mon couteau docile

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1.

J’avais vécu assise sur mon fauteuil vert défoncé, entourée de mes vernis, ma table, mon cendrier : mes proches. Des années. Mon seul voyage dans ma voiture déglinguée était celui de la route me conduisant sur ma colline où les herbes étaient mes confidentes. Aujourd’hui, j’ai pris un couteau, je l’ai planté dans ma poitrine et je me suis tuée pour de faux. Juste après, ce fut pour moi d’une facilité incroyable de vivre, puisque je n’étais devenue, en un unique coup de couteau, plus personne. Et puis l’idée me vint de devenir quelqu’un. J’étais auparavant une femme, je ne pouvais changer puisque mes apparences n’engendraient pas la tromperie sur mon genre. Je restais donc une femme. Je ne me suis pas décidée à me prénommer, il en existait trop de prénoms. Et puis personne ne m’aurait appelée, cela était donc vain. Je suis sortie de chez Elle, cette femme que j’étais. Mon premier pas de nouvel être vers l’humain fut, en marchant dans la rue, de regarder un homme droit dans les yeux en le saluant d’un bonjour. Il fronça les sourcils et haussa les épaules.  J’avais sans doute un quelque chose qu’il ne fallait pas. Je suis rentrée chez Elle et je me suis observée dans le miroir. Mon visage ne me glaçait pas, je semblais être fondue dans une normalité profonde. Mon regard s’est baissé sur ma tenue vestimentaire. Une nuisette bleue et longue. Je ne la trouvais pas choquante, elle semblait être une robe presque normale, peut-être même légèrement habillée pour une robe. Et puis j’ai rejoint ce fauteuil vert défoncé, j’ai posé un de mes pieds sur le petit tabouret et j’ai attrapé le vernis rouge pour peindre mes ongles. Mon pied était sale du bitume du trottoir, j’avais oublié de sortir chaussée. Là, j’ai repensé à la réaction de cet homme croisé dans cette rue. J’ai enlevé le couteau de ma poitrine et j’ai continué de vivre en  Moi.

2.

Et puis ce 13 qui collait aux envies d’un vendredi nonchalant, d’un jour sans nom sinon chiffre exubérant sinon jour avec le nombre indéfiniment sombre, définiment ombre.

Et puis il arriva, ce vendredi 13, pas un de plus en moins, juste lui. Je devais m’en saisir, je ne sais pourquoi. J’ai capturé mon couteau docile, et j’ai recommencé de mourir pour de faux. Il guettait sa place dans ma poitrine depuis quelques temps. J’ai démarré par la visite de mon miroir, il manquait un tas de choses sur moi pour être saluer en retour par un homme dans la rue. Je pris le temps de me rendre normale, j’enfonçai le couteau plus profondément pour qu’il devienne inaudible, car je l’entendais me murmurer au creux de mes deux seins un chant de lamentations. Il se sentit mieux et s’endormit dans son logis de chair. J’étais normale à présent, surtout chaussée,  ce vendredi 13, alors je suis sortie dans la rue. Une femme un chien, des enfants une femme, un enfant un homme une femme, une femme un homme. Ils s’alliaient dans la rue, comme si marcher à plusieurs en rythme leur procurait un sentiment de sécurité. Une chaîne entourait chacune de leur chaussure, et de cette chaîne ils étaient attachés les uns et les autres par un fil de fer.  Autour du cou, certains portaient une tenaille, mais pas tous. Je remarquai que les femmes avec chien ou enfant étaient munies de cet outil, mais dès qu’un homme était attaché à une femme, il en était porteur. Voilà pourquoi l’homme l’autre jour avait haussé les épaules face à mes pieds nus. Une femme seule et sans chaussures était le signe d’une femme anormale. Je rencontrai sur mon chemin quelques hommes seuls, je les regardais simplement, attendant l’homme anormal, celui qui me tendrait son sourire. J’ai erré longtemps, je commençais à désespérer quand un vieillard m’interpella : « hé, femme, tu te trompes de chemin, viens je vais te guider, reste derrière moi et suis-moi. » Ce que je fis. Nous avons sillonné la ville, l’épuisement me gagnait quand nous arrivâmes près d’une fontaine. Celle-ci était encerclée de gardes et je pouvais entrevoir des femmes nues se prélassant dans l’eau, riant. La prison des femmes sans chaîne. J’ai paniqué, le vieillard s’est retourné et m’a dit : « choisis : sois tu vis ainsi libre, mais enfermée, sois tu retournes chez toi. » Je suis retournée chez moi, j’ai ôté mon couteau de ma poitrine et toute seule assise sur mon fauteuil vert défoncé, je me suis sentie libre.

