Le Belvédère

LE BELVEDERE
Elle entre dans ce bar. Au comptoir, elle s’y accoude tous les samedis soirs, à dix neuf heures pile, face aux musiciens. Cette femme fixe sur les murs les affiches. Ce bar, un café-concert, en banlieue, « Le Belvédère », est perdu dans un quartier où les gens sont bien au chaud dans leurs confortables maisons et s’absorbent paisiblement de télévision. Personne n’atterrit dans ce lieu par hasard. Jamais de bagarre, mais tellement d’histoires. Le patron peut en faire sa gloire. Histoires de musiciens. Des musiciens, souvent émus par ce public respectueux des notes et des mots conjugués. Un compositeur perturbé par une écoute inhabituelle, avouant la simplicité des paroles d’une de ses chansons. Histoires d’un public. Un public ému par cinq musiciens rendant hommage à la mort d’un proche. Public et musiciens partagent une émotion sincère, pas d’idole, de star ; pas de fans, simplement de la musique. Des habitués de la semaine ont trouvé plus qu’un lieu de brèves histoires, ceux-là n’ont qu’un comptoir et ne rôdent pas à la recherche d’une ultime bière dans un dernier bar. Un tel est maçon, un tel est sculpteur, secrétaire, livreur. La matière, des notes en commun. Ici, personne n’est éloigné de l’autre. Le Belvédère, bello verdere, beau et voir, plus que voir, écouter, la musique en partage.

L’histoire de cette femme ? Femme et histoire ont échoué là. En résumé, elle n’est autre que l’auteur d’un livre publié par un grand éditeur. Son premier roman, autobiographique, a été éjecté au sommet des ventes, il a fait le tour des salons, des tables de nuits, des émissions de télévision. Pour autant, elle ne s’en fait pas star, au contraire, elle reste discrète de ses mots écrits sur papier, trop lus pour elle. Vendre sa déchirure, la mettre à nue pour s’en débarrasser.
Un résumé meurtrissant.

C’était un mardi. Elle avait quinze ans. Après l’école, elle a été chez son petit ami, elle posait ses mots sur ses notes. Il l’a raccompagnée en fin d’après-midi. Après le dîner, elle a réalisé qu’elle avait oublié son livret de chants chez lui, livret inséparable, elle est allée le récupérer. Il faisait encore jour. Elle sortit de chez elle, traversa la route, prit l’impasse qui menait chez son ami. Elle entendit un bruit de mobylette se rapprochant. Elle se retourna. Il s’arrêta net devant elle. C’était un homme glauque. Il la poussa contre le mur. Son coeur s’affola, son corps se figea quelques secondes. Elles auraient suffit ces secondes à se relever et à courir, à fuir. Elle sentit un métal froid sur sa gorge, un couteau, il lui dit de ne pas bouger, de ne pas crier. Elle sentit son haleine alcoolisée. Sa bouche collée à son oreille, il murmurait en boucle des mots incorrects. Il arracha les boutons de son chemisier et elle sentit sa main poisseuse parcourant son corps. Elle n’avait plus la lame froide comme menace, mais la peur rendait son corps inerte. Elle entendit un son de braguette. Il arracha ses vêtements. Il haletait, il sortit son atroce virilité. D’un coup violent, elle sentit une déchirure atroce, un éclair de douleur traversa son corps. Elle n’était plus rien. Elle perdit conscience.

C’était un mardi.

Un résumé meurtrissant.
Elle décrit dans son roman ses passions d’avant, son premier petit ami, leurs chemins d’adolescents vers l’amour, leur fougue d’écriture, de composition, de chant, de mélodie, leur projet commun. Puis le résultat de cette meurtrissure : le goût de la mort dans l’âme. Route de l’adolescence barrée. Un ravin dévalé, une chute avalant ses passions, un choc avilissant son corps.

