui remette.
–Chez nous ?
–Oui, mais je ne la ferai pas rentrer.
–Je préfère.
–Moi aussi figure-toi. Il est neuf heures, je vais appeler le docteur Maton, mais avant tu peux me dire si tu as encore ton bras qui se durcit ?
–Oui, ça arrive de plus en plus, j’ai des picotements aussi au bout des doigts. Je me suis sentie pas trop bien avant-hier, j’avais des vertiges, heureusement il y avait Madame Dubois, elle est restée jusqu’à ce que ça aille mieux.
–Et tes jambes ?
–Je me tiens à la rampe que tu as installée, ça me rassure. Remarque, là, je suis venue sans m’y accrocher, mais c’est parce que tu es là, je me sens rassurée.
–C’est bien, j’avais peur que tu n’aies pas le réflexe de te tenir à la rampe. Tu m’as fait peur le mois dernier. Te retrouver par terre dans le couloir, j’ai senti mon cœur partir.
–Tu sais, à mon âge, même sans maladie, on tombe et hop.
–Justement, j’ai pensé à prendre Madame Dubois quand je ne suis pas là toute la journée, la rampe c’est juste un moyen de t’aider mais si tu n’as plus de force pendant quelques secondes, rampe ou pas, tu tombes.
–C’est vrai, mais une personne à côté de moi toute la journée ! A part toi, je ne sais pas si je pourrais ! Ca m’agacerait ! Elle est déjà là le matin, le midi, et le soir ! Je préfère Madame Cernois l’infirmière, elle est plus discrète, et elle parle doucement.
–Oui mais le rôle d’une infirmière ce n’est pas de t’aider dans la vie courante ! Si tu veux je peux chercher quelqu’un d’autre que Madame Dubois.
–M’adapter à une autre personne, je n’y arriverais plus. Je lui fais confiance en plus. Peut-être envisager plus d’heures de présence mais progressivement, parce que si tu me l’embauches du jour au lendemain toute la journée, prévoie de m’acheter des boules Quies ! Il va me falloir un temps d’adaptation ! Remarque, je fais déjà la sourde oreille pour qu’elle me laisse tranquille avec ses histoires de voisinage ! »
Michel et sa mère rirent de bon cœur.

Il appela le docteur et programma un rendez-vous à domicile pour la semaine suivante.

« Neuf heures et demie ! Viens, je t’installe devant un documentaire et je file au supermarché. Mais avant, dis-moi si je n’ai rien oublié. Michel lui tend la liste des courses.
– Pourquoi te hâtes-tu ?
–L’hôtesse. Elle vient à dix heures trente, une petite heure pour faire les courses, c’est juste.
–Oui, c’est vrai. Montre-moi alors. C’est bon. »