3.

J’ai scruté mon couteau, j’ai su de son reflet qu’il n’éprouvait aucun désir à me pénétrer une troisième fois. Des larmes noires scintillaient sur sa tranche. Mais à quoi pouvait servir un couteau si ce n’est que de se le planter dans le cœur ? Je l’ai pris délicatement par sa pointe et j’ai léché ses larmes. Elles avaient le goût de la solitude froide. Je l’ai reposé sur ma table près de mes trois vernis gardien de mes pensées et puis je me suis levée. Une boîte au fond de mon placard, là, esseulée, tissus en bout de vie,  rouges ombres et roses ambrées. L’un plus doux que les autres en sa matière de souvenirs. Je l’ai enroulé sur mon poignet tout petit. Et je suis revenue auprès de mon couteau docile, je lui ai construit un nid avec ce tissu volage et je l’ai posé pleurant au dedans. Etre quelqu’un d’autre sans mourir pour de faux. Dehors, ce que j’avais vécu me sautait aux yeux verts : devenir un homme seul sans tenaille, pour ne pas être une femme  emprisonnée aux abords d’une fontaine auprès de ces femmes courant avec les loups que j’aimais. Les loups. Etre un homme. Compliqué. Oter les talons aiguilles de mes chaussures, impossible. Me couper la poitrine, impossible. Quand une chose frappa à ma porte. Impensable. Des années à écouter le bruit d’aucun homme frappant à ma porte. Et puis d’un coup, un bruit, d’une chose tapant plusieurs fois sur le bois ébahi de ma porte. Dans ma vie adjacente, ma porte ne s’ouvre que si je rejoins ma colline. Pas plus, ni moins, ni rien. Ma colline est la seule à me coller la main sur la poignée de ma porte avec liberté. Le bruit ne se tait pas. Le bruit s’allonge de son audace. Et ma porte s’ouvre, je l’entends se rebeller. Des pas, puis un homme, ce vieillard rencontré dans la rue se tient debout devant moi. Il me tend un sac. Je l’ouvre. Une paire de chaussures masculine, un corset, une chemise noire, un pantalon noir, un chapeau noir. Je m’en saisis puis il disparaît par ma porte se claquant fortement avec un bruit de jalousie. Je suis libre d’être un homme au dehors de moi à présent.

4.

Je m’apprête en homme sous le regard étonné de mon fauteuil vert défoncé. Une fois prête, je me rends devant mon miroir, il devient tout opaque, il ne me reconnaît pas. C’est agréable de ne plus exister. D’être quelqu’un d’autre. Je sors de chez cette femme qui n’est plus moi et l’autre que je suis devenu atterrit dans la rue. Je marche lentement et j’observe. Une femme passe, sa robe est échancrée à ne plus savoir comment se fermer, son rouge à lèvres en dépassent fortement le contour et des traces présument de ses heures chaudes précédentes. Puis une autre femme, nue, j’entends près d’elle des mots d’enfants, mais je n’en vois aucun. Elles ne m’ont pas remarqué. Plus loin j’aperçois plusieurs femmes assises à une terrasse de café. Je m’approche et je m’assieds à la table d’à côté. Des éclats de voix masculines me parviennent à l’oreille, mais aucune trace d’homme, juste une chaise vide entre chaque femme. Une rue de femmes apparentes et d’hommes et enfants invisibles. Et toutes plus jolies que toutes. Et toutes vêtues aussi légèrement qu’une rose sans pétales. La chair s’étalant, les ongles frémissant de vernis, les pieds se cambrant de talons aiguilles tous aussi fins que les tailles de ces femmes. Des poitrines si élevées que les dessous dévoilent la rondeur des seins et les pointes toutes aussi tendancieuses prônent l’intention féminine. Un monde de femmes légères sous mon regard d’homme. Le parfum envahissant de ces femmes envahissantes m’oblige à me lever. Mon cœur tourne. J’accélère le pas et je rentre chez cette femme que je veux encore être, même invisible. Je claque la porte derrière moi, je jette ce chapeau, ces chaussures par la fenêtre et j’attrape mon couteau dormant paisiblement, je le réveille d’un coup sec et je tranche cette chemise, ce pantalon et ce corset. Ma peau saigne, je ne l’ai pas épargnée. Mon couteau semble apeuré, je le serre tout contre mon cœur, il s’apaise. Je me sens libre d’être une femme en dedans de moi à présent.