Des années s’étaient écoulées depuis la parution de ce roman et depuis sa première apparition au Belvédère. Elle y avait rencontré des hommes, presque toujours des musiciens. Ils l’avaient plus que courtisée, or pour beaucoup d’entre eux elle restait romancière à leurs yeux. Mais quelle romancière ! Une femme chargée d’un passé encombrant, d’un passé trop présent. Elle espérait toujours au début d’une aventure, que celle-ci soit d’envergure à être écrite. Mais trop de pâleur pour un tel, trop d’alcool pour l’autre ; pas assez de générosité pour celui-ci, pas assez de romantisme pour celui-là. Et pour tous, pas assez de mots de toute façon. Ces premiers amants, elle les avait désirés, faussement aimés. Elle ne savait plus au fond. Aimés, non. Elle avait espéré rencontrer les mêmes sensations qu’elle avait éprouvées lors de son adolescence. Après quelques déceptions, en quelques années, elle décida de jouer un rôle : celui de la femme amie et maîtresse. Elle passait d’hommes en hommes dans le respect de ceux-ci mais dans l’oubli de chacun. Pas de liens amoureux, aucun attachement. Pas de souffrance. Vêtue elle était amie, nue elle était objet. L’alcool l’aidait. Trois à quatre verres de vin et la transformation était faite. Certains lendemains des regrets pourtant, jamais de remords. Non coupable d’avoir choisi cette vie de légère débauche, sans amour, sans peine d’amour. Des regrets sur une vie à deux sans lendemain. Vie professionnelle dans le même état. Elle continuait d’écrire sans conviction, ses romans n’intéressaient maintenant plus que quelques curieux. Elle s’était reconvertie en traductrice littéraire. La seule passion qui lui restait était ces quelques heures passées devant cette petite scène de ce bar.

Un soir de concert, elle écoutait un chanteur à textes, les mots vibraient dans son corps. Puis un homme vint près d’elle, un inconnu de ce lieu. Elle sentit cette approche. Elle se tourna vers lui, leurs regards se croisèrent laissant leur complicité naissante en attente. A la fin du morceau, ils échangèrent un sourire. Les trois verres de bordeaux absorbés lui permirent de s’adresser à lui : « Pourquoi être amoureuse d’un musicien ? ». Il répondit avec intérêt : « Parlons-en un jour ». Puis la soirée s’écoula sans autres mots. Ce soir-là, elle rentra toute seule, volontairement. Elle aurait pu entamer une discussion avec cet homme, puis après quelques verres, elle lui aurait proposé d’en boire un dernier ailleurs, peut-être l’aurait-il devancée ou refusée. Mais sa réponse l’intriguait. Déjà en parler un jour, oui, mais quand ? Et en plus, pourquoi l’intérêt de cet homme pour ce sujet. Elle avait fait le tour de la question plus d’une fois. Etre attirée par les musiciens. Des musiciens tellement enfermés dans leur art, tellement sûrs d’eux, tellement insatisfaits, tellement satisfaits, tellement qu’ils en oublient le reste de la vie. Ne voient-ils pas les autres ? Les non musiciens, les amateurs, ceux fredonnant des mélodies, les non enfermés. Certains finissent seuls en face de leur instrument vénéré ou de leur verre d’alcool attendu. S’ils choisissent le premier, ils ont une chance de s’en sortir, mais il faut allier  talent et travail ; s’ils choisissent le deuxième, alors le premier est délaissé et la déchéance fait son premier pas, écrasant le talent. D’autres abandonnent les notes professionnelles au profit d’une vie de famille. Etre attirée ? Pourquoi ? Le côté passion, création, improvisation ; le côté sensation, émotions découvertes ; le côté non conventionnel, horaires, voyage. Mille questions, mille réponses mais jamais la bonne ou jamais le bon, musicien. Le pourquoi reste.
Ce bar, elle le contemple. Une scène, située sur la gauche en entrant, vêtue d’un tapis rouge, pas très grande, mais si majestueuse en présence des musiciens. Devant elle, quelques petites tables, rondes, rouges, installées méthodiquement pour le samedi soir, réservées sans la savoir aux nouveaux, une seule d’elle retrouve le même couple, seuls les habitués le remarquent. Derrière ces tables, debout, ceux qui laissent leurs corps se balancer au rythme de la musique. Le long du comptoir, un peu de toutes sortes, en transit de bonjour, en attente d’une boisson, en phase de timidité. A l’extrémité de celui-ci, ceux qui quand même, souhaitent échanger quelques mots chuchotés en compagnie de quelques verres. Et derrière, la salle, celle où l’on peut discuter sans jamais hausser le ton, en jetant un coup d’oeil sur le petit écran, certainement pas le film du soir, mais le concert, tout simplement. Reste de l’autre côté d’une porte, le couloir où l’on peut répondre au téléphone. Résumé de l’endroit l’hiver. Mais quand le temps est au soleil, la magie des tilleuls hypnose. Les amoureux s’attirent dans le jardin, certains se rassasient de paroles, des enfants jouent. Ce bar, elle le contemple en espérant y rencontrer une deuxième fois cet homme. Et dans cet instant de solitude, elle se sent dans l’attente d’un espoir. L’espoir d’un amour. Pourquoi maintenant ? Pourquoi y penser après des années de retrait de ce territoire ? Le silence d’un être, plus profond que le flot de mots d’un autre convoitant l’objet féminin. Ce silence de respect entre humains. Un silence laissant espérer, imaginer ne plus se laisser être objet. Garder ses mots pour ne les partager qu’avec autrui aimé. Les seuls mots offerts de cette femme étaient entassés dans ce roman,  mots de condamnation envers l’autrui haï. Offerts aux lecteurs inconnus. Pas de partage, mais une offrande aveugle, offrir son passé pour se libérer.

