mon fauteuil vert défoncé

Mon fauteuil vert défoncé

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je vous attends

Et j’ai pleuré en creux suçant mon doigt sous la lune même de jour parce que le soleil ne réchauffe que les peaux. En dessous de rien se cache un placard rempli d’alcool à moitié nu, je m’affale en buvant le vert défoncé de mon fauteuil. Le brin d’herbe a déteint le velours vieilli d’images emprisonnées de mon sang à plat. Je m’étale sur les mains des hommes en vain en teint d’ombre à me voiler d’envies éventrées saoulée parce que sans le savoir je veux embrasser le soir. Puis je me souviens d’un cri éternellement présent. Ne pas se souvenir et en finir d’une voix sur un rayon filant, juste près des loups je caresse le sauvage et m’envole sans un bruit, fracassant seulement des chaises en vrac des culs dessus des tas d’yeux et puis je m’assagis en rond creusant mon émoi en ferraille. Je me tais. J’attrape mon doigt, puis le suce.

Et rit la femme en creux.
J’étais assise sur mon fauteuil vert défoncé, je voulais fuir mon cendrier débordant de pensées en fumée, alors j’ai couru vers ma colline, elle pleurait. Je me suis allongée sur elle pour la consoler et j’ai caressé tendrement tous ses brins d’herbe mouillés. Je portais ma robe noire à pois blancs, alors les brins d’herbe ont commencé à se mêler à tous ces petits points blancs, ils ont joué longtemps. Pendant ce temps-là, j’ai dévisagé le point d’eau en face, les grands arbres.
J’ai fermé les yeux.
J’ai aperçu la mer et au bord de l’eau un brin d’homme assis à mes côtés, ceux de ma peau mouillée.
J’ai frissonné.
J’ai dévalé la pente de son sourire bleu et je me suis approchée au coin rougi d’intimidité. Il m’a pris la main avec douceur. J’ai poursuivi le regard de ses lèvres noires et je l’ai effleuré d’une ride en creux d’irréalité. J’ai accentué l’univers du fond pâle de son front et je me suis accrochée d’une mèche en balade solitaire. J’ai murmuré : « Visage enduit d’un vernis d’ange, dissous l’âge de tes peines ». Son visage était d’une blancheur extrême ; un dégradé en noirceur laissait apparaître son chagrin. J’ai avalé l’image de ses joues floues et je me suis allongée au reflet vibrant de ses silences. Seules les vagues nous chantaient l’horizon. Il a posé la tête sur mes genoux. Ses cheveux poivre et sel me caressaient. J’ai soufflé le miroir de ses yeux avides et j’ai divagué au rayon plein de ses rondeurs.
Il a fermé les yeux.
J’ai inspiré l’icône de ses fossettes lumineuses et je me suis insérée à l’éclat de ses nuances. Il s’est endormi. J’ai ravalé la brume de ses larmes. J’ai poursuivi l’ombre de son sourire, j’ai accentué l’or de ses rides. J’ai avalé les nuages de sa peau. La mer nous a emportés.

Souffle

Inspire
~
J’ai ouvert les yeux.
Mon regard s’est posé sur un petit morceau de bois qui se reposait sur mon herbe, je m’en suis emparée et je l’ai glissé dans mon sac entre mes cahiers rouges Clairefontaine. Les pois de ma robe et les brins de mon herbe se sont embrassés en se promettant de se revoir vite. Je leur ai fait la promesse toute vert clair qu’ils se recroiseraient sans hasard. J’ai quitté ma colline et je suis retournée dans mon fauteuil vert défoncé. Mon sac attendait patiemment dans mon couloir, je suis allée le chercher et j’ai plongé ma main dedans. Avec mon petit morceau de bois, j’ai fouillé dans mon cendrier pour retrouver une avant-pensée, une en soie pas une en béton. Puis je l’ai récupérée. J’ai gardé précieusement mon morceau de bois parce que les pensées se perdent, surtout en soi. Et je me suis souvenue du mot que j’avais envoyé à ce pianiste :

« Je suis ta cravate de soie qui m’enroule dans tous mes états. Je suis tes cheveux poivre et sel qui m’ensorcèlent. Je suis ton costume noir cousu de fils de tes sens. Ce soir, sois en moi incessamment, sinon je meurs. Je suis les mains sur l’ivoire de ton instrument. Je suis tes yeux aussi noirs que les touches de ton piano. Je suis le son vibrant de ton écriture, en tierce majeure. Tu es ma robe rouge me serrant d’éclats couleur blanche. Tu es le son de mes talons aiguilles te transperçant la peau. Tu es le décolleté de mes sourires envahissant le vide. Ce soir, tu es, je suis. Délivre-moi de mes obsessions masculines. Ce soir, nous sommes ».
Mais nous n’avons jamais été.
~
Ce mot en papier est resté planté dans sa cravate de soie j’imagine. Et ce soir là où nous n’étions pas, j’ai délaissée mon fauteuil vert défoncé et j’ai dansé sur les notes perdues de ce pianiste. J’ai dansé le jour s’endormant sur son absence. La nuit attendait mon imprudence alors que le jour s’attardait d’une évidence. Mais mon corps proclamait une confidence et la nuit déclamait ma décadence. La nuit, s’enrobant de sa présence, a résonné toute mon indécence, ses notes étaient devenues mes amantes. Alors j’ai versé mes larmes d’acier sur mon cœur en papier et j’ai déchiré ma peau de silence. J’ai dansé. J’ai dansé. J’ai dansé. J’ai dansé. J’ai dansé. J’ai dansé. J’ai dansé. J’ai dansé.

Au petit jour naissant, je me suis endormie en amante assouvie.
~
Je n’étais plus assise sur mon fauteuil vert aussi âgé que moi, quand aucun homme ne vint frapper à ma porte. Alors, je claquai cette porte violemment et pris ma voiture pour foncer vers ma liberté de ne plus attendre.
Je me suis avancée vers ma colline, vêtue d’une longue nuisette bleue ciel quand il fait beau, et il faisait beau. Mon corps espérait rejoindre la sérénité, et mon esprit avec. J’insinue : ne plus penser aux hommes. Ma colline est perchée dans un parc de Paris. J’ai gravi les escaliers avec l’élégance d’une femme en nuitée, en pleine journée. Quelques pavés à traverser avant l’herbe, le retour à la terre. Mais à quelques pas de moi, un homme en tailleur, je veux dire en position, observant au loin je pense, les grands arbres, ou bien les femmes en tailleur. Affolée de cette présence masculine, je me suis assise à même la pierre et j’ai tenté de m’imprégner de sa froideur et de ne pas m’éloigner de mon idée originelle. Fuir la chaleur des hommes. J’ai repensé à mes histoires passées, je voulais en sortir. Alors je me suis levée, et j’ai marché vers l’herbe, assez loin de cet homme pour ne pas être ambigüe, mais assez proche pour l’être. Puis j’ai humé l’air, j’ai avalé des yeux le point d’eau à une centaine de mètres tellement goulûment que je me sentais nager.
J’ai senti un regard.
Celui de cet homme, là-bas, non loin de moi, mais pas assez proche. Le regard est le début d’une histoire, ensuite la voix l’étoffe puis les chapitres de la peau se succèdent, la fin est entendue …
Justement, cet homme me hantait tant, qu’un brin d’herbe devint mon amant sous un rayon de soleil. Je l’ai collé à ma bouche, je l’ai emmené chez moi, il m’a réchauffé, j’ai cru que c’était cet homme.
Et quand le brin d’herbe m’a collée délicatement sur mon fauteuil vert en me caressant, j’ai su que c’était lui : cet homme.
J’ai levé ma première pensée à la volée et je l’ai embrassé, cet homme. Le flou de sa peau a éclairé le fard de mes joues. J’ai baissé son regard à son égard.
Imagination.
Le sourire de sa bouche a brûlé l’ombre de mes yeux. J’ai encensé la dernière gorgée de sons. J’ai effacé ma décence devant son souffle. Inspiration. La loi de son corps a dressé les lignes de mes rondeurs. J’ai enlacé la dernière prise de son visage.
Hallucinations.
Mélange embrasé de langues. Monte, monte le son. Décadence-moi. Je te homme. J’ai embrasé l’ultime son de sa main.