5.

Si libre, que j’en ai oublié mon nom de famille, celui qui me rattacherait à celle que j’ai été. Parfois, les yeux fermés, je pense à cette famille que j’ai oubliée et qui m’a oubliée.  Alors je m’invente.  Je suis une petite fille sur un fauteuil vert tout neuf en velours, tout doux. Mes pieds ne reposent pas par terre, les accoudoirs me caressent les bras et je caresse les accoudoirs. Un chat dort sur mes genoux. Un chat rouge, c’est bien plus joli qu’un chat gris. Une maman s’approche près de moi, je construis son visage, ses cheveux noirs, ses yeux verts et elle me parle, elle chuchote : « mon ange, il est temps d’aller dormir ». Mais non, je ne veux pas qu’elle me dise ça, sinon mon rêve va s’envoler. Je veux qu’elle me chuchote qui je suis.  « Mon ange, ne t’endors pas, reste éveillée, ton père va arriver. » Alors j’entends la porte d’entrée s’ouvrir d’un grincement si bon, oui, les portes silencieuses n’ont aucun intérêt, et un papa apparaît.  Il est grand, il a les cheveux noirs et les yeux gris. Et un « bonjour mes chéries » s’engouffrent dans mes oreilles à faire dresser les poils du chat jusqu’au plafond.  Mais à chaque fois que je suis installée dans ce rêve, je m’en défais en tremblant car un couteau logé dans la poche de la veste de ce père m’aveugle. Mes yeux alors s’ouvrent avec effroi et je reviens dans la réalité de mon oubli.

Un chat rouge c’est bien plus joli qu’un chat gris, les roses sont bien rouges et non grises. Mais la réalité des poils de mon chat ressurgit.

6.

Sous six chats ne s’entendant pas je me suis réveillée. Mon couteau s’était envolé. Au dessus de moi les pas d’un couple vieux cherchant ses chats. Et un homme près d’un  réveil sonnant comptant les pas de ses parents. Je ne sais pas où je me trouvais, ce que je sais, c’est que je n’entendais pas le premier prélude de Bach, de cela, j’en étais sûre. Mais après ?  Je n’avais pas l’air de compter pour cet homme, ma foi même si je n’en ai pas, cet homme semblait être un conteur pour chats, et cela me rassura. Je pouvais alors sembler être un simple collier de chat et fuir, ni vu et surtout inconnue. Mais il me manquait quelque chose, mon couteau.  Impensable d’abandonner cette lame déchirante. Alors ma main contourna, dévissa, déstabilisa, détourna, déglingua, dégénéra, dé en dé, vint se poser sur le manche de mon couteau encore chaud de cette nuit. Je pris la fuite, courus plus vite que six chats sans queue et arrivai dans mon logis avec mon couteau. J’avais eu tellement peur de le perdre cette nuit-là, que je l’ai attaché à mon lit, avec une cravate de soie. Blanche. Seule. Mais libre.

7.

colline enfant

l’usure d’un corps. Un couteau plié. je suis allée sur ma colline. Elle était seule, mais elle ne semblait pas triste, le soleil souriait le long de l’herbe. Je me suis étendue. j’ai pris tout mon couteau dans mon sac de rien et je l’ai posé sur mes brins d’herbe pour qu’il se réchauffe. J’ai attendu l’ombre d’un espoir. En vain. J’ai entendu juste le sifflet du gardien à vingt heures non sonnante, elle.  Je n’ai pas fait de bruit de femme pour qu’il ne me chasse pas. Je ne voulais pas finir mon idée dans mon fauteuil vert défoncé. J’ai patienté, le soleil n’en démordait pas. Quand l’ombre des grands arbres se montra, j’étais prête à être libre pour jamais et à toujours.

Le lendemain matin, un gardien trouva le corps d’une femme sur la petite colline d’un parc de Paris à Vincennes, un couteau planté dans le cœur.

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