Michel, de retour du supermarché, s’empresse de ranger les courses. Il va pour sortir la boîte d’œufs du dernier sac plastique, la sonnette d’entrée retentit, il lâche la boîte. Il reste figé, le regard fixé sur le sol où se répand le blanc des œufs, il sert ses poings, la sonnette à nouveau se fait entendre, il ne bouge pas.
Sa mère le rejoint dans la cuisine.
« Michel, ohé, il y a l’hôtesse à la porte. Ah oui ! je vois ! je vais lui apporter, il faut juste qu’elle soit patiente. »
Quand sa mère revient dix minutes après, Michel n’a pas bougé.
« C’est rien Michel, assieds-toi. Michel se recule, desserre les poings lentement puis prend une chaise. Il est muet.
–Michel, prends l’éponge verte dans l’évier. C’est pas grave. Tu te souviens de la bouteille de lait dans la porte du frigidaire que tu avais renversée ? En cinquante ans, une bouteille de lait et une boîte d’œufs renversés sur le sol, ça relève de la magie !
–Non.
–Non quoi ?
–La bouteille de lait.
–Oui ? et bien quoi la bouteille de lait ?
–Elle avait une raison de tomber, elle avait été placée de travers et pas par moi. N’importe qui l’aurait fait tomber, même moi, la preuve. Mais là…
–Quoi là ?
–Là, c’est moi qui ai fait tomber la boîte.
–Le principal c’est de nettoyer.
–Oui, tu as raison, et puis je vais prendre du retard sur mon planning si je reste sans rien faire. »
Michel nettoya le sol.
Sa mère s’était installée dans le salon.
Il revint quinze minutes plus tard.
« Pas de remarque sur le ménage et sur les soins ?
–Non Michel, à part la langue bien pendue de Madame Dubois, on a vraiment deux femmes en or. »
Michel prend les deux pochettes posées sur le buffet du salon et gagne son bureau d’un pas pressé. Il note quelques instructions sur la fiche de Madame Dubois : « A partir du mois prochain, nous souhaitons que vos horaires soient plus étendues, je vous propose 1 heure de plus par jour à diviser par trois, d’où, 20 minutes de plus le matin, le midi et le soir. Je vous rappelle que le nombre de rouleaux de papier toilette doit être obligatoirement de deux sur la planche. Pourriez-vous également être plus attentive au rangement des couverts de cuisine. Ma mère étant plus faible que d’habitude, je vous demanderai de veiller à ses déplacements de façon catégorique et d’éviter de trop lui parler. Vous inscrivez sur votre fiche que le robinet d’eau froide fuit, je l’ai donc réparé, prenez soin de ne pas le serrer trop fort, cela abime plus vite les joints. Merci de votre indulgence. Je vous en remercie. Ci-joint votre fiche de salaire du mois en cours. » Puis sur la fiche de Madame Cernois : « Le docteur sera présent mercredi à 10h15min, je vous demanderai, comme à l’accoutumée, de prendre en note ses conseils et de me les glisser dans la pochette. Je lui ai transmis vos remarques très détaillées sur l’état de ma mère. Je vous remercie d’être aussi attentionnée envers elle. Ci-joint votre fiche de salaire du mois en cours. »
Parfait.
Midi approche, Michel prépare le repas et tous les deux se mettent à table devant la télévision, les informations passées, ils éteignent.
« Toujours la même chose ! dit Michel
–Oui, un petit fait divers.
–Oui, un sujet juridique.
–Oui, un brin de finance.
–Oui, une personnalité et sa vie privée.
–Oui, et le bouquet final : du sport.
–Mais s’il n’y avait pas les informations, avec nos photos de mes escales et nos documentaires, j’aurais l’impression de ne pas vivre en France !
–Oui ! C’était quand même plus intéressant il y a quelques années, là on a l’impression qu’ils nous communiquent juste ce qu’ils veulent pour que l’on n’ait pas d’avis à émettre !
–Tu as raison maman, on devrait essayer une autre chaîne. Demain midi on testera. Tu veux un décaféiné avant ta sieste ?
–Non, merci Michel, j’ai envie de m’allonger maintenant. »

Il aide sa mère à se coucher et lui pose un baiser sur le front tendrement.

13h30. Parfait.