Sa main. L’avais-je juste rêvée ?
~

Hier soir, mes draps rouges ont acclamé la venue de mon chat en haut de mes jambes sans bas. Et puis j’ai fermé les yeux laissant un creux dans le fond de mes pensées âgées. Celui de la main d’un homme. Je me suis endormie. Les rêves sont indécents dans le sens où l’homme bienvenu n’est pas prévenu. Je me suis réveillée, j’ai trouvé mon chat bien léger, il s’était sauvé.
~
J’ai abandonné le froissement de mes pleurs aux creux de mes draps rouges. Je dois effacer ma colline pour quelques heures, remettre les pieds sur le goudron de ma banlieue, aller dans la rue, voir des gens, des tas de gens marchant sur ce bitume, bitume pardessus la terre parce que la terre gêne les voitures. Je n’aime pas les voitures parce que j’aime la terre. Les voitures se croient tout permis, mais quand elles s’arrêtent devant un bout de métal illuminé par trois couleurs, là, je me moque d’elles, les couleurs reprennent le dessus sur les voitures. Et quand je suis sur le bitume et que je marche j’aperçois parfois les racines d’un arbre ayant explosé ce fameux bitume, j’aimerais que tous les arbres se rebellent. Souvent je m’approche d’eux et je les caresse pour qu’ils sachent que la résignation n’est pas forcément un manque de courage mais une sorte de soumission à la dictature sur la nature par l’homme. Les arbres ont besoin de tendresse.
~
Ce jour je suis attendue par un homme, pas seulement un homme, un pianiste, un autre. J’aime les pianistes, ils m’inspirent. Mes mots et ma voix sont attendus également. Avant de m’apprêter, je relis mon texte, je m’étais plongée dans la peau de ce pianiste pour l’écrire. Je l’ai nommé ainsi : Ad libitum.

un défilé de voix féminines en désarroi
et lui, enfermé dans sa chemise en soie
et lui, caressant son alliance
expirant au temps des notes perdues
éloge vibrant d’une disparue
harmonie d’une dissonance

Elle, se balançant au pied du micro,
force ses aigus d’un décolleté haut de gamme
soulève sa membrane d’un léger vibrato
s’accroche à demi-ton au dessus de ses charmes
et lui, s’imprègne d’une larme en solo

Elle, image féminine
et lui, assis aux silences de ses altérations
et lui, enfermé derrière son alliance
à la portée de sa démesure masculine
suspend sa figure d’abstinence
émotions au diapason

Elle, frôlant de ses lèvres les lignes des mots
frappe le sol de ce duo de talons diaboliques
balade le fil des interdits au passage de sa peau
joue d’un mouvement de son corps privé d’éthique
et lui, et lui, et lui, et lui, seul en écho

Elle, juste une voix féminine
et lui, assis aux commandes de ses sens
et lui, caressant sa chemise en soie blanche
aspirant au timbre de son élégance
s’illumine d’une note divine
et lui, d’un accord majeur, s’épanche

ad libitum

Une robe, une robe, une robe, une robe, une robe, une robe, une robe, une robe, il me faut une robe, une qui laisse entrevoir l’abus de mes pensées, une qui laisse son ampleur guider le fil du micro là où la main de l’homme serait envisagée. Par ce pianiste. Par moi. Juste en pensée. J’ouvre mon placard et les pois blancs oubliés d’une robe grise me sourient. Je l’enfile. Ma poitrine se gonfle, l’épingle à nourrice, gardienne de ma peau volage, saute et j’espère le regard d’un homme avaler le blanc de mon soutien gorge, mais je suis seule. Mes dizaines de talons aiguilles se battent dans ma chambre pour être choisis. Je leur fais entendre que s’ils continuent, je vais y aller nu-pied. Alors ils se calment et chacun me montre sa plus jolie courbure. Cependant, j’attache plus d’importance à la couleur. Les bleus ne s’accordent pas à mes idées de doigts posés sur les touches d’un piano blanc, trop agressifs. Les noirs n’accompagnent pas le son des notes légères et mélodieuses, trop porteuses. Les rouges, ceux en velours, le regard du pianiste se posant sur une douceur pour ensuite glisser vers d’autres ailleurs de ma peau, couleur engageante. Je les saisis délicatement tandis que les autres commencent à bouder, je les rassure en leur disant que leur tour viendra. Je mens aux bleus, jamais je ne les porterai, je n’aime que le bleu des nuages, de l’eau. Une touche de maquillage, du mascara noir pour accentuer le vert de mes yeux, un rouge sur mes lèvres. Je pars prendre le train pour me rendre chez ce pianiste.
~
Un hall de gare. Un homme allongé, le pantalon déchiré, la peau à nu, le visage aigri. Une bouteille de vin pleine dans une main, une cigarette entre les doigts, une pièce à ses pieds. Une vie par terre, une vie en l’air, une vie à mort. Des hommes, des femmes passent à côté, surtout pressés. Des enfants passent à côté, surtout choqués. Dans quelques mois, la mort attendue de cette âme. Ame indifférente à cette vie, hommes indifférents à cette âme. Indifférence. Chacun sa vie, pour toute âme encore en vie.

Un hall de gare. Une femme debout, sur sa peau une robe rouge, le visage rayonnant, une voix éclatante. De sa main son doigt pointe vers le ciel, balançant son pied au rythme de … Un homme, debout, la peau frissonnant d’émotion, le visage subjugué par ses notes. Il sentit que c’était Elle. Elle qu’il désirait. Quelques mots de félicitation. Une invitation. Puis, dans l’intimité d’un canapé, leurs peaux se sont rapprochées, leurs visages se sont intimidés, leurs mains ont frôlé, leurs doigts ont exploré. Il eut du plaisir à la regarder. Quelques mots de sentiment. Une union pour la vie.

Un hall de gare. Un homme allongé, le pantalon déchiré, la peau à nu, le visage aigri. Une bouteille de vin entamée dans une main, une cigarette allumée entre les doigts, deux pièces à ses pieds. Une vie par terre, une vie en l’air, une vie à mort. Des hommes, des femmes passent à côté, surtout pressés. Des enfants passent à côté, surtout choqués. Dans quelques semaines, la mort attendue de cette âme. Ame indifférente à cette vie, hommes indifférents à cette âme. Indifférence. Chacun sa vie, pour toute âme encore en vie.

Un hall de gare. Un homme debout, proprement habillé, la peau du visage rasée. Un sac de voyage dans sa main, à son doigt une alliance, une marche à pied hésitante. Entre lui et sa femme, un vide : une carrière contre un enfant. Contempler ce ventre féminin prendre de l’ampleur. Porter dans ses bras ce nouveau né issu de son sang. Prendre la main de son enfant. Guider les pas d’un adolescent. Etre grand-père au coin du feu. Evènements tant attendus par lui, vainement. Ce soir de Noël, ils étaient deux, femme et mari en ombre. Tout juste quarante ans. Il lui demanda : « A quand cet enfant ? ». Elle lui répondit : « Je suis trop âgée. » Il avait fini par vivre dans l’ombre. Souffrir enfermé ou libre, il avait choisi.
Le lendemain, il partit.

Un hall de gare. Un homme allongé, le pantalon déchiré, la peau à nu, le visage aigri. Une bouteille de vin vide dans une main, un mégot entre les doigts, trois pièces à ses pieds. Une vie par terre, une vie en l’air, une vie à mort. Des hommes, des femmes passent à côté, surtout pressés. Des enfants passent à côté, surtout choqués. Dans quelques heures, la mort attendue de cette âme. Ame indifférente à cette vie, hommes indifférents à cette âme. Indifférence. Chacun sa vie, pour toute âme encore en vie.