L’ouverture de la porte d’entrée de ce bar, avec ce petit son de cloche, met en éveil l’espoir de certains dans l’attente de la venue d’un être. Elle rythme les battements de cour de quelques uns. Des regards se posent sur cette porte, dont ce soir le regard de cette femme, et la cloche annonce. Cet homme entre. Elle tourne la tête et rougit en croisant son regard, prise en flagrant délit de curiosité vers une nouvelle arrivée, et lui signale sa présence par un sourire. Il lui répond par un bonjour courtois. Il s’approche d’elle et se glisse entre elle et son voisin de comptoir. Il rougit en la regardant, pris en flagrant délit d’intention d’approche amicale. Entre eux, posée sur le bar, une feuille résumant le parcours du groupe programmé. Le patron ne choisit jamais par hasard ces groupes, il les découvre de bouche-à-oreille ou dans des salles de concert, il dégote des talents, il varie de styles, laissant place à tous les goûts. Sujet de discussion entre elle et lui. Elle remarque la qualité de son français, habituée à corriger en silence, de par son métier, les fautes de liaison, les temps incorrects, les mots mal employés. Les musiciens s’installent, puis le silence. Silence avant l’écoute. Silence d’accueil, suivi par quelques mots des musiciens ressentant l’âme respectueuse de cet endroit. Les applaudissements ne se font pas rares et sont francs. Première partie. Puis vient la pause. A ce moment-là, les mots, les verres, les mains et les rires s’échangent. A ce moment-là, l’homme et la femme s’échangent leurs impressions : il a aimé les paroles de cet auteur compositeur, plus particulièrement le texte sur la vie d’une prostituée, elle a aimé les mélodies de cet auteur compositeur, plus particulièrement la mélodie du violoncelle accompagnant les mots d’un homme en détresse. Deuxième partie. Puis vient la fin. Ce soir-là, ils partent en se saluant d’un air serein.
Une enveloppe attend la femme au Belvédère, le patron lui tend discrètement en lui chuchotant : « l’homme de samedi dernier, pour vous ». Elle l’ouvre. Elle y découvre en premier un papier de qualité, où est inscrit le nom de cet homme ainsi que son adresse, puis y retire ensuite un petit rouleau entouré d’un ruban bleu, une fois déroulé, une partition de musique apparaît où est écrit sous la portée : « Une femme accoudée au comptoir, elle fixe sur les murs les affiches, dans le temps elle chantait dans ce bar, quelle peut-être son histoire ? De moi peut-être elle s’en fiche. ». Elle s’approche du patron, puis tout doucement lui demande des feuilles blanches. Elle s’installe dans la pièce du fond, sort un stylo de son sac, puis commence à écrire.
« Deux êtres jeunes. Une passion naissante. L’âge de la vie à construire. Mélodie des notes d’amour à l’infini. Deux êtres. Passion d’écrire pour elle, passion de la lire pour lui. Passion de composer pour lui, passion de l’écouter pour elle. Un endroit en commun, en communion : une pièce d’instants profonds de création. Un piano au repos, des feuilles blanches du matin. Le soir, des feuilles noires de notes pour l’un, de mots pour l’autre. Noires d’encre pour eux deux.  En commun, l’esprit. L’esprit de faire vibrer les mots sur les notes. En commun, le cour. Le cour de partager leur amour sur des mélodies. En commun, le corps. Le corps s’apprend par des caresses encore fragiles et timides. Deux êtres sur une scène rouge d’émotion, accomplissant leur rêve du moment. »
Ce soir-là, elle part du café avec une sensation de légèreté de vie. Pas d’attente vers un éventuel homme de passage. De çà maintenant elle s’en fiche. Pas de verres en trop pour assumer la lourdeur d’un corps pris au hasard d’un regard. Et pourtant, elle se sent plus femme que jamais. Le soir même elle poste la lettre.