Michel part en ville. Il se rend à la papèterie et s’approche du rayon « revues ». Il choisit en premier celle consacrée à la géographie, mais à peine prise, il remarque celle du dessous. Mal rangée. La couverture laisse apparaître des formes féminines, de la chair. Son regard reste figé pendant quelques secondes puis il jette un œil autour de lui vérifiant que personne ne l’ait vu. Sa main tremble et la revue tombe. Ses yeux fixent à nouveau la couverture, ce soutien gorge rouge orné de dentelle noire. Puis il attrape hâtivement quatre revues, se dirige à toute allure vers la caisse, tend sa carte bleue.
« Bonjour, dépêchez-vous s’il vous plait, je suis pressé.
Une fois Michel sorti de la papèterie, la cliente d’après dit à la caissière :
–Et bien ! Charmant !
–Oh, vous savez, il est toujours comme ça, poli mais désagréable, hautain. Il était à l’école avec moi. Il n’a pas changé d’un poil !
–Ah oui ?
–Oui, en primaire, dans la cour de récréation il était assis sur un banc, oula ! Personne ne venait à côté de lui ! Il avait un cahier et il notait des choses. Ça nous énervait parce qu’il nous observait avec un air de surveillant général, on s’est habitué. Un jour, un des garçons de ma classe lui a piqué et il y avait dessus la liste de nous tous avec des annotations, du genre : médiocre en maths, bavard, sale etc. On aurait dit que les récréations étaient des punitions pour lui. Parfois il se bouchait les oreilles ! Comme si on l’insupportait. Tous ces cris, tous ces coups de pied vers un ballon, toutes ces filles riant aux éclats…
–Il avait des amis ?
–Non, il n’avait pas d’amis. Mais il ne semblait pas en vouloir. Son mutisme envers les élèves intriguait. Certaines filles ont tenté de l’apprivoiser, celles qui tombaient idiotement amoureuses de lui, mais elles se sont cassé la binette pour rien ! Même au collège et au lycée, aucun ami. Il s’entendait bien avec les profs par contre. Toujours premier de la classe mais pas un faillot, jamais à lever la main ou à nous sortir sa science, non. Jamais d’excès de zèle sur ses connaissances.
–Etonnant, mais il paraissait heureux quand même ?
–Je ne sais pas, j’ai envie de dire oui parce que sinon il aurait été comme tout le monde. Mais son visage était si dur quelques fois, comme s’il souffrait en silence.
–C’est un bel homme, jamais de femme dans sa vie ?
–Non, pas à ma connaissance, ou plutôt si ! Sa mère !
–Un vieux garçon chez sa mère ?
–Oui, un vieux garçon. »

Michel entre dans la bibliothèque. Il rend le livre et les documentaires vidéos. Sur la petite table où se trouvent les nouveautés, un titre de livre attire son œil : « Le livre de ma mère » d’Albert Cohen. Il le prend et lit les premières lignes du synoptique « Ce livre bouleversant qu’après un long silence nous offre l’auteur de Solal et de Mangeclous est l’évocation d’une femme à la fois  » quotidienne  » et sublime, une mère, aujourd’hui morte, qui n’a vécu que pour son fils et par son fils. Ce livre d’un fils est aussi le livre de tous les fils… »
Il pensa que lui aussi ne vivait que pour sa mère et par sa mère. Alors une image lui traverse l’esprit, sa mère les yeux fermés et morte. Il sait qu’une mère n’est pas immortelle, mais l’envisager le bouleverse. Pourtant, toutes les modalités de l’enterrement étaient déjà réglées : le modèle du cercueil, la concession… Michel préparait sa mort sachant que la tristesse ne peut s’organiser.
Il prend le livre d’à côté, ‘L’appât » de Jose Carlos Somoza, il lit le début de la quatrième de couverture : « Fini les détectives, les policiers, les médecins légistes. Place aux ordinateurs, aux profileurs, aux appâts et… à Shakespeare. » Une intrigue policière mêlée de littérature l’inspire. Sa mère appréciera.
Puis il parcourt les cases de documentaires en vidéo, il a déjà emprunté la plupart, il en choisi rapidement cinq.