Un hall de gare. Cet homme toujours allongé. Un enfant s’avance vers lui, il ouvre les yeux, l’enfant lui dit : « tu ressembles à mon papa, il a la même barbe du Père Noël ». L’homme dit « merci » et il meurt apaisé.
~
Je sors de ce hall de gare. Je marche. J’arrive chez le pianiste.

Deux pièces, une vitre séparant les deux. D’un côté lui et ses instruments, de l’autre moi et mon micro. Des regards à perte de vue se faufilant sur ma peau. Et ma robe insolente découvrant mes envies. Les mots se sont réveillés et ma voix les a joués. Les sons ont joué au masculin féminin. Les notes ont acclamé le désir. Une partition sur papier reste souvenir.

Je sors de chez lui.
~
Je marche lentement dans la rue, je me profile le long de dizaines de murs, sans savoir quels pleurs les longent, sans savoir la pertitude des années de calcaire. Maladivement, gavée de notes sans reste juste sans fin. Un bar entre ses murs. Je m’y arrête, envie d’un café. Je m’assieds à la terrasse. Un homme plus loin, vieux ou jeune, je ne sais, juste un homme. Et sonne l’église. Un café au prix des cloches d’une journée. Je prends mon cahier rouge Clairefontaine, et mon ombre ne sait plus ce qu’elle a écrit. Qui est qui quand personne ne se reconnaît. Quand on écrit on n’emmerde personne. Je pense à tous ces hommes avalés de mon cuerpo. Et je relis ce texte écrit huit ans auparavant que j’avais intitulé Cuerpos :

Eveil d’un corps féminin sentant la chaleur du sang coulant entre ses cuisses.
Sang lunaire, sang sauvage, sang anoblissant la vie.
Eveil des corps sentant la chaleur des mains glissant entre leurs cuisses.
Eveil meurtri par des tabous.

Sexes impurs
Peau salie
Corps honteux d’un sang salissant.
Tabou
Va te faire foutre
Par mon sexe et mes seins atrophiés
Je t’encule tabou impur de tous côtés

Souffrances corporelles unisexes. Maladie, mort.
Souffrances corporelles féminines naturelles. Fausse couche, avortement.
Souffrance corporelle féminine. Viol.
Empreintes indélébiles dans les plis d’un corps.

Annulation d’un corps outragé
Redémarrage à zéro
Rechercher les os, la huesera, la ramasseuse d’os, l’âme, hors du corps.
Il ne reste plus qu’à. Il ne reste plus qu’à reconstruire ce corps.

Accepter l’inégalité de cette souffrance ?
Non
Haïr les hommes, tout en les masturbant.
Arrêter de les haïr
Les aimer ?
Trop inégaux ces cuerpos.

Chercher l’homme qui vous colle à l’âme sans que la peau seule l’intéresse. Y croire dur comme fer, verre, bière. Etre saoul de lui. Puis s’apercevoir que c’est un homme rose et lui écrire une ode :

Tu t’allonges sur mon corps
Mais ta lourdeur m’explose
Bouffe ton gras

Tu renifles mes pores
Mais ton haleine s’impose
Bois ton alcool

Tu caresses mes contours
Mais tes ongles me griffent
Gifle ta femme

Tu regardes mes seins
Mais tes yeux sont éteints
Absorbe-toi de télé

SANS TOI LA VIE EST LA VIE.

L’homme est image, symbole de force, force physique. Sécurité. Des épaules. Voilà, on y revient. Toujours. Mais des épaules, j’en ai. Elles ne me suffisent pas, d’accord. Mais elles sont là. Je prête mes épaules à tous ceux que j’aime, même si elles sont prêtes à s’écrouler, elles se relèvent. Aimer les hommes ?
Faire l’amour avec l’âme de l’homme. Ne plus limiter l’amitié et l’amour. Aimer tous les hommes pour ne plus les haïr.

Je termine mon café. Je n’ai plus aucune haine contre les hommes après ces huit ans, au contraire je me pense homministe : j’aime la place de l’homme auprès de la femme. Peut-être parce que mes épaules se sont écroulées il y deux ans. Anorexie, boulimie, cela laisse des traces. Peut-être parce que je cherchais la trace d’un homme. Peut-être. J’ai un tas de cahier rouge Clairefontaine, je n’avais apporté que celui où je réécris tout avec mon stylo plume. Je me penche sur ce texte où j’étais au sommet de mon anorexie, j’ai du mal à le comprendre, j’avais bu quelques verres de vin rouge en l‘écrivant, je m’étais installée dans ma cage à sons, j’avais avalé cette musique et jusqu’au petit matin j’ai lâché mes mots sur ces sons. C’était comme un arrêt sur moi, ce que j’étais devenue, une femme impublique :

Parler d’amour futile soit-il …ainsi soit-il mon anonyme en exil
.. ..
.. ..
Expressément censuré le rêve de toi, mon anonyme en exil
Synonymes éclatés au rebord des mes larmes naissantes
Je m’exige en forme de chasteté indestructible
Exclusivité du temps
Je tends la corde de mon cœur anorexique
A me tordre de mille excuses enfantines
J’exhausse mes délires de solitudes à l’extrême
.. ..
Mon anonyme en exil
Je m’affale devant la certitude de mon inexistence
Tu es celui que j’aimerai en excellence
Je peux sembler être femme rien que pour toi et pour tout
.. ..
Exclusivement rien je suis pour rien au monde
Homonymes détrompés à l’insu de mes joies mourantes
Je t’exige en forme de créateur de formes
Exclusivité du tant
Je coupe les envies de ma langue boulimique
A me dresser d’une infime survie
J’exhale tes intimités du seul vice à aimer
.. ..
Mon anonyme ainsi tu es
Je vole au bord de ton excès
Je suis celle que tu
.. ..
Intensément libre d’un son enchaîné
Anonyme exilé, mon amour
Je t’invente en il, détournement de sens
Point de suspension du temps
Je vomis l’unanimité du sans unique
A me gaver d’un ultime défi de toi
J’exhume mes folies cérébrales aigries
.. ..
Mon anonyme en exil
Ainsi je ne suis rien qu’une image
Je t’aurais aimé au-delà de l’absence
Tu aurais été celui
.. ..
Atrocement ivre d’un vide carcéral
Homicide désarmé d’une âme en soie
Je te déchire en mille cris solitaires
Point de suspension du tant
Je tue il
A nous
Je m’exécute sur la place, je suis femme impublique.
~
Un jour, je suis tombée dans les pommes, pas celle d’Adam, les autres, celles qui te murmurent de stopper. J’ai dormi longuement, des jours entiers, sans rêver, sans penser, je devais alimenter mon corps sainement, ne plus boire des litres de lait ou des verres de rouge la nuit. Mon corps a été douloureux pendant des mois entiers, dépassant une année, largement. Ni rester debout, ni ouvrir une poignée, ni tenir un stylo plume, ni porter un verre, je me souviens de tous ces ‘ni’. Alors le jour où j’ai réussi à courir c’était comme si la lune était venue me donner un baiser.