Même lieu, toujours un samedi, début de soirée. Elle est assise, la porte s’ouvre, il entre. Regards de complicité entre eux. Il se joint à sa table. Puis il commence par : « Deux êtres jeunes. Une passion naissante. ». Alors, il lui raconte également sa jeunesse. Epris d’une chanteuse rencontrée dans un bar quand il avait la vingtaine, il sacrifia sa vie professionnelle et personnelle de musicien. Il l’accompagnait au piano et sa vie même était un accompagnement pour cette femme. Il était dans l’ombre d’une artiste naissante. Il l’a traitait comme une reine, ébloui par son talent. Elle le traitait comme un instrument, une chose à déballer et remballer de concert en concert. Une chose avec laquelle on s’entraîne quotidiennement, mais que l’on pose, une chose que l’on respecte en tant qu’objet de valeur, mais une chose, rien qu’une chose. Puis la reconnaissance de son talent de chanteuse interprète arrive un jour, un contrat signé avec un producteur de renom, un contrat rien que pour elle, laissant cet homme seul en face de son piano. En commun, ni l’esprit, ni le cour, ni le corps. En commun, les notes du piano, égarées vers un autre pianiste à présent. Depuis, il s’est reconverti dans le même art, oui, mais l’art d’apprendre à l’autre la musique. Il est professeur, il enseigne avec passion, il transmet à cour ouvert. Il ne vit que par les progrès de ses élèves. Il  pousse des jeunes talents vers la réussite. Il a transformé son chez lui en chez eux, en accueillant cette jeunesse avide de musique. Le travail étant la clé de la réussite.
Il finit par : « Venez écoutez ces jeunes êtres pris d’une passion naissante. ». Puis avant de partir, il lui laisse une carte où est notée, à la main, le lieu et la date d’une représentation musicale de ses élèves.