Une fois de retour dans l’appartement, après un passage à la boîte aux lettres, il arrose les plantes. Puis il retourne à son bureau et ouvre le courrier, règle les factures, classe les papiers. Après le réveil de sa mère, vers seize heures, il prépare le thé. Ils avaient pour habitude de regarder des séries télévisées pour se distraire.
« Maman.
–Oui ?
–Tu veux bien que l’on regarde les albums photos ? Ceux de la famille. Si ça te dérange pas de louper notre feuilleton bien sûr.
–D’accord. Ça fait longtemps, c’est vrai, qu’on ne les a pas feuilletés.
Feuilleton, feuilleter, tiens, je n’avais jamais fait le rapprochement.
–Moi non plus.
–Michel va chercher les albums et tous deux s’installent confortablement dans le canapé du salon. »
Il attrape celui de la petite enfance de sa mère et l’ouvre à la première page. Il est écrit au dessus « Françoise anniversaire un an », Françoise est le prénom de sa mère, trois photos la représente seule et la quatrième avec sa grand-mère qu’il n’a pas connue.
Sa mère reste un instant muette devant ces photos.
« Maman ?
–Oui, pardon, je, je
–Cela te chagrine ?
–Oui, euh non, un peu, c’est toujours un peu triste de revoir sa mère en photo.
–Tu me racontes ?
–Mais tu connais par cœur l’anecdote ! Et la suite moins drôle. D’accord. Cette journée était ensoleillée, mes parents avaient donc fêté mon anniversaire dans le jardin. Seul mon père se servait de l’appareil photo, c’était son appareil, ma mère n’avait pas le droit de l’utiliser. C’est pour cela qu’il ne figure pas dans les albums et je préfère ainsi. Mais ça, tu le sais déjà, mon père, je ne l’aimais pas. Le cadeau était une poupée vêtue d’une robe de princesse rose et dorée. A un an, tu penses bien que pour la manipuler, j’avais un peu de mal ! Je l’avais déshabillée pour la recouvrir, tant bien que mal, de l’emballage et du ruban, laissant de côté la robe. Et il paraît que j’avais mis toute la journée et qu’à la fin, on ne voyait même plus la poupée ! Mon père s’était alors fâché et avait arraché ce qui avait été mon jeu de toute l’après-midi. »
Michel buvait ses mots comme pour ne jamais oublier sa mère, comme s’il se gavait de ses souvenirs pour toujours la garder. Il ressemblait à un enfant écoutant sa maman le soir dans son lit, une maman racontant une histoire triste, comme celle de la petite fille aux allumettes.
« Et tu as pleuré ?
–Oui, ma mère m’a dit qu’elle m’avait consolé toute la soirée, je ne m’en souviens plus bien sûr. »
Il connaissait la réponse mais il la questionnait au cas où un détail lui aurait échappé.
« Vous aviez vraiment des cheveux magnifiques, ce noir corbeau vous donne un visage sévère mais si beau. Moi j’ai écopé des cheveux blonds paternels.
–Mais c’est la seule chose que tu aies de lui, rassure-toi.
–Oui, heureusement.
–Parlons d’autre chose. »
Leur après-midi fut ponctuée de souvenirs relatant uniquement sa mère et sa grand-mère : les cadeaux de Noël, les bons petits plats, les leçons d’orthographe…

Enfin, à dix huit heures trente, il cuisine un repas léger. Avant de rejoindre sa chambre, il l’embrasse sur le front, elle lui prend la main et ils se souhaitent bonne nuit.

Il vérifie ensuite l’état du salon, contrôlant ainsi l’ordre chronologique des albums photos repositionnés sur l’étagère. Il va alors se coucher avec un sentiment de perfection dans cette vie partagée avec sa mère.
Sa mère était la seule personne au monde qu’il aimait.

Sa mère décède âgée de soixante dix ans. Il était en voyage. C’est la femme de ménage qui l’a retrouvée parterre, elle a appelé les pompiers et dans la panique, elle a oublié de le prévenir immédiatement. Il a reçu l’appel de l’hôpital, ils tentaient de la réanimer. Mais les quelques heures où sa mère se battait pour la vie n’auraient pas suffit à la revoir. Il est arrivé à l’aéroport d’Orly et s’est rendu directement à l’hôpital. Sa mère était morte.

Michel sort de l’hôpital, il a le teint blafard. Un taxi l’attend. Il arrive à l’appartement, court dans la chambre de sa mère, se jette sur son lit et pleure. Un seul mot sort de sa bouche : « maman ».