Je pars de ce café, je laisse mes anciens émois traîner le long de ces cendriers. Ce train à prendre, je sais que je ne reverrai plus jamais ce pianiste. Je l’ai décidé. Je ne veux pas m’attacher à des notes, les notes sont volages, elles ne peuvent se poser. Je suis comme une note.
~
Je retrouve mon fauteuil vert défoncé se recueillant au long de ses accoudoirs décolorés et tachés ne sachant que devenir sans moi. Nous sommes très attachés. Je l’ai recueilli une nuit où la pleine lune m’a emmenée dehors. Quand je l’ai vu entassé avec des gravats sur un trottoir j’ai tout de suite eu un pincement au cœur. Je l’ai porté jusqu’à chez moi, je l’ai brossé, je l’ai parfumé et puis il a repris vie et m’a raconté son histoire, celle de son compagnon assis sur lui devant son ordi :

« J’habitais avec un jeune homme joyeux, il recevait beaucoup d’amis et tous aimaient s’asseoir sur moi. Puis il s’est mis en tête de trouver son âme sœur, il a commencé à rester des heures devant son ordi et ne plus recevoir, il était devenu aigri. Un jour, il était bien tranquille devant son ordi à siroter des petites pages étoilées, cliquant d’une nymphe charmeuse à une féministe en rut quand tout à coup il est resté scotché devant une nana banale, son clavier s’est emballé : « j’irai décrocher la lune pour toi. »
Elle lui a répondu : « c’est çà ! ». Au même moment, on frappe à la porte : l’air étonné il ouvre. Une femme en robe blanche et fluide sourit : « homme, viens, je t’emmène dans mon ciel. Je suis la déesse Sélène ». Il se lève, avance vers elle : « C’est çà, approche » lui souffle t-elle.

En un éclair, il était assis dans un char d’argent, à ses côtés. Ils ont transpercé des nuages parsemés d’anges, dansant autour d’eux. Atterrissage en douceur. Il a les pieds sur lune, et du sol jaillit des pics d’argent. Il s’en approche. L’un lui dit : « c’est çà, approche, go on, pique-toi sur moi ».

Il s’est piqué et s’est retrouvé dans un bar, au comptoir. Il a regardé autour de lui : de la terre ferme. Il a aperçu cette nana banale, et il l’abordée. Son petit cœur s’est emballé et il l’a emmenée chez lui. Quelques temps après, il était bien tranquille devant son ordi à siroter des petites pages étoilées, cliquant d’une nymphe en rut à une féministe charmeuse quand tout à coup il est resté scotché devant sa nana banale quand elle lui a dit : « c’est çà, dégage, go out ». Il est parti de chez lui et sa nana banale m’a mis dehors, sur le trottoir.»
~
Depuis mon fauteuil vert habite chez moi. Parfois il a peur quand la lune pointe sa rondeur, il sait que je ne rentre pas seule ces nuits-là. Il a peur de se retrouver à la rue une nouvelle fois. Mais je lui ai promis que je le garderai toujours, je veille en cela et c’est pour cela que jamais un homme ne reste plus de quelques heures chez moi.

Je me suis endormie sur mon fauteuil vert et j’ai rêvé d’une lueur bleue nuit, elle est entrée par la cheminée qui n’existe pas et a recouvert mon ordi tout blanc puis elle m’a fredonné : « Les humains nous devinent immortelles, oui nous le sommes. Les humains nous affirment éternelles, oui nous le sommes. Nous, peuple des âmes, nous t’avouons notre secret errant, car la pensée humaine se méprend : nous sommes homme ou femme. Les humains nous imaginent fidèles, courent après leur âme sœur pensant détenir eux-mêmes une seule âme. Non, nous ne le sommes pas. Dans leurs esprits, nous nous déplaçons, nous déroutons leur unique raison, nous tissons leurs idées en rond. Nous échangeons leurs corps en vie, d’un simple coup d’état d’âmes, oubliant sans peine un corps engourdi. Bouscule l’avenir, marche contre ordre. Détrône les piliers, arme-toi d’âmes. Aime contre destin, désire à toute volée.»

Puis la lueur bleue nuit s’est faufilée en moi et je suis me suis envolée juste au dessus du fauteuil, je m’observais. Il est vrai qu’en silence j’ai toujours pensé trouver l’homme qui me colle à l’âme mais à présent je comprends. Je deviendrai la dame dans le noir, celle qui vous épie et vous suit. Celle qui vous allonge sur sa page vierge, vous caressant de son crayon, l’encre rougissant et ses doigts chauffant la plume. Celle qui vous dénude de mots en trop, vous frôlant d’adjectifs superlatifs, la peau du verbe frémissant et le sujet masculin s’accordant à mes pensées plurielles.

Puis je me réveille dans le noir et regarde par ma fenêtre essayant d’épier un moment masculin :

Un homme passe …
Une femme en robe rouge pense …
L’homme ne sait pas que la femme en rouge l’a amené sous sa robe…
La femme en rouge sait pourquoi elle a ôté ses dessous …
Un ange passe …

Cette femme, cet homme s’approchent.
L’homme frôle la femme.
L’homme ne sait pas que ce frôlement durera.
La femme sait combien de temps durera ce frôlement …
Le temps de s’endormir …
Un ange passe …
~
Sur ma petite table où se trouve mon ordi blanc, mes vernis à ongles se chamaillent. J’entends l’un dire : « non ! Elle va pas nous laisser tomber ! Vous êtes bêtes ou quoi ! Elle a jamais cru en l’âme sœur ! » l’autre répond : « Pas sûre ! Moi je te dis qu’elle y croyait comme du verre poli dans la mer qu’elle aime ». Alors je les prends tous les trois dans ma main, le blanc nacré, le rouge couleur des roses que j’aime et le rose tout simplement et je leur dis de ne pas s’en faire, que mes brins d’herbe de ma colline les trouvent tout doux et jamais ils n’accepteraient que mes ongles soient nus. Je les repose délicatement sur ma table. Elle souffle ma table, elle supporte déjà les sauts d’humeur de mon ordi, alors là, elle devient colérique, se met à trembler pour donner une leçon aux vernis. Elle, jamais elle n’a été sur ma colline et jamais elle n’a fait un caprice pour s’y rendre. Elle se contente d’écouter mes histoires et cela l’enchante quand elle me voit sourire, ses petits carreaux de mosaïques rouges et noires en deviennent tout brillants et parfois l’attriste quand elle me voit pleurer, ses carreaux alors se fondent en un rouge foncé. J’essuie ma table avec un chiffon blanc car elle a renversé dans sa colère le cendrier qui jusque là ne bronchait pas. Pour ne pas envenimer l’histoire, j’éloigne le cendrier de la table et j’en profite pour lui faire sa toilette, il en avait besoin.

Une fois que tout mon petit monde s’est apaisé, j’ai pointé mon doigt ignoré vers le feu d’un homme que je ne croiserai pas et mes mains se sont cassées en cueillant un seul brin d’herbe dressé en étalon sur l’accoudoir de mon fauteuil vert défoncé et puis j’ai versé mon eau au-delà du ciel rejoignant les fontaines alarmées par le désert des robes soulevées d’un vent chaud masculin et je n’ai plus osé inspirer cet air qui me ferait danser alors j’ai rejoint mes draps rouges, je me suis étalée en rond et mon chat s’est posé sur moi.
~
J’ai croisé mes doigts, puis je les ai réparés.
~
J’ai bu du fer en rond dans la coupe androgyne et je me suis saoulée de points interrogés, au mur devant traversant le rouge de mes draps trop sages juste un rond point d’interrogations à larmes tirées blanches et opaques à sembler être oubliée par une vaine idée masculine parce que le soir j’embrasse seule un rayon de soleil et j’ai bu de la rouille en rond. Je me suis endormie au creux de mon chat.

Le soleil a ouvert mes volets en ferraille, il m’a retiré mon doigt de ma bouche.

J’ouvre les yeux.

Je lave ma peau et la sèche pour éviter l’oxydation, j’entre-ouvre mon placard et je choisis une nuisette toute noire, pas trop longue, pas trop courte, j’opte pour mes talons rouges. Je file. J’arrive sur ma colline et je câline mes brins d’herbe, mais ils se mettent à rougir, comme s’ils avaient honte. Je les questionne sur ce changement de couleur et puis l’un me raconte tendrement :

« Avant que tu ne viennes, un jeune homme s’est allongé sur nous, nous a caressé et nous a raconté son histoire. Nous nous sommes attendris devant ses mots :

C’est l’histoire de la petite princesse en papier déchiré cherchant un petit prince pour la coller.