Elle se rend à cette représentation. Elle entre dans le hall de cette salle, elle se sent déjà envahie par l’atmosphère y régnant. Pourtant, aucun signe matériel permettant de reconnaître un lieu musical, les murs sont blancs, le sol est gris, le comptoir de billetterie est rouge, seules quelques affiches sont apposées derrière celui-ci. Mais un signe humain, des personnes silencieuses dans l’attente, mots chuchotés, visages ouverts, regards complices, signes de têtes discrets, poignées de main confiantes. L’ouverture est annoncée. Elle suit le mouvement fluide des gens vers les fauteuils usés. Elle s’assied. Le silence est chargé de respect. Les lumières de la salle s’éteignent, la scène s’éclaire laissant apparaître un piano noir. Un jeune homme lentement sort des coulisses, s’avance et s’installe. Devant les yeux de cette femme, il vit sa musique avec fougue. Ses mains, son visage, son corps en entier respirent ces portées, inspirés de grands compositeurs. Les premières minutes d’écoute définissent pour elle le talent de ce professeur de musique. Le temps s’écoule intensément, la peau de cette femme se pigmente de frissons, son regard fixe les touches caressées de ces mains encore enfantines mais déjà si âgées en notes fortes. Ses yeux se remplissent de larmes d’émotion durant tout ce concert. A la fin, elle quitte la salle, se dirige vers le vestiaire en gardant son regard au bord du coeur. On lui restitue son manteau, elle met la main dans sa poche pensant y sortir un mouchoir mais un autre petit rouleau l’attend. Sous la portée est notée : « Une femme accoudée au comptoir, elle fixe sur les murs les affiches, dans le temps elle chantait dans ce bar. Quelle peut-être son histoire ? De moi peut-être elle s’en fiche. Sur sa joue est tatouée une larme, noire de tristesse elle m’attire, percer le secret de cette femme, je le désire, lentement je m’approche de son âme. ».
Elle rentre chez elle, puis écrit à cet homme : «Corps immaculés. Corps blancs de pureté enfantine. Ame transparente de cris. Joie en larmes éclatantes. Corps à corps de tendresse. Passion. Egalité des corps devant la naissance de l’amour. Virginité de deux cours d’enfants. Douceur, lenteur en partage. Rage et espoir. Coup. Larme noire, souffrance féminine, annulation de ce corps outragé par la violence d’un corps étranger masculin. Outrage et désespoir. D’un coup, âgée de douleur. Mort d’un corps. Naissance d’une passion au tombeau. Redémarrage à zéro. Rechercher les os, la huesera, la ramasseuse d’os, l’âme. Il ne reste plus qu’à. Il ne reste plus qu’à ramasser les os. A reconstruire ce corps, cette psyché. En profondeur. Ce corps vivant de la lune. Corps sauvage. Trop inégaux ces cuerpos. Différents. Accepter. Accepter l’inégalité de cette souffrance. Ne plus haïr la force du corps des hommes, ne plus haïr la faiblesse du corps des femmes. Arrêter. Arrêter de haïr. Tolérer. Aimer. Mais comment ? Tatouage indélébile ? Ou faire semblant de les aimer : intérêt : supportez l’isolement. Certaines fois, vous croyez rencontrer l’homme qui vous colle à l’âme, mais seule la peau l’intéresse. L’homme est image, est symbole de force, force physique. Sécurité. Des épaules. Des épaules imaginaires bien souvent, parfois elles s’écroulent bien vite. Ou ne pas faire semblant de les aimer. En aimer qu’un seul.»
Le lendemain, elle poste cette lettre.
La pause annuelle du Belvédère est arrivée. Pourtant elle s’y rend trois fois, trois samedis, à dix neuf pile. Elle est venue prendre un peu d’esprit de ce Belvédère, spectateur de passions naissantes. Elle sent son impatience. Face à la grille, elle prend l’âme de ce lieu et l’imagine attendant ses acteurs : musiciens et public ; il attend qu’entre en scène devant un public en place, des âmes d’artistes, musiciens en tournée, liens s’affichant autour de tout ce monde. Elle repense à ces fins de concert : toujours un mot de remerciement des musiciens sur l’accueil du patron et la chaleur de ce lieu, après le rangement des instruments, jamais de départ hâtif, car vient le temps de la rencontre entre deux mondes. Celui en place approche de celui en tournée, quelquefois timide, prend comme prétexte la signature du livret d’un compact disque mis à disposition pour l’achat. Ces mots n’ont rien d’un autographe, ils sont toujours dirigés vers ce bar, vers ce patron. A ce moment-là, le Belvédère et le patron sont les stars. Eloge du lieu. Eloge d’un petit format, le petit programme des samedis à venir posé sur le comptoir. Petit en taille, mais de taille à bouleverser ces âmes. On se quitte avec des lendemains. Il revient, ce chanteur, pianiste ou guitariste, pour écouter le prochain. Alors il se mêle humblement au public. Mais pour l’instant, le Belvédère se repose. Les trois visites de cette femme ont duré le temps pour elle de se ressourcer, sans nostalgie, sans mélancolie mais avec espoir du lendemain. Elle songe à cet homme qu’elle reverra, elle l’espère tellement.
Ouverture majeure du Belvédère. Cet homme est assis au comptoir, seul client, ce n’est pas un samedi, il n’est pas dix neuf heures mais c’est un mardi et il est seize heures exacte. Heure pile du début de la nouvelle saison du bar. La cloche annonce une arrivée, elle entre. Une passion s’attend, s’entend, s’étend. Deux corps s’attendent pour entendre leurs coeurs afin d’étendre leur esprit sur un lit de notes et de mots. Il se lève et l’invite à s’asseoir à une table, dans cette salle derrière. Ils sont maintenant face à face dans le silence complet.
Lui : « Pourquoi être amoureuse d’un musicien ? Vous. Pourquoi être amoureux d’un auteur ? Moi. En quoi l’être serait-il plus généreux, plus intéressant, plus attentionné, en quoi notre vie serait-elle plus agréable, plus passionnante ? Pourquoi ? Avez-vous rencontré dans ce lieu un musicien dont vous étiez amoureuse ? Si les arts sont moteurs de passion pour vous, pourquoi pas un homme de lettres, un peintre ? Pourquoi ? ».
 Elle : « Que de réponses mille fois envisagées et toujours fausses. Pourquoi cette attirance exclusive envers les musiciens, pourquoi cette recherche incessante d’un être de musique ? Je ne sais pas. Bien sûr j’aime la musique, mais j’aime les mots, la matière. Et vous ? Pourquoi être amoureux d’un auteur ? Les mêmes questions se posent alors. Peut-être la mémoire de cette femme ? »
Lui : « Les mêmes questions se sont posées. De cette femme, je n’ai de réponse que d’égocentrisme de sa part. Après cet échec, je n’ai jamais recherché l’amour, je me suis enfermé dans l’apprentissage de mon art, le transmettre a été mon seul objectif dans ma vie. Et vous, pourquoi avoir arrêté l’écriture après ce roman autobiographique ? »
 Elle : « L’écriture, je l’ai ressentie comme issue d’un extrême. L’extrême de la douleur. Je n’ai pas réussi à écrire sans l’autre extrême, l’extrême de la passion. »
Lui : « Voici pour vous ». Il lui tend un troisième rouleau. Il se lève, lui donne un baiser sur sa joue, puis s’éloigne.