Cette même femme en robe blanche transparente. Etendue sur un lit. Des tas de gens inconnus autour d’elle et Michel tente de l’approcher. Mais il ne peut pas. Il essaie de se faufiler mais les corps de ces gens inconnus sont comme du béton. Il la voit, il est grand et dépasse les têtes de ces gens. Elle ne bouge pas. Il réussit à passer sa tête entre deux aisselles de deux personnes, il étouffe.

Michel se réveille dans le lit de sa mère. Il regarde autour de lui pour sortir au plus vite de son rêve, puis il pleure. Il respire profondément et se lève.

Il posa les jours réglementaires pour cet évènement. Il devait régler tout en cinq jours, puis reprendre le travail. Il commença par congédier le personnel en remerciant les deux femmes d’avoir été si avenantes. Puis il rangea dans l’armoire les vêtements de sa mère en les pliant soigneusement. Il remplit tous les formulaires correspondants au décès. Il prépara quatre faire-part, deux pour ces femmes, un pour le médecin et un dernier pour lui, comme ultime souvenir. Le quatrième jour, à l’enterrement, ils étaient trois : les deux femmes au service de sa mère et lui-même. Le médecin s’était excusé auprès de lui, il ne pouvait annuler ses consultations, il avait fait parvenir une gerbe de fleurs.

Puis, le lendemain, Michel arrive au rendez-vous avec le notaire. Sa mère, économe, lui lègue une somme non négligeable et son bien, c’est-à-dire l’appartement. Sur ce point, aucune surprise. Le notaire lui remet alors une lettre.

« Tenez
C’est quoi ?
Une lettre écrite par votre mère.
Ah ?
Les personnes de cette génération aiment laisser une dernière trace écrite, comme un au revoir.
Ou comme un adieu.
Oui, c’est un geste raffiné pour accompagner le deuil.
Oui, merci. Au revoir. »

Michel glisse la lettre dans sa mallette. Il attend l’intimité de l’appartement pour la lire.

Il accroche son pardessus au portemanteau vide. Il ôte ses chaussures et les dépose dans le couloir sur le tapis prévu à cet effet. Il ne quitte pas sa mallette des mains. Il s’assied dans le fauteuil préféré de sa mère, sort la lettre, puis lit :

Rose et Cristal d’Or

Voici le début de l’histoire :

 

Rose patientait depuis peu dans le rayon « parfums et soins du corps » d’un immense magasin. Elle se sentait heureuse tout simplement d’exister. Tout à coup, elle entendit des ricanements, puis un mot vola près d’elle : « petite ». Elle aperçut alors ses collègues et une larme naissante s’enfuit de son corps.  Elle pensa tout bas mais si fort : « Je suis donc si ridicule ? »

 

Rose est un petit flacon de parfum, tout simple, sans chichi. Son verre est transparent et lisse ; il laisse apparaître une inscription : « eau parfumée à la rose » ; son bouchon est en plastique blanc. Les autres flacons, rangés à côté d’elle, la dépassent d’une fois et demi sa taille ; leur verre finement ciselé, de couleur mauve, brille de mille paillettes ; un ruban rose est noué joliment juste en dessous du bouchon doré et sur leur étiquette satinée, en forme de cœur, est gravé en lettres argentées : « Parfum de Rose ».

 

Rose rougit de honte. « Personne ne m’achètera, je finirai dans la poubelle des tristes invendus, avec des aliments qui auront dépassé leur date de vie, pleurant de ne pas pouvoir être mangés alors que des humains ont faim. »

 

Tous les jours, ces belles et grandes bouteilles de parfum s’envolaient vers des mains de demoiselles élégantes, de dames à hauts talons ou de messieurs en costume cravate. Rose resta plusieurs jours sur cette étagère, souhaitant en tomber, se briser et s’évaporer.

 

Mais un soir, juste avant la fermeture…