La petite princesse était la plus gentille des princesses. Les habitants de son royaume l’aimaient beaucoup, beaucoup … mais ils étaient tristes pour leur petite princesse, elle était si fragile.

Elle restait sans bouger dans son lit, de peur de s’envoler en éclats de papiers, en confettis. Elle s’empêchait de pleurer pour ne pas fondre et redevenir de la pâte à papier.

Alors, ils demandèrent à tous les petits princes de toute la planète de se présenter aux portes du royaume pour tenter de la recoller.

L’un, muni d’une colle forte, lui en appliqua une seule goutte, mais sa texture était si fine, qu’elle se troua par endroits.

Un autre lui fournit de la colle très lente à prendre, mais son état ne lui permettait pas d’attendre sans manger et boire pendant quelques heures, il repartit avec.

D’autres se vantaient d’apporter de la colle indécollable, mais en quelques heures, le résultat était au décollement.

Et puis, les invisibles. Pfou hum

La petite princesse était incollable, semblait-il.
Puis, un jour, un petit prince connu de personne, entra dans le royaume, il s’approcha d’elle et lui dit :

« Petite princesse, je n’ai pas de colle mais je connais un endroit pour te faire plier ton joli sourire perdu, je t’en supplie, accepte de m’y accompagner, je t’y mènerai dans ma petite charrette »

Il l’emmena dans une forêt, et lui montra un vieil arbre, grand si grand, et si ridé par le temps.
Le petit prince chuchota dans l’oreille de la petite princesse :

« Cet arbre est ton ancêtre, tu viens de lui, regarde comme il est majestueux. Les enfants de ses enfants de ses enfants … sont l’âme de ton être, petite princesse.
Ecoute le vent caresser ses feuilles, le souffle du vent murmure ceci : « l’air des villes souffre, résiste encore vieil arbre, tu es notre unique espoir, toi et les tiens ».
Et regarde ses branches, de nombreux oiseaux amoureux les ont choisi comme bancs publiques pour s’échanger des baisers. »

La petite princesse sourit.

Alors, commença la magie de ce sourire : son papier s’épaissit, puis les craquelures s’enfuirent et plus elle souriait à cet arbre, plus elle devint solide. Elle devint papier brillant, étincelant et indéchirable.
Le petit prince et la petite princesse ne se décollèrent plus jamais.

Nous, tes brins d’herbe chéris, rougissons d’avoir imaginé que tu étais cette petite princesse, un jour peut-être tu t’allongeras sur nous et à côté de toi, un homme te caressera. »

Je leur ai répondu qu’elles étaient un peu folles mes petites herbes de penser à cela, que je n’étais pas seule, qu’elles faisaient parti de ma vie avec mon vieil ami le fauteuil vert, avec mon sage cendrier, avec mes talons capricieux, avec mes vernis fiers, avec mes draps rouges penseurs. Puis je me suis mise à caresser une pensée. Celle de mes brins d’herbe. Celle d’un homme. Je me suis levée et j’ai descendu l’escalier avec cette idée pure de saisir le regard d’un homme. Autour de ma colline des gens déambulant et m’observant d’un œil que je sens étranger ou est-ce moi l’étrangère de leur format. Quelques unes de ces personnes sont munies d’un parapluie, effrontément ouvert au dessus de leur tête et parfois ils sont deux dessous. Alors je scrute le ciel et je fais un clin d’œil aux nuages, ils me sourient, ils guettent le moment où leur jet deviendra si violent qu’ils forceront les peaux à se recouvrir de leurs eaux. Pourquoi ce malentendu entre humains et gouttes de pluie ? Pourquoi les rayons de soleil sont autorisés à brûler la peau alors que les nuages sont censurés ? Je dois donc repérer un homme sans parapluie. Je marche puis je m’approche d’un homme, il est allongé sur un socle, il ne bouge pas, il est nu. Je m’assieds auprès de lui, je ne capte pas son regard alors je lui demande qui il est. Il me répond :

« Je suis prisonnier d’éros, encerclé de roses sombres, je m’ensommeille dans ce crâne. Une à une, j’ai arraché les épines de ces femmes masculines, comme une larme sans pleurs, je les ai érigées en armée transperçante, ma peau s’est offerte aux pointes lacérantes, comme une fleur sans odeur. Une à une, j’ai peint mes profondeurs de mille blancheurs, comme une toile sans voleur, je me suis étendu lentement, mes veines ont prié l’éclatement, comme une femme sans lune. Une à une, j’ai effacé mes pensées dans ces limbes enfermées, comme un repos sans âme, je me suis replié silencieusement, mon sang s’est livré sagement comme un homme sans femme. Ne plus jamais penser aimer. »

Je comprends son regard figé à jamais. Je le salue puis je pars à la recherche d’un regard d’homme debout et en mouvement. Mais je ne vois que des gens accompagnés de gens. J’ai marché tout ce temps où les nuages semblaient ne pas se décider à évacuer toute leur semence sur les tissus des parapluies, juste quelques gouttes histoire de laisser le suspens. Et puis ils se sont décidés, les gens ont couru vers des endroits abrités où l’on boit des cafés. Je me suis retrouvée toute seule et fraîchement mouillée sur ce chemin vers l’homme debout et en mouvement. Alors j’ai rejoint ce bar et j’ai frôlé un homme assis et sans mouvement. Je l’ai croisé du regard espérant une approche. Toutes les tables étaient occupées. Une serveuse m’a proposé de m’installer au comptoir et une voix d’homme chaude s’est interposée entre le comptoir métalliquement froid et moi. Cet homme assis avec un mouvement de main m’a invitée à m’asseoir à ses côtés, juste par un mot : « venez ». Un seul mot et j’étais proche d’un homme, je n’en revenais pas. Les nuages s’en étaient mêlés je suis sûre, sinon, jamais je n’aurais eu cette chance. La serveuse restait plantée devant moi comme s’il fallait que je lui parle, je lui ai dit : « quelle chance cette pluie !» elle m’a répondu : « je vous sers quoi à boire ? » Je suis restée sans voix car sans envie particulière de boire, je n’avais pas soif. Et puis l’homme a dit: « apportez-nous la carte, nous allons manger si je peux me permettre de vous inviter chère voisine de table ». Mon sourire était tellement sincère de faim que l’homme sourit également et me proclama son envie de partager ce repas avec moi. Il avoua aussi qu’il me connaissait de vue, qu’il me voyait souvent sur la petite colline derrière, mais qu’il n’avait jamais osé m’aborder. Qu’il me sentait occupée par mes cahiers rouges et ne souhaitait pas m’opportuner.

Le seul langage que je connaissais des hommes était celui de la peau. Parler d’autre chose me semblait être une montagne dépourvue de chemins, je ne savais quoi dire. Je ne m’informais pas de la vie extérieure. D’après moi, le monde était séparé en deux : ceux qui souffraient et les autres.

Mais heureusement, il entama la discussion sur un sujet qui me passionnait : la lecture. Il me dit qu’il ne m’avait jamais rencontrée à la librairie, la seule des alentours, alors je lui expliquai pourquoi : je commande mes livres par internet, je ne sors que rarement.

Ensuite il m’a emmenée chez lui. Il ressemblait au mien. Nous avons écouté Satie, nous étions assis l’un à côté de l’autre avec sur son genou gauche et sur mon genou droit un livre d’art sur l’érotisme. Un livre assez grand pour recouvrir nos peaux. Nous avons commenté chaque tableau, nous avons ri parfois, nous nous sommes tus parfois, mais toujours en accord. Je sais bien que sa peau me parlait et la mienne répondait, mais je me suis contentée de ne pas l’embrasser et il s’est contenté de ne pas me caresser.