Elle reste assise, touche cette partition avec tendresse, puis la déroule :
« Une femme accoudée au comptoir, elle fixe sur les murs les affiches, dans le temps elle chantait dans ce bar. Quelle peut-être son histoire ? De moi peut-être elle s’en fiche. Sur sa joue est tatouée une larme, noire de tristesse elle m’attire, percer le secret de cette femme, je le désire, lentement je m’approche de son âme.
Je suis simplement pianiste, livrez-moi votre vie en paroles tristes, et je vous offre mes notes de vous folles. »
Elle relève lentement son regard et l’aperçoit debout, la contemplant. Elle se lève, puis lui donne un baiser sur sa joue, leurs deux mains se frôlent.
Lui : «Venez écrire chez moi si vous le désirez, je jouerai à vos côtés, je le désire de toute mon âme. »
Il retourne au comptoir. Elle écrit sur la portée suivante :
« Livrez-moi votre vie en notes tristes, et je vous offre mes paroles de vous folles ».
Elle se tourne vers le comptoir, se lève et lui tend cette partition maintenant à deux voix. Il lit.
Lui : « Composer. Composer sur la souffrance. Composer sur la souffrance masculine, annulation d’un coeur par un coeur féminin. Outragé. Naissance d’une passion au tombeau. Il ne reste plus qu’à. A  reconstruire ce coeur, pour enfin le laisser vierge de douleur, et surtout l’enfermer. Composer sur le sacrifice d’un éventuel amour. Composer sur la passion de transmettre. Composer sur la tendresse de votre cour. Composer je le désire. »
Ils saluent le patron, le patron sourit attendri. Tous les deux sortent du bar, leurs mains se sont liées.

Il l’a conduit dans son univers. Il lui ouvre cette porte de cette pièce. Les murs sont blancs, aucune affiche n’y est apposée, mais des étagères pleines de partitions recouvrent ces murs. Un piano noir au milieu de cette pièce. Plusieurs chaises. Une table avec un ordinateur encore allumé. Un canapé bleu. Il referme la porte derrière elle. Sans aucun mot, il se dirige vers le piano et elle vers cet ordinateur. Ce silence est le prélude à l’amour des mots et des notes à l’unisson. Puis ils commencent en cour leurs créations. Ces premières notes, ces premiers mots emplissent cet endroit de nostalgie. Elle est guidée par le ton cette mélodie. Leurs doigts s’emballent sur ces touches, leurs visages vivent, leurs corps se dressent par un son tendu puis se détendent par des notes plus douces. Leurs jambes se croisent de notes graves et dures puis se décroisent dans un silence. Subitement l’atmosphère de sa musique dévie vers une douleur, violence du toucher, boucle d’une phrase musicale oppressante dans les aigus, boucle d’une phrase manuscrite d’un cri aigu. Tout à coup surgit une note grave et criante, alors surgit un mot grave et oppressant. Leurs doigts ont lâché prise. Son piano s’est emballé sur une mélodie, cette femme effleure un sourire, son regard lui transperce la peau, comme un cri, elle versa tous ses mots. Ils se fondent en larmes. Ils se lèvent. Ils échangent de places, puis il se met à lire ces pages noires de mots sur le fond blanc de l’écran. Elle caresse ces touches blanches et noires. Même le silence est ému. A la fin de la lecture, il s’assied sur le canapé, elle le rejoint. Leurs deux cours sur le même tempo, leurs deux corps se mêlent dans la nuit, de leurs lèvres l’amour coule à flot.