Il m’a reconduit chez moi et comme au revoir il m’a murmuré : « j’oserai vous rejoindre sur votre colline ». Il avait compris qu’elle était mienne, il avait senti que je lui offrais une place au creux de mes herbes mouillées.

Quand je suis rentrée chez moi, le sourire de mon décolleté était tellement ouvert d’émotions que mon fauteuil vert a pali. Ma robe témoignait de mes idées roses, elle préféra s’éclipser, laissant mes dessous consoler mon fauteuil. Même mon ordi s’en mêla et s’ouvrit sur une page d’hommes. Et sans que je m’en aperçoive, quelques regards masculins se faufilèrent en dessous de mes dessous si innocents. Je devins aussi rouge que mes draps et j’ai couru vers eux.

Je me suis endormie vêtue de ma robe. J’ai rêvé.
~
J’étais le sujet femme d’un tableau. Mon corps était recouvert de fil de soie, seul mon visage était nu. Je me tenais comme debout mais dans les airs. Mes jambes, chacune enroulée de ce fil, étaient légèrement entr’ouvertes. Je me sentais légère mais ne pouvais me déplacer. Un homme s’approcha de moi, je veux dire du tableau dans lequel je demeurais prisonnière, il avança son bras et palpa de sa main mon ventre, il découvrit à l’orée de mon nombril l’un des bouts de ce fil de soie, il tira alors doucement dessus et au gré de son déroulement je tournais, laissant apparaître ainsi ma chair. Il me libéra, mais il restait maître de mes mouvements. Il prit un pinceau puis peigna sur ma peau une robe rouge rubis, ensuite il représenta une fontaine couleur ivoire et un banc couleur sable. Il saisit tendrement ma main et me fit asseoir à ses côtés sur ce banc. Il était habillé d’une chemise et d’un pantalon blancs. Il s’est approché de moi, et nos tissus se sont mélangés d’un rouge éclairé. J’étais à présent libre de gestes, je l’ai embrassé.

Je me suis réveillée vêtue de ma robe avec un sourire éclairé.

J’ai écrit sur mon cahier rouge Clairefontaine :


Rouge d’éros

parfum d’homme
inspire-moi
huile de nos envies essentielles
encense-moi

pétales rougies osant rêver l’image
frémissante de la nudité
effeuille-moi

sur tes épines
je pose mes larmes de désir
rosée d’un sourire
ne m’écorche pas

juste m’enivrer,
de ton eau bouillonnante’

J’étais comme sur un nuage de soie, le sentiment de planer dans le ciel. Soudain j’ai entendu un bruit sec, l’un de mes vernis était tombé et s’était rompu le bouchon sur les carreaux de mosaïque. J’avais heurté la table en me relevant de mon fauteuil vert. Mon vernis blanc nacré gémissait et déversait sa douleur sur ma table. Je l’ai redressé mais je savais qu’il succomberait au fil de l’évaporation. Comment avais-je pu ignorer un instant l’existence de ma table ? Cet homme certainement m’avait retournée dans tous mes états. J’ai enroulé mon vernis dans du papier de soie et je l’ai installé dans une petite boîte noire puis je me suis précipitée vers ma colline.
~
Plantés sur ma colline, des gens, des tas de gens, je suis restée sans voix, j’ai paniquée. Aucune parcelle de libre. Mes brins étaient écrasés par toutes ces fesses tassées, par tous ces pieds crasseux, par toutes ces jambes lourdes, par toutes ces mains poisseuses. Alors je me suis éloignée m’écartant avec tristesse de mes brins chéris. Je gardais mon idée en tête, celle d’une seule et ultime rencontre entre mon herbe et mon vernis. J’ai patienté de longs rayons de soleil qui n’en finissaient pas de briller. J’attendais mes rayons de lune cachée derrière un buisson afin d’éviter que le gardien me chasse à la fermeture. Le sifflet retentit, le tas de gens commença à décamper. Mais dans ce tas, je reconnus cet homme, il s’éloignait. Mon cœur battait à l’allure d’une cascade d’eau. J’ai regardé ma boîte noire avec mon vernis, j’ai hésité quelques secondes infiniment longues et je ne l’ai pas rejoint. J’attendis encore trois rayons de lune pour m’approcher de mon herbe endolorie et je fis mes adieux à mon vernis en le versant sur le vert devenu chatoyant de mes brins.
J’ai regagné mon chez moi en larmes.

Ce soir-là, j’ai fait le deuil de mon vernis et de cet homme, je suis devenue la dame dans le noir.

~

J’ai enfilé ma robe noire et je suis partie dans ce bar que je fréquentais dans le temps. Ce bar, un café-concert, est perdu au milieu de maisons confortables et insipides. J’y suis entrée, le son de la petite cloche de la porte a fait bondir tous ces yeux sur moi et je sentais les regards perdus le long de ma taille, regards indécents mais indécence appropriée à mon goût, regards d’hommes longeant depuis trop d’années la solitude d’un comptoir, regards de femmes longeant depuis tant d’années la solitude des hommes, regards d’envies sexuées se profilant le long des notes. Et puis, son regard, celui d’un vieil accordéoniste, regard du fond de scène, en ombre des airs, se fondant aux affiches anciennes collées sur le mur de ce vieux bar. Et puis l’espoir de son regard qui se perd dans mes yeux.et puis mes yeux qui fixent ses doigts alourdis, les touches de son accordéon qui s’affolent, se souvenant du temps des notes folles où devant scène il était le dernier cri. Comme s’il me chantait : « Joli cœur, accorde-moi une danse de tes sens, je suis vieux je suis assis mais je suis épris, Joli cœur, je m’accorde au sens de ta danse ». Comme si j’étais le fond de ses pensées, sa dernière mélodie, comme si je ravissais la mesure de ses années, et puis le rythme de sa peine s’est enfuit. Puis est venu le temps des coulisses en amont, à quelques pas en suspens du comptoir, il effleure les courbes de mes illusions, valse-hésitation des intentions en regard me fredonnant encore et encore « Joli cœur, accorde-moi une danse de tes sens, je suis vieux je suis assis mais je suis épris, Joli cœur, je m’accorde au sens de ta danse ». Mise en scène au fond de son cœur assoiffé, il s’approche de ma jeunesse en folie, il m’offre un verre de ses larmes âgés, ses mots coulent au bord de sa nostalgie et il me dit : « Joli cœur, accorde-moi une danse de tes sens, je suis vieux je suis assis, mais je suis épris, joli cœur, je m’accorde au sens de ta danse ». Nous avons bu ensemble chez lui l’âge de sa solitude, rattrapant les années, les perdant par instant, mais toujours en accord, celui d’un baiser d’une nuit, un seul baiser mais celui de l’éternité de ses envies, envies au bout de sa langue parcourant ma bouche, juste ma bouche. Ses mains trop fidèles à caresser son accordéon, ne tentant pas l’adultère d’un corps féminin. Toutes ses envies de caresses sur ses lèvres m’embrassant. Je suis partie à l’aube de ce baiser s’évanouissant. J’ai rejoint mon fauteuil vert défoncé saluant la lune. J’ai dormi habillée de ce baiser ad libitum et je n’ai pas rêvé de l’homme que je n’avais pas rejoint. Mes draps rouges ont rêvé pour moi et ont crié ce baiser mis à mort. Article premier s’écrient les rires indécents des étouffants. Crier au suivant. Article second, non deuxième. Détruire l’illusion opticale d’un unique semblant. De cet homme et de moi. La pleine lune pleure et vomit ses rondeurs. Absoudre le silence d’une voix tranchante. Ruiner les notes sages, les peaux modelées, pencher de la douce noirceur, désoler le jour en forme serrée, désourire de l’indéfendable temps, dévaler l’époque des envies de jouir, défiler sens contraire du défi de soi, rire de soie et de moi, désarroi d’un roi, délit de tu, crier sans début. Article dernier. Toujours trois. Le soleil se rompt et crache ses rayons. S’évanouir.