Quelques semaines se sont écoulées. Avec le beau temps, vient la préparation de la fête de la musique. Déroulement habituel de cette journée : patron et habitués, quelques jours avant la date mettent en place une scène dans le jardin, scène ouverte dès quatorze heures à tous les musiciens désirant offrir leurs notes. Une chance pour les amateurs de se tester devant un public et un remerciement de la part des professionnels envers le patron en jouant gracieusement. Cette journée se déroule chaque année sans complication, et pourtant aucun ordre de passage n’est établi. Les instruments sont stockés sur la petite scène intérieure pour une fois au repos et dans la salle du fond où l’écran reste éteint. Seuls un piano, et une batterie sont installés sur la scène extérieure pour éviter la perte de temps. D’une entente cordiale, les groupes se suivent, sans monopoliser le temps. Des petits clins d’oeil par ci par là et le tour est joué. Aucun bémol. Le public rempli toujours ce jardin, les musiciens emplissent toujours d’émotions le public. Le soir, l’éclairage est prévu pour que dure cet instant, instant réservé aux chanteurs accompagnés d’un seul instrument pour ne pas déranger le voisinage. Vers vingt trois heures, extinction des notes mais continuité d’échange. A chaque fin de soirée, les tables s’alignent, les chaises se rapprochent, les verres tintent, les assiettes en carton se posent,  les couverts en plastique se distribuent et tous partagent un repas spontané, vivant d’éclats de rire, de mots emmêlés, de sourires rendus.
Mais ce matin la discussion tourne autour de l’absence prolongée de cette femme habituée aux samedis soirs. Le patron, lui, n’est pas surpris, il a compris son histoire, mais reste muet devant l’inquiétude des autres. Un jour ou l’autre, il sait qu’elle reviendra, accompagnée il le souhaite, de cet homme.

C’est alors qu’à quatorze heures apparaissent cette femme et cet homme, côte à côte, main dans la main. Ils se dirigent vers le patron tandis que les autres suivent d’un regard étonné leurs pas. Tous les trois échangent des paroles puis de larges sourires. Tous les deux se placent à une table proche de la scène, une seule table restait inoccupée, les attendant sûrement. La journée, la soirée s’écoulent en moments jazz, rock, saoul, reggae .La nuit commence à tomber, les lumières éclairent à présent cette scène, la plupart des instruments sont au repos, dans le calme quelques chanteurs se succèdent. La fin de la partie musicale de cette fête approche, le patron annonce la dernière chanson d’un duo. Montent sur scène cette femme et cet homme. Homme au piano, femme au chant. De ces partitions enroulées d’un ruban bleu est née une chanson. Ils livrent leurs mots et leurs notes au public, au patron, pour sceller leur union née d’une rencontre au Belvédère.
Elle a repris l’écriture, il a repris la composition. Ils travaillent ensemble, dans la même pièce. Ils se relisent, ils se conseillent, ils s’écoutent, ils se donnent, ils s’échangent. Elle ne se pose plus la question : « Pourquoi être amoureuse d’un musicien ? ». Il ne se pose plus la question : « Pourquoi être amoureux d’un auteur ? ». Ils détiennent la réponse. Le pourquoi n’existe plus. Ils s’aiment. Si un jour vous faites une halte au Belvédère, un samedi soir à dix neuf heures, une table est occupée par un couple d’habitués : une romancière et un musicien.

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