En quelques rayons de lune et de soleil, j’avais perdu mon vernis blanc nacré et cet homme. Le gain d’un baiser.

Et puis l’hiver est arrivé méchamment. Hautainement il s’est installé me barrant la route vers ma colline.

A présent, ma colline est loin de moi.
~
J’ai tenté de disparaître dans le plafond de ma cuisine pour ne plus y penser mais les dix années de crasse m’ont fait barrage. Ma main a frotté des heures et des heures la peinture pour effacer les taches dans mes pensées, mais après, je n’avais plus la force physique de disparaître. Le plafond est blanc. J’essaie de le voir en bleu, mais je n’ai plus de couleurs dans la tête, elles se sont envolées, mes pensées s’ennuient sans ma colline. Cette nuit en plein jour me fait peur, elle est blanche également. Tout est blanc, je m’affole, je cours vers mon fauteuil vert défoncé pour qu’il m’enlace mais je me perds. Je suis face à moi, visage transparent, je ne distingue plus les formes de mes lèvres, ni de mes yeux. Juste un ovale qui me nargue. Je ne sais plus dans quelle pièce je suis chez moi. Je longe un mur et je me retrouve dans ma salle de bain. Je la reconnais, j’entends le bruit de l’eau qui ne coule pas. J’ai toujours rêvé de crier, mais quand je crie personne ne m’entend, même pas mes murs. C’est pour cela que j’entends l’eau qui ne coule pas de ma salle de bain, la sonnette qui ne sonne pas de ma grille et qui n’existe pas d’ailleurs, le pas d’un homme en chemise de soie qui ne s’avance pas vers moi, mes vernis rouge et nacré qui ne se chamaillent pas, les pleurs de mon cendrier bouleversé par mes émois, tout cela je l’entends. Je suis donc dans ma salle de bain, cela me rassure, je m’étais simplement égarée. Je jette un œil dans mon miroir mais il s’est drapé d’un voile en tissu noir, il ne veut plus me voir, il a été vexé l’autre soir quand je lui ai craché dessus, je sais, je suis ingrate. Mais je deviens folle sans ma colline. Les miroirs nous accompagnent toute notre vie, ils subissent nos peaux vieillissantes, nos grimaces, nos traces de maquillage, de mousse à raser et tout ça sans se briser. Je n’aurais pas supporté d’être mon miroir, j’aurais éclaté en mille morceaux devant tant d’états d’âme. Mon miroir était mon seul ami de visage humain, le mien, mais au moins un. A présent je suis dans mon ovale, et je n’ai pas eu la force de disparaître dans mon plafond. Je me suis enfin apaisée et j’ai retrouvé le chemin de mon fauteuil vert défoncé. Je me suis assise et j’ai fermé les yeux. Et puis, j’ai reconnu le pas de l’homme en chemise de soie qui s’avance près de moi, celui qui n’existe pas.

Alors j’ai pleuré.
~
Du souffle, de l’eau trouble dans les fontaines noyées, du souffle, des veines serrées dans un seau d’eau, du souffle, de la mer enchaînée dans un vase cassé. Du souffle, il fallait que je parte. Chez moi il y avait trop de plafonds, et si je restais je savais que j’allais tenter de disparaître encore et encore.

J’ai pris un billet d’avion sur internet pour Rome et j’ai réservé un hôtel.
Dans l’avion, mon visage est resté collé au hublot. Pas de pianiste de l’autre côté de cette vitre. Les nuages. Les sillons d’une urbanité éloignée. Personne n’était assis à côté de moi, et je n’étais pas assise sur mon fauteuil vert défoncé. Pourtant je me sentais bien, j’avais mis du fond de teint, du rouge à lèvres et mon nouveau vernis blanc et nacré, histoire de m’égayer.
Arrivée à l’aéroport, un homme vendeur de billet de train, au regard très entrepreneur, me demande en anglais où je me rends, normal en vendeur de billet mais ensuite il me dit juste avec ce regard pensant aux femmes françaises : pourquoi Rome ? Je lui réponds simplement : « pour les fontaines » avec un sourire de femme pensant aux hommes italiens. Je prends ce billet, Léonardo Express m’emmenant vers la gare Termini. Trente minutes de trajet à observer le dehors. De dehors il me semblait connaître que mes brins d’herbe dans mon parc. Etonnement émerveillé de ces balcons parsemés de fleurs, de ces bambous sauvages le long des murs. Et ces jardins potagers tout au long de ce chemin de fer, lopins de terre aménagés paraissant non contrôlés, en bataille.
En quittant la gare je me suis perdue, longtemps, j’ai marché longtemps. Puis je suis entrée dans cette boutique de fleurs. Un homme et une vieille femme assis. Ils m’ont accueilli et nos mots latins se sont mélangés. L’homme m’offrit son aide, son sourire, sa générosité, son prénom, son numéro de téléphone et une rose rouge. En sortant, mon maquillage de femme a fondu en larmes.
L’hôtel. Une chambre. Deux lits. Je pose mes affaires et je repars. Une seule envie, me frotter les yeux devant une fontaine. Je m’approche de la Piazza Navona. Mon cœur s’emballe. J’emprunte une petite ruelle, les pierres sentent le poids de mon envie de la découvrir et je stoppe net devant le charme de cette place que je pensais trop grande pour moi. La mer. Un fleuve. Une rivière. Un ruisseau. La pluie. Une fontaine. La fontaine des quatre fleuves du Bernin. J’avais élu cette fontaine mienne. J’ai arpenté Rome et toujours revenant près de ma fontaine. Alors j’attendais que le soleil fasse place à la lune, espérant être un peu plus seule que je l’étais déjà. Je m’approchais puis ma main caressait la pierre et se baignait dans l’eau. Je fermais les yeux. Ce dernier soir, j’ai fermé les yeux encore plus forts que les soirs étoilés d’avant et j’ai vu Sélène dans son char d’argent. Elle était vêtue d’une robe blanche et fluide. Elle s’approcha de moi et me murmura : « viens, je t’emmène dans mon royaume ». Je suis montée à ses côtés et le char nous a emportés dans les profondeurs de l’eau. Un peuple y vivait. Un peuple de statues vivantes. Nous sommes descendus du char et nous avons dansé sur une musique étonnante. Tous riaient. Je dansais avec des statues heureuses. Tous étaient des hommes. Je pris le regard d’un homme sous mes souvenirs et éclata une image ancienne, je le reconnus. Puis un deuxième, un troisième et tous. Tous étaient mes anciens amants en pierre. J’aperçus cet homme, l’homme de ma colline, mais il ne riait pas, il n’était pas en pierre non plus, il ne dansait pas non plus, il était en fumée grise. Je me suis arrêtée de danser, j’ai marché vers lui et un coup de sifflet a retenti, celui d’une garde romaine. J’ai ouvert les yeux et j’ai crié tout bas. J’avais envie de disparaître dans l’eau de cette fontaine, mes plafonds étaient à des milliers de kilomètres, l’eau semblait bien plus accueillante mais elle était surveillée. Je me suis relevée de mes souvenirs et je suis rentrée dans cette chambre d’hôtel avec deux lits pour moi toute seule. Lequel choisir, celui près de la fenêtre ou celui près du mur ? Ils seront toujours au dessous du plafond. Comment disparaître ?
Je m’étais endormie entre les deux lits de cet hôtel ne sachant lequel choisir. Le breuvage de cette eau romaine me voilait l’identité de mes plafonds. C’était fort agréable, comme si j’avais perdu la gravité d’un toit. Comme si je pouvais voler au dessus de mes envies cliniques. Dans mon sac, mes vernis m’ont remis sur cette terre où tout le monde habite. L’avion ne m’attendait pas mais je l’ai pris. Les avions n’attendent personne, les trains non plus, et çà, personne ne s’en doute. Je n’aime pas les aéroports, tout le monde se ressemble, tout le monde sent bon, tout le monde a un sac de voyage, tout le monde sait pourquoi il prend l’avion. J’aime les gares. Pour l’inverse.
~
Je suis rentrée chez moi. Mon fauteuil vert semblait attristé, sa couleur avait terni. J’ai observé mon intérieur et quelque chose manquait. Un homme peut-être, cet homme, celui de ma colline. Ou bien l’eau, l’eau des fontaines de Rome. Et puis je me suis assise sur mon fauteuil et j’ai ouvert une page sur internet. Il y 20 ans je jouais du piano. Ce soir j’ai commandé un piano numérique. Je l’ai reçu quelques jours après. Il est tout près de mon fauteuil vert défoncé, une chaise sépare les deux. Je me suis assise sur la chaise face au piano et j’ai posé un doigt, puis deux puis tous. Et je me suis arrêtée. J’ai fouillé dans un tiroir, puis deux, puis tous et j’ai enfin trouvé ce que je cherchais. La partition de la gymnopédie 1 de Satie. Si lente et douloureuse. Je l’ai déchiffrée non sans peine, les notes me revenaient, les portées devenaient lisibles. J’ai joué pendant 6 heures tournant le dos à mon fauteuil. J’avais l’impression que mon intérieur avait grandi, s’était élargi. Tous les jours je jouais quelques heures, les plafonds ne m’attiraient plus, juste les touches de mon piano. Je les protégeais, le soir avant de me ternir dans mes draps rouges, je les recouvrais d’un foulard de soie blanche. Mes vernis attendaient sur ma table, eux aussi ternissaient. C’était l’hiver. Mon cœur était gelé. Mes vernis tremblaient de froid. Seules les notes me réchauffaient.

Mon fauteuil pleurait.

Mon chat consolait mon fauteuil.

L’hiver n’en finissait pas d’exister et ma colline me manquait.

Dans une presque nuit, je cherchais des sons dans un verre fragmenté, mes doigts se collaient aux touches incertaines d’un homme aux cheveux ivoires. Les dièses en pagaille tournaient en ovale sans thème ni je t’aime. Le fa dièse ré si s’étendait sur le mi grave. Douloureusement et lentement, mon fauteuil mourait. Mon chat implorait mon retour aux accoudoirs désaccordés moins colorés que jamais. Je m’installai sur mon fauteuil vert, je mis une caresse de Satie, je voulais que mes vernis, ma table, mon cendrier et mon fauteuil comprennent ma fuite dans ses partitions. Nous sommes restés au moins quatre étoiles filantes à écouter ses doigts posant tout son isolement sur des lignes. J’aurais voulu être rien qu’un silence de Satie. Depuis ce soir-là, mon fauteuil reprit vie et douceur. Et puis, avec une froideur extrême, l’hiver se tut sous un miaulement de mon chat. Les degrés saisissaient la verdure. Je me suis faufilée entre mes vernis et j’ai tenté le diable de mes pensées en forme d’homme. Je me suis jetée sur ma robe la serrant d’un regard de femme latente, j’ai arraché l’espoir d’avaler l’herbe de ma colline de mes yeux envahis de rien. Le soleil devenait rouge de plaisir s’impatientant de chaleur humaine.
J’étais armée d’un élan sans limite, atteignant sa proie avant même de l’avaler. Ma colline me manquait si fort. Cet homme me manquait si fort. Puis, j’ai regardé par la fenêtre, d’un coup des éclairs en vrac choquant le verre de mes carreaux, des coups de tonnerre comme un poing frappant sur ma table m’interdisant la rondeur de ma colline, la tendresse de mon herbe dressée. Je suis descendue dans mon garage en dévalant les escaliers, j’ai allumé la sono, j’ai branché mon micro, j’ai allumé l’ordi, la console, j’ai allumé, j’ai allumé, j’ai allumé, j’ai allumé, j’ai allumé, j’ai allumé, j’ai allumé. Puis j’ai hurlé pour couvrir l’orage de sa présence. J’ai hurlé, j’ai hurlé comme une louve dans un bois d’arbres en fer, j’ai hurlé comme une louve perdue au milieu de branches en plastique, j’ai hurlé comme une louve solitaire affamée d’un loup en voie de disparition. J’ai arraché ma robe noire ne sentant pas le masculin, j’ai arraché mes dessous si secs, j’ai arraché. J’ai jeté mes talons parterre. J’étais nue, je me suis allongée sur le béton de mon garage, le seul à pouvoir me consoler, sa froideur m’a envahie de frissons, j’ai pleuré plus que la pluie de l’orage. J’ai pleuré, j’ai pleuré ce loup, j’ai pleuré cet homme. J’ai pleuré mon corps sage, j’ai pleuré mon cœur froid, j’ai pleuré. J’ai pleuré.
Au petit matin je me suis réveillée apaisée, j’ai tout éteint, rangé. J’ai ramassé mes affaires et je suis remontée. J’ai jeté ma robe, mes dessous. Je me suis lavée, habillée. Robe noire col roulé. Je me suis coiffée, maquillée. Je me suis préparé un café. Je l’ai bu sans penser.

Il pleuvait fort, des gouttes de pluie violentes, pas celles qui se glissent sous ma nuque et me chatouillent la peau, non, celles qui me refusent le parc que j’aime tant, celles qui noient l’herbe attendant de se dresser, celles qui transforment la terre en boue, celles qui m’interdisent de respirer.

J’ai fermé la porte de chez moi, je suis entrée dans ma voiture déglinguée et j’ai foncé. Trop de temps à espérer que l’hiver se taise. Trop de temps à fendre mes plafonds pour tenter de disparaître, trop de temps à pâlir mes vernis, trop de temps à encenser ma solitude. Trop de temps. Je suis partie. Je suis partie saluer mon parc, mes escaliers, mes brins d’herbe.

~

Je suis partie dans mon parc sans rêver. J’ai dormi toute la journée sur mon herbe. Le froid parfois me semblait chaud. L’humidité avait un goût exquis, une odeur particulière, comme si la colline m’encensait de ses parfums. Mais j’ai fini par penser. A cet homme. Peut-être m’avait-il encore cherchée, peut-être était-il là à m’observer sans que je le sache, peut-être était-il fantomatique. Fantôme amour approche-toi, que je palpe ta transparence. Effet optique cynique hystérique fantomatique. Déshabille-toi de tes principes, déchire l’avenir, dévoile-toi. Amour fantomatique optique cynique hystérique fantomatique. Sous tes lucides no sens sans système, de l’interdit de ton image,
image transperce-moi de ton absence sous mes envies cliniques, optique cynique hystérique fantomatique.

Et j’ai fini par ne plus penser.

Le coup de sifflet du gardien m’a ouvert les yeux sur le ciel. Il était trop loin pour que je puisse l’attraper, et j’aimais cette distance, comme celles des cimes de mes grands arbres, ne pas les toucher renforçait mon désir. Pareil à cet homme. Je le désirais aussi loin que mes arbres, aussi hauts que mes cimes. Je me suis levée puis je l’ai peint de mes idées. Une main pour me caresser la joue un soir, une bouche pour poser un baiser dans mon cou un matin et l’autre main sur ma taille un après-midi. Voilà tout ce que je désirais de lui. Mon regard s’est posé sur cet homme, lui, montant les escaliers de ma colline. Nous nous sommes embrassés sur la joue même si mes lèvres désiraient déjà ses lèvres ; nous nous sommes assis très proches, même si ma peau désirait déjà frôler la sienne. Mes brins d’herbe ont commencé à onduler sous le parfum de cet homme, et ma robe aussi. Et puis il a vu ce que je voyais de ma colline. Alors sa main caressa ma joue, sa bouche embrassa mon cou et son autre main se posa sur ma taille.

Ad libitum